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26/02/2009

Plus on en sait, plus on est pareil

Notre ancêtre avait peur. Peur des phénomènes naturels qu'il ne comprenait pas, peur d'animaux féroces beaucoup plus forts que lui. Pourtant notre ancêtre prit conscience de sa différence et proclamât sa radicale différence avec le monde, avec l'animal, avec d'autres membres de l'espèce humaine : les femmes, les esclaves, les étrangers. Tout ce qui n'était pas lui.

Et puis l'homme prit le pouvoir et devint maître du monde en le comprenant de mieux en mieux, en le mettant à son service. Nous sommes aujourd'hui les maîtres du monde, sans concurrence aucune, et n'avons plus peur de rien que de nous-mêmes.

Dans le même temps, les indices s'accumulent d'une certaine continuité dans le règne animal dont nous faisons partie intégrante. Si rupture il y a entre l'homme et l'animal, elle est de moins en moins nette, de moins en moins visible. Elle est de plus en plus une question de quantité et non de qualité. Les animaux souffrent, ont des émotions, des joies, des peines. On peut trouver des traces de sentiments vis à vis de la mort de leurs congénères. Certains singes bonobos peuvent apprendre plus de 500 mots et en transmettre à leurs descendants.

Freud racontait déjà cette histoire de l'homme, qui se découvre de moins en moins unique :

"Dans le cours des siècles, la science a infligé à l'égoïsme naïf de l'humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu'elle a montré que la terre, loin d'être le centre de l'univers, ne forme qu'une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l'humanité par la recherche biologique, lorsqu'elle a réduit à rien les prétentions de l'homme à une place privilégiée dans l'ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l'indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s'est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu'il n'est seulement pas maître dans sa propre maison, qu'il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique."

Pour se rassurer, on rédéfinit de manière toujours plus fine le domaine exclusif de l'homme. Nous seuls serions capables d'exprimer des idées et pas seulement des besoins, de nous projeter vers l'avenir, d'avoir conscience de nous-mêmes et de notre mort certaine.

L'homme prit le pouvoir et devint maître du monde. C'est à ce moment où il devrait jouir de sa connaissance tellement plus étendue et de sa toute puissance, qu'il prend conscience qu'il n'est pas si différent de l'environnement qu'il a mis en esclavage. L'ADN est partout et joue le même rôle, de la bactérie jusqu'à l'homme. Et pourquoi jusqu'à ? Il joue le même rôle pour la bactérie comme pour l'homme et le puceron.

Toute puissance de l'homme et de son savoir, et retour de l'homme à sa banalité d'animal, peut-être de système biologique identique aux autres. Plus on en sait, plus on est pareil. La concomitance  historique est frappante. Mais je n'arrive pas à y voir qu'une coïncidence, sans pourtant discerner le lien entre les deux.

18:26 Publié dans Philo, Science | Lien permanent | Commentaires (1)

13/02/2009

Principes d'inertie

Galilée a donné son nom au principe d'inertie en physique.  Un point matériel abandonné à lui-même (et suffisamment éloigné de tous les autres points) effectue un mouvement rectiligne uniforme. Le mouvement est l'état stable et l'immobilité l'exception. Ce qui fait dire à Bergson (La pensée et le mouvant) que "La science moderne date du jour où l'on érigea la mobilité en réalité indépendante. Elle date du jour où Galilée, faisant rouler une bille sur un plan incliné, prit la ferme résolution d'étudier ce mouvement de haut en bas pour lui-même, en lui-même, au lieu d'en chercher le principe dans les concepts du haut et du bas, deux immobilités par lesquelles Aristote croyait en expliquer suffisamment la mobilité."

Rien n'a changé dans le mouvement de la bille. Elle garde la même direction et la même vitesse. Ce n'est donc pas le monde qui change avec Galilée, mais Galilée lui-même, et nous avec lui, qui prenons la ferme résolution de voir le monde différemment. Avec Galilée, Copernic et Newton, la science moderne naît, qui de cette nouvelle façon de voir le monde renverra la terre du centre de l'univers à sa place banale de planète parmi d'autres. Du coup, l'homme passe d'un monde clos à l'univers infini.

Par la même occasion, la conception fixiste d'Aristote est battue en brèche, rendant pensable la notion même de mouvement, de changement des mentalités, et de révolution scientifique. Désormais, c'est le mouvement qui est naturel. Galilée déverouille tout le Moyen-Age, et pas seulement du point de vue scientifique. L'Eglise ne s'y trompa point. L'immobilité était sagesse, stabilité, respect des traditions et des anciens. Elle  devient immobilisme, stagnation, routine. Qui n'avance pas recule, le progrès comme la croissance : de l'économie, de la population, de la consommation d'énergie, est l'état stable et normal. La croissance économique doit continuer, sans but, sans que plus personne n'en attende une vie meilleure. Mais elle doit se poursuivre, sous peine d'écroulement du système.

Tant que l'univers est infini, les courbes de croissance peuvent se poursuivre sans crainte de rencontrer de barrières. Mais nous savons désormais que notre terre est close. Nous voilà dans la situation du prisonnier, confiné dans son espace, qui a connaissance de l'univers infini, sans pouvoir en jouir, ni l'exploiter.

La croissance économique, basée sur les produits matériels, apparaissant limitée par les ressources de la terre, on invente la croissance virtuelle de l'économie financière. On a cru alors, avoir repoussé les limites du monde matériel en développant une activité qui s'entretient elle-même par création de produits dérivés qui se dérivent eux-mêmes à l'infini, puis se dispersent en ayant perdu leurs racines et leur raison d'être.

Patatras, tout retombe dans l'inconsistance d'une croissance qui s'entretenait de sa propre inertie, sans reposer sur un point d'appui qui la soutienne fermement. Se pose-t-on la question de la croissance pour la croissance, de l'épuisement des ressources naturelles ? Parfois, mais de manière accessoire. Il s'agit d'abord de retrouver la bonne courbe, celle qui doit reprendre sa course vers le haut en ignorant le mur qui se rapproche de plus en plus. Notre Président est l'incarnation de ce point matériel abandonné à lui-même qui croit être maître de son mouvement quand il ne fait que suivre son principe d'inertie. Comme le dit Malakine, (dans un autre contexte : celui de la réforme des universités) "On retrouve également son obsession du bougisme, la réforme pour la réforme, l'action pour la posture volontarisme, la polémique comme preuve du courage politique. Chez Sarkozy, une réforme n'est jamais une réponse à un problème identifié. Elle se justifie en elle-même"

On ne reviendra pas à l'immobilité. D'ailleurs laquelle ? Il faut prendre en considération le force qui entretient ce mouvement. Car nous ne sommes pas un mobile circulant dans le vide, qui se suffit de son impulsion première. Notre mouvement consomme de la force et de l'énergie. Il s'agit maintenant de diminuer les frottements pour consommer moins, et récupérer les forces que nous consommons.

05/01/2009

Nos résolutions

C'est tellement facile de tenir ses résolutions. Il suffit de bien choisir ses objectifs et de s'y tenir. Un autre René (Descartes) avait déjà remarqué qu'il nous faut :

"une volonté ferme et constante d'exécuter tout ce que nous jugerons être le meilleur et d'employer toute la force de notre entendement à en bien juger [..]  C'est de cela seul que résulte toujours le plus grand et le plus solide contentement de la vie. Ainsi j'estime que c'est en cela que consiste le souverain bien."

Chacun peut constater combien il est facile d'atteindre ses objectifs quand ils sont bien fixés. Tout semble alors se plier à notre volonté. Un par un les obstacles disparaissent ; on se sent invincible. Si vous êtes comme moi, tout ce que vous avez vraiment réalisé dans votre vie a été obtenu sans grand effort, au prix d'une volonté sereine et assurée d'atteindre son objectif.

Et pourtant, nous ne tenons pas nos résolutions, nous ne nous fixons pas vraiment d'objectifs, et on a tendance à se laisser aller au hasard des circonstances. C'est, que si la méthode est invincible, le résultat est toujours décevant. Non que l'on n'atteigne pas l'objectif fixé. On l'atteint bien, mais cette satisfaction du devoir accompli ne s'accompagne de rien de plus. Pas de bonheur particulier, de clé pour une vie bonne ou le "souverain bien". Si vous pensez atteindre un état mental particulier  - et supérieur bien sûr - en suivant ces recommandations, vous être bons pour la première secte qui passe à votre portée.

On n'est pas plus heureux d'avoir accompli son devoir. On n'est pas spécialement malheureux dans la lâcheté du laisser aller. Et ils sont tellement énervants, tellement chiants ces gens qui réussissent tout ce qu'ils entreprennent, qui ne comprennent pas pourquoi tout le monde n'y aboutit pas. Car en effet, on l'a déjà dit, on l'a déjà expérimenté, c'est très facile.

Mais on préfère souvent la chaleur du troupeau qui se laisse guider, à l'austérité non récompensée de ceux qui se prennent en main.

Il n'y a rien à gagner à tenir ses résolutions, rien à perdre non plus. Mais au passage on aura peut-être été utile à soi-même ou aux autres.

Bonne année 2009 à tous et spécialement à Catherine de Planetargonautes aussi talentueuse qu'adorable et fidèle

11:44 Publié dans Humeur, Philo | Lien permanent | Commentaires (5)

10/10/2008

Karl Popper, Socrate et le fondamentalisme

La recherche de l'erreur est le moteur du progrès scientifique. Une expérience réussie, qui confirme une théorie, n'apporte rien à cette théorie qui existait déjà précédemment. Elle a de la valeur à titre de preuve et de consolidation, mais elle n'apporte rien de plus à nos connaissances. L'expérience positive consolide la position acquise, mais ne conquiert pas de nouveaux territoires. L'expérience qui démontre la fausseté d'une assertion ouvre de nouvelles questions. On ne sait pas encore, à ce moment, la portée de cette expérience et il faudra de nombreux travaux pour savoir si elle a une valeur dans le cadre de la théorie, si elle amène à des corrections de détail, ou si elle est le prémisse à la construction d'une nouvelle et meilleure théorie. De toutes façons, elle amène des questions, démontre que l'on n'a pas atteint la vérité et que le progrès n'a pas atteint sa fin.

C'est pour cette raison que Karl Popper mettra l'accent sur la notion de falsifiabilité. Une assertion, nous dit-il, doit être suffisamment précise pour que l'on puisse la falsifier, c'est à dire la réfuter, sinon elle n'a pas de valeur scientifique. Autrement dit, à l'assertion "p" il doit être possible de concevoir la proposition opposée "non-p" qui ait un sens, et qui doit pouvoir être expérimentée dans le domaine considéré.

Les XVIIIème et surtout XIXéme siécles ont été des âges de la croyance en la vertu morale, sociale et politique du progrès scientifique. Le XXème siècle aura vu cette croyance s'écrouler sous les coups de la technique d'Hiroshima. Il verra aussi, de manière moins aveuglante, mais tout aussi destructrice de ses fondements religieux, la science dépouillée de sa prétention à un accès possible à la vérité.

Il ne nous reste plus que le doute, l'approximation et l'inconfort de la recherche de l'erreur, moteur du progrès scientifique. Le progrès scientifique reste possible, mais il a changé de nature.

Comment ne pas voir que la science retrouve l'enseignement de Socrate. "Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien". La science au début du XXème siècle croyait avoir résolu tous les problèmes.  Elle croyait tout savoir, elle a compris que non. Elle croyait pouvoir accéder à la vérité, elle sait maintenant que c'est impossible. Elle croyait à un modèle simple, à une grande Loi qui résumerait tout, et d'où toute sa connaissance découlerait. La mécanique quantique a balayé cette croyance, de nature religieuse. Il ne lui reste plus que l'incertitude.

Socrate laissait ses interlocuteurs insatisfaits, agacés. Ils n'avaient pas trouvé de réponse, et Socrate ne voulait pas, ne prétendait pas leur en donner. Il les mettait en face de notre ignorance. C'est le chemin parcouru qui représente l'enseignement de Socrate, ce n'est pas le résultat. C'est aujourd'hui aussi le constat auquel la science doit faire face avec lucidité.

Dans ces conditions, et si la science ne peut plus être une certitude, quelle en est la valeur ? D'autre type de recherche, essentiellement religieuse, que l'on qualifie aujourd'hui de fondamentalisme, se retrouve en position d'interroger la science. Après avoir été rejeté comme bavardage et superstition par le scientisme triomphant, le fondamentalisme peut à son tour dénoncer la science comme recherche illusoire d'une vérité qui ne vaut pas mieux que la sienne, puisqu'elle avoue son impuissance, alors que lui ne doute pas de la vérité de sa révélation. Ce ne sont plus les conséquences techniques de la science qui sont alors rejetées mais trois siècles de progrès scientifique.

14:33 Publié dans Philo, Science | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : popper, socrate

13/09/2008

Benoit XVI et l'extension du domaine de la raison

Parfois, les meilleurs esprits n'y échappent pas : Catherine Kintzler, dont j'admire souvent l'expression, signe avec d'autres un appel à la vigilance laïque qui "ne doit pas plier devant Benoit XVI".

Voilà comment le Pape s'y trouve décrit :

"En tant que leader religieux, Benoît XVI est un pape ultraconservateur et liberticide. Sa vision du catholicisme, promue à travers des mouvements comme l’Opus Dei ou la Légion du Christ, est dogmatique, étroite, antiféministe, inégalitaire, hostile à un véritable œcuménisme et à l’esprit moderniste de Vatican II. Il n’y a vraiment pas là matière à révérence. Mais c’est l’affaire des croyants."

Christian Terras de la revue Golias, et dans une genre un peu plus modéré, écrit dans Mediapart :

"Le pape ne semble pas accepter que l'humanité puisse avoir d'autres ressources de survie et de progrès que la référence docile et soumise à une transcendance, considérée parfois avec une certaine étroitesse. Ainsi, lors de sa visite en Allemagne, sa patrie d'origine, Benoît XVI n'a pas hésité à fustiger en termes très durs l'occident laïc qui, en excluant Dieu, fait perdre aux hommes leur identité. L'esprit des lumières, évidemment présenté de façon caricaturale, voilà l'ennemi."

Dès son élection, son image était fixée. Allemand : c'est le panzer cardinal, ancien Préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi : c'est l'héritier de l'Inquisition. Avant même d'être un peu connu, le voilà étiqueté. Conservateur, ultra évidemment, et maintenant liberticide (de qui, de quoi ?). Au Vatican, on ne veut pas, et sans doute que l'on ne peut pas comprendre les règles du jeu médiatique. Aux caricatures et aux raccourcis, le Pape ne sait répondre que par de longs discours que personne ne prend le temps de lire.

Comme ce fameux discours de Ratisbonne, cité par Christian Terras, qui y voit une condamnation de l'occident laïc. Et commençons par la fameuse phrase qui a fait scandale en condamnant si brutalement Mahomet :

"Il [ l'empereur bysantin Manuel II Paléologue ] s'adresse à son interlocuteur d'une manière étonnamment abrupte – abrupte au point d’être pour nous inacceptable –, qui nous surprend et pose tout simplement la question centrale du rapport entre religion et violence en général. Il dit : « Montre moi ce que Mahomet a apporté de nouveau et tu ne trouveras que du mauvais et de l'inhumain comme ceci, qu'il a prescrit de répandre par l'épée la foi qu'il prêchait ». Après s'être prononcé de manière si peu amène, l'empereur explique minutieusement pourquoi la diffusion de la foi par la violence est contraire à la raison. Elle est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l'âme"

Qu'a-t-on retenu de ce discours, sinon la phrase si brutale de l'empereur ,que cite Benoit XVI, en précisant bien avant de la citer qu'elle "est pour nous inaccepable", et après, que l'empereur s'est exprimé "de manière peu amène". Qui peut croire sincèrement que Benoit XVI adhère à ces paroles. Mais, bien sûr, certains n'ont repris que la citation de Manuel II afin de créer le scandale. Ils ont réussi, alors que l'important n'est pas dans cette citation mais bien dans la suite de la réflexion de Benoit XVI à propos de la diffusion de la foi par la violence, contraire à la raison, et de manière plus globale des rapports de la foi et de la raison.

Toute la suite de ce discours est une défense de l'accord possible et même nécessaire entre la raison (le Logos) et la foi.

Contrairement à une certaine tradition islamique, pour laquelle "Dieu est 'absolument transcendant. Sa volonté n'est liée à aucune de nos catégories, fût-ce celle qui consiste à être raisonnable" Benoit XVI défend l'alliance du christianisme avec l'héritage grec "dans le meilleur sens du terme" c'est à dire de la découverte de la raison.

C'est cet héritage, qu'il estime menacé, qu'il veut au contraire refondé. Entre la sphère de la raison et la sphère de la foi, il ne voit pas de frontière étanche. C'est sans doute en cela qu'il peut choquer certains laïcs. Sauf qu'il ne souhaite pas réduire l'espace de la raison :

"L'éthique de la scientificité – vous y avez fait allusion M. le Recteur magnifique – est par ailleurs volonté d'obéissance à la vérité et, en ce sens, expression d'une attitude fondamentale qui fait partie des décisions essentielles de l'esprit chrétien. Il n'est pas question de recul ni de critique négative, mais d'élargissement de notre conception et de notre usage de la raison."

Il souhaite au contraire élargir le domaine de la raison vers l'espace de la foi. Ce n'est pas la foi qui doit conduire la raison, contrairement à ce dont l'accusent des contradicteurs qui ne le lisent pas. C'est exactement le contraire, il veut briser la barrière et les limites  posées par Kant à la raison pure. D'après Kant, la raison ne doit plus s'occuper de métaphysique où "elle doit s'effacer pour laisser place à la foi". Du coup, pense Benoit XVI, les grandes interrogations humaines, "d'où venons-nous" "où allons-nous" sont exclues du domaine de la raison pour se retrouver livrées à l'opinion, à l'irrationalité, aux gourous de toutes sortes et au relativisme. Un relativisme défini par Benoit XVI comme le règne de "chacun sa vérité" où toutes les croyances se valent, du moment qu'elles sont sincères.

Pour Benoit XVI, la philosophie doit réinvestir les questions fondamentales qu'elle a repoussé dans le domaine de la métaphysique, inconnaissable et sans réponses. En tant que Pape, il affirme alors que "écouter les grandes expériences et les grandes intuitions des traditions religieuses de l'humanité, mais spécialement de la foi chrétienne, est une source de connaissance à laquelle se refuser serait une réduction de notre faculté d'entendre et de trouver des réponses". C'est en ce sens qu'il veut abaisser les frontières. Jamais il ne parle d'un envahissement du domaine de la science par la religion.

Pour lui la raison doit s'élargir et accepter de penser le fait religieux. Jamais il n'affirme que le religieux doit s'insérer ou guider la raison pure.

C'est donc la pensée de Benoit XVI dans le domaine individuel. Les chose se compliquent dans le domaine social : ce qui concerne le statut de la laïcité. On croyait la question religieuse apaisée. Elle n'était qu'endormie, et il aura fallu quelques discours présomptueux de Nicolas Sarkozy pour la réveiller. Autant le fait de remettre la question de Dieu dans le domaine de la raison individuelle est une attitude que l'on peut discuter, mais mais qui mérite l'intérêt, autant faire prendre en compte la religion par le politique n'est pas indiqué. Car, quelle religion ? Et surtout, pourquoi l'interrogation religieuse devrait-elle faire partie du champ politique, quand nous  la considèrons comme exclusivement liée aux préoccupations individuelles. En tant que fait social, les religions ne peuvent être ignorées, elles doivent être reconnues et protégées sans que l'Etat ne s'en mêle plus.

Les positions philosophiques de Benoit XVI sont respectables. Il aurait tort, et Nicolas Sarkozy avec lui, de vouloir étendre et donc imposer cette pensée à un niveau social qui n'est pas de son ressort.

11/07/2008

Le désir, jouissance entre souffrance et déception

J'ai passé mon Bacc le 19 juin , je le repasse aujourd'hui, toujours sur le même sujet : désir et souffrance.

Prenez le comme un exercice de style. Pas trop scolaire, j'espère.

 

Le désir est cette envie de posséder ce que je n'ai pas. Qu'il soit sexuel, désir de richesse ou de pouvoir, le désir se réduit à ce dernier. Au pouvoir sur l'autre, au pouvoir que donne l'argent, au pouvoir politique ou économique. Le stoïcien et le boudhiste les réfrène quand le jouisseur laisse "libre cours à tous ses désirs". C'est dire que le désir court devant nous, jamais satisfait, jamais rattrapé, jamais rassasié. A ne considérer que le but, le désir meurt quand il s'accomplit. Mais c'est cet objet du désir là, qui meure à ce moment. Un autre renaît, à peine avons-nous joui du premier. D'autres conquêtes, plus d'argent, plus de pouvoir sont à posséder, car il n'y a pas de désir satisfait qui puisse combler l'homme. Le ressort en serait cassé, qui lui donne l'énergie de "persévérer dans son être et vouloir augmenter sa puissance".

Illusoire course à l'impossible satisfaction d'un désir fuyant, pense le stoïcien du jouisseur. Illusoire maîtrise de ses désirs qui cache une impuissance à vivre pleinement, pensera l'autre de l'austère prédicateur. Le désir ne va pas sans souffrance, qu'il soit toujours décevant dans son accomplissement ou refoulé par un effort inhumain.

Souffrance quand on contemple au loin son objet qui semble inaccessible. Souffrance quand on s'interdit d'y céder. Impuissante résignation de celui qui n'envisage même plus qu'il puisse être atteint. Déception et mépris de ce qui n'a plus de valeur une fois qu'on le possède. Le désir est souffrance à sa naissance comme à sa mort. Il est ivresse et parfois jouissance de l'action quand il se met en marche.

Le désir se fixe sur un objet qui nous est extérieur. Il n'y a pas de désir sur soi-même. Il dépend donc d'un environnement extérieur qui s'impose à nous. On ne peut que le rejeter ou tenter de le satisfaire, mais il n'y a pas de moyens de vivre en harmonie avec lui. Satisfait, il meurt, mais un autre renaît, encore plus violent. Insatisfait, il se refoule, ne disparaît jamais et revient sous d'autres formes. C'est en cela que les stoïciens le rejetaient puisqu'il nous rend dépendant d'un objet sur lequel nous n'avons pas toutes les prises. Mais c'est ce jeu où l'on n'est jamais certain de gagner qui en fait l'attrait pour l'être désirant. Du domaine de l'impossible et de l'incertain, l'objet du désir devient possible, probable et enfin possédé. C'est que le désir est mouvement. Le plaisir est dans la conquête, non dans la possession.

Dom Juan, qui a quelque expérience, sait bien que la possession n'est que la preuve de son succès. C'est dans le mouvement de sa puissance qui fera plier son objet qu'il trouve son plaisir. Il sait bien que tout finit dans la chiennerie de deux épidermes en sueur. Il sait bien que tout s'épuise ou s'affadit dans le ronronnement du couple. Plus rien à voir avec la brûlure du désir en tous cas. Celui-ci ne se réveillera que pour d'autres conquêtes.

Le politique, quand il vise le pouvoir, sait bien que c'est sa conquête qui est le meilleur moment. C'est alors le temps des promesses et des programmes pour un monde meilleur. Temps de séduction envers les électeurs que l'on conquiert un par un. C'est aussi le temps où l'on élimine tous ses rivaux pour accéder enfin au pouvoir. Vient le temps de l'exercice de ce pouvoir. Il s'agit alors de se frotter avec une réalité qui résiste et ne se séduit pas, à rendre compte de ses actes. La parole et les actes n'avaient de conséquences que sur le succès final de la conquête. Une fois au pouvoir, ces actes n'ont plus rien à voir avec une conquête déjà réalisée, mais avec la gestion beaucoup moins exaltante du quotidien.

L'homme devenu riche se donne à son argent. Il s'offre tout ce dont il rêvait lors de sa conquête. Très vite déçu par des jouets et des fantaisies qui ne l'amusent plus, il lui en faut toujours plus, et il y a toujours plus riche que soi.

L'homme riche se compare, et se souvient des pauvres. Car il ne suffit pas d'être riche, encore faut-il qu'il y ait des pauvres. Sinon comment saurait-il qu'il est riche ? Heureusement, se dit-il, il ne manque pas de pauvres, et le spectacle de leur envie me rassasie autant que ma propre richesse. J'ai même besoin d'eux pour me sentir riche, mais ils n'en savent rien. Il y a deux mille ans, Jésus proclamait heureux les pauvres,. On ne l'a jamais cru, pas plus les pauvres que moi-même, si bien que c'est moi le riche qui me ressens heureux et non les pauvres.

Désir mimétique, dirait René Girard, car le pauvre nourrit son désir du spectacle du riche qui s'étale. Et le riche se rassure de la valeur de son désir en constatant l'attraction qu'il exerce auprès de ceux qui n'en jouissent pas. Rien ne sert de désirer ce qui n'a pas de valeur aux yeux de l'autre. Le désir n'est jamais personnel mais correspond toujours à la convergence du désir des autres. Il faut donc que j'étale mes conquêtes, mon pouvoir et mon argent. Plus l'objet de mon désir acquiert de la valeur pour les autres, plus ma jouissance augmente. On voit que cette jouissance n'a plus rien à voir avec sa réalisation elle-même. L'objet est devenu indifférent à mes propres yeux, il n'a de valeur que dans le regard des autres. C'est ainsi que le désir se nourrit, une fois son objet atteint. Sa possession elle-même est toujours décevante. Posséder n'est rien, si un grand nombre partage mon objet. Posséder n'est rien si je suis seul à posséder. La possession de mon désir n'a de valeur que s'il est partagé par le petit nombre de ceux que je reconnais comme égaux, et inaccessible au grand nombre de ceux qui y aspirent. D'étape en étape, mon désir se rassure du chemin parcouru en reconnaissant ceux qui m'envient ; il se régénère en un nouvel objet plus rare, plus cher, plus prestigieux possédé par un nombre de plus en plus restreint.

Le pur désir n'a donc pas besoin de contenu. Il suffit qu'il soit partagé par l'autre pour devenir objet désiré. C'est pourquoi son atteinte est décevante, car il est vide de toute valeur intrinsèque. Véhicule sans pilote, il est aimanté par un objet que nous ne choisissons pas.

Pour s'en libérer, il ne sert à rien de le nier mais de lui donner un objet. Mieux encore, de ruser avec lui et de profiter de son énergie vitale. Le politique, quand il vise le pouvoir, déçoit et est déçu. Le politique qui a un projet authentique saura utiliser son désir de pouvoir pour le mettre au service de son projet. Lui seul saura peut-être ce qui est la part du désir et la part de vrai contenu dans son parcours de conquête.

Enfin, le désir est tellement sexué, si marqué par son empreinte historique presque exclusivement masculine, qu'on se demande encore ce qu'il en sera de son expression féminine qui commence à pouvoir disposer de ses propres moyens. On n'en a sans doute pas fini avec le désir.

 

 

17:17 Publié dans Philo | Lien permanent | Commentaires (3)

30/06/2008

Que connait-on de l'Univers ? 0,4%

Lu, dans cet entretien  avecAndré Brahic dans Le Point

"Il y a un siècle, on ne savait pas pourquoi les étoiles brillaient, on ignorait l'existence des galaxies et la nature des planètes. Aujourd'hui, je peux vous décrire de façon relativement fiable ce qui s'est passé au cours des 13,7derniers milliards d'années ! Mais, au moment même où l'observation de toutes les lumières nous a révélé une multitude d'astres nouveaux et un Univers beaucoup plus vaste que prévu, nous réalisons que beaucoup reste à faire. Einstein a montré que l'énergie est une forme condensée de matière. Eh bien, 73 % de tout ce qui existe dans l'Univers est sous forme d'une énergie noire dont nous ignorons la nature, 23 % est sous forme de matière noire de type inconnu et que nous ne pouvons pas voir. Les 4 % restants sont composés d'atomes et de molécules comme vous et moi, ou cette chaise. Et, en mobilisant tous nos instruments, nous sommes capables de « voir » un dixième de cette matière, soit 0,4 % du tout ! C'est un peu comme si on écrivait un roman policier dont on sait qu'on ne connaîtra jamais la fin de son vivant. Mais l'enquête progresse..."

 

Le grand collisionneur de hadrons (LHC) va coûter plus de 6 milliards d'Euros. Peut-être lèvera-t-il  le voile sur cette énergie et cette matière noire. Vu l'énormité de ce qu'on ne sait pas et les moyens gigantesques à déployer pour combler notre ignorance, arrivera-t-on un jour où l'homme découragé et les gouvernements ruinés arrêteront la recherche fondamentale ? On dirait parfois que ce jour n'est pas loin et qui constituerait une rupture fondamentale dont je ne mesure pas bien les conséquences.

16/04/2008

Les années 2020 vues par Microsoft

Ca s'appelait IHM ou Interface Homme Machine, Microsoft Research préfère maintenant parler de HCI ou Human Computer Interaction. Le terme interaction est en effet bien meilleur pour décrire la relation Homme-Machine telle qu'elle commence à se dessiner pour les années 2020. C'est cette relation qui fait l'objet de cette étude disponible sur le site de Microsoft (.pdf).

Les chercheurs de Microsoft décrivent le basculement d'un modèle de type GUI ( Graphical User Interface ), basée sur les actions du clavier, de la souris et de la navigation dans des menus plus ou moins standardisés vers une interaction beaucoup plus variée entre LES hommes et DES ordinateurs. Ce qu'on appelle ici ordinateurs, faute de mieux, est la famille d'équipements de tous ordres qui constituent et constitueront notre environnement numérique :

  • L'ordinateur lui-même, le PC pour faire simple, qui ne devient qu'un outil parmi d'autres de notre environnement numérique
  • Le téléphone portable
  • Les équipements de localisation ( GPS, caméra de surveillance)
  • Numérique embarqué dans les vêtements
  • Numérique embarqué dans le corps humain
  • Consoles de jeux
  • Robots de tous ordres
  • ...

Ce ne sont que quelques exemples de ce qui est disponible aujourd'hui, sans préjuger des équipements à venir dans les dix prochaines années.

Mais c'est surtout le fait qu'il faut désormais se préoccuper de la relation entre DES hommes et DES machines. Le Personnal Computer, ordinateur personnel en relation avec un seul utilisateur est un modèle qui disparait. Il s'agit maintenant d'un environnement multiple : on vient de le voir. Il s'agit surtout de prendre en compte la dimension multiple et  sociale de cette relation.

Prenons l'exemple de la santé et de l'électronique qui sera de plus en plus finement intégré à notre corps pour s'assurer de son bon fonctionnement et pallier certaines de ses défaillances

  • La frontière devient floue entre l'homme biologique et les équipements électroniques de mesure, de surveillance, de traitement qui lui sont greffés.
  • Parmi toutes ces informations, lesquelles doit-on rendre disponible et pour qui : le corps médical, la famille, le "patient"
  • Ces équipements permettent de localiser et s'assurer du bien-être des enfants ou des personnes agées. Où est la frontière entre l'attention et la surveillance ?
  • Aurons-nous le droit, d'un point de vue de la norme sociale, de nous débrancher et de se retirer du circuit d'informations qui nous immerge ?

Toutes ces questions sont le signe d'un changement radical de la manière dont on aborde l'interaction homme-machine. Il ne s'agit plus du tout d'un problème technique d'ergonomie mais d'un ensemble de sujets qui débordent de beaucoup une discipline où l'aspect technique est devenu mineur face à l'ampleur des problèmes philosophiques et sociologiques qui sont en jeu.

Un autre changement radical est dans le style et le ton extrêmement méfiant de ce rapport. Il faut se souvenir des prestations pas si anciennes de Bill Gates, ou de n'importe quel dirigeant informatique d'ailleurs, pour mesurer l'écart. Ce n'étaient que prospectives enthousiastes décrivant l'explosion bienfaitrice des technologies informatiques, un PC par habitant de la planète, tout le monde connecté partageant des valeurs communes en abaissant les frontières entre les hommes.

Tout dans cette étude  est interrogation inquiète :

  • L'intégration à notre corps d'équipement de surveillance de notre santé est-elle acceptable seulement en cas de maladie ou sera-t-elle généralisée ? Qui aura accès et contrôlera cette information ?
  • Comment allons-nous prendre en compte la complexite de l'interaction homme-machine et se prémunir contre ses effets parasites ?
  • SI nous sommes constamment assistés par des calculateurs électroniques, que deviennent nos facultés natives de calcul, de mémoire ?
  • La mémoire quitte son support biologique individuel, fugace et imparfait. Elle migre sur un réseau collectif, persistant et sans erreurs.

Le passé ne s'efface plus. C'est la fin de l'éphémère.

On peut lire aussi les commentaires d'Hubert Guillaud sur Internetactu

11/04/2008

La représentation démocratique peut-elle être fidèle ?

1 - Où l'on apprend chez DirtyDenys que les ennuis de Nathalie Kosciusko-Morizet dans l'affaire des OGM trouvent sans doute leurs racines dans un Grenelle de l'Environnement auquel les députés n'ont pas été conviés. Quand ces mêmes députés sont sommés de voter un texte à la préparation duquel ils n'ont pas participé, on ne s'étonnera pas qu'ils se révoltent. Surtout qu'ils estiment être tout aussi légitimes pour ce prononcer sur cette affaire, que n'importe quelle association issue de la "société civile".

Débat entre deux formes de représentation.

 

2 - Quand un bloggeur irresponsable (c'est moi) appelle au sabotage des Jeux Olympiques de Pékin, il illustre bien cette irresponsabilité dans le sens où le bloggeur en question sait très bien que son appel n'aura aucun effet. Il peut donc se réjouir innocemment du joyeux monôme qui a ridiculisé l'hypocrisie pompeuse de la cérémonie olympique. N'importe qui dans une situation de responsabilité serait bien obligé de se préoccuper des conséquences politiques d'un tel appel.

Il y a là une illustration classique des différents niveaux de compromis entre une éthique de conviction et une éthique de responsabilité. Ca devient moins banal si l'on observe que l'élection des représentants politiques se fait à partir de l'expression des opinions et des idées, quand la pratique quotidienne de ces représentants élus va se frotter aux faits et aux conséquences des décisions qu'ils vont prendre. L'élection est une coupure, que certains ont pu qualifier de trahison, entre un mode de fonctionnement et une expertise après l'élection qui reposent sur d'autres principes que ceux qui ont présidé au choix de l'élu en amont de cette élection.

 

3 - Enfin et pour rester sur le terrain de la manifestation, on a raison de souligner que l'élection ne fait pas tout. On ne délègue pas tous les pouvoirs à une majorité dictatoriale contre une minorité qui n'aurait le droit de s'exprimer que cinq ans plus tard. Toute décision du pouvoir politique peut être contestée directement par le peuple ou n'importe quelle association de citoyens qui s'estime en droit ou en situation de devoir s'y opposer. Il ne manque pas d'exemple de projets de réforme, ou même de textes de lois qui, contestés par l'expression citoyenne directe, se soient vus retirer par le même gouvernement qui venait de les promulguer. Mais ce droit à la protestation reste une tolérance qui se traduit par une épreuve de force entre le pouvoir élu et ceux qui contestent, sans aucune procédure d'arbitrage prévue pour trancher le conflit. Ce n'est pas un droit positif qui compléterait par une expression citoyenne directe la représentation démocratique élue.

 

Ces trois anecdotes peuvent servir d'apéritif à la lecture du texte de Bruno Bernardi paru sur la vie des idées et dont voici la présentation :

"L’opposition entre représentation et participation est commune dans la pensée politique. Mais est-elle bien formée ? Pour B. Bernardi, il y de fortes raisons d’en douter. L’histoire conceptuelle de la notion de représentation montre qu’on en a abusivement réduit la signification à la seule constitution de l’assemblée des représentants."

Bruno Bernardi y expose les différents aspects de l'opposition entre la représentation démocratique  et la participation réelle de chacun à la prise de décision. Un débat que la diffusion massive de l'Internet rend de plus en plus présent. 17 pages qui méritent l'effort de s'arrêter un peu plus longuement que le temps moyen de butinage.

Bon week-end.

03/04/2008

D'une utopie 2.0

Quand chacun contribue suivant ses moyens et que tous en profitent suivant ses besoins, ça s'appelle la Sécurité Sociale, un modèle de communisme réussi dans le domaine de la santé. En plus ce n'est pas l'égalité d'un médiocre niveau de soin  qui est visé, mais bien le meilleur de la thérapeutique disponible pour chacun, quelle que soit sa situation.

Chacun selon ses capacités est ici calculé très simplement, à partir du revenu qui sert de base au calcul de la cotisation. Il reste à savoir si le revenu est bien mérité et quels sont les critères de distribution du revenu.

Le talent est inégalement réparti chez les hommes. Toute politique est à la recherche d'un compromis acceptable entre la nécessaire récompense des talents et la non moins nécessaire redistribution des revenus. Le système libéral pur laisse faire les forces du marché qui calcule la valeur de chacun, en regard de l'offre et de la demande de la personne, considérée ici comme une marchandise, à laquelle est attribuée un prix. Si l'on refuse ce système de marché, on nous dit que nous sommes condamnés à un système à la soviétique injuste lui aussi, sclérosant et inefficace par surcroît.

Il n'y aurait de choix qu'entre la brutalité du marché qui ne raisonne que par valeur argent, coûts et profits, et le jugement d'un ministère lointain qui finit toujours par fonctionner en cercle fermé, ayant perdu contact avec la réalité.  Dans ce dernier monde de type soviétique, les évaluations sont à la merci d'une administration qui aura souvent la tentation de favoriser une carrière suivant des critères qui n'ont rien à voir avec la compétence et le talent, mais plutôt avec le copinage ou la docilité du promu. 

En France on a la Sécurité Sociale et son communisme réussi. On se distingue aussi par le modèle d'administration le plus ingérable du monde, longtemps au deuxième rang mondial par le nombre de fonctionnaires, juste derrière l'Armée rouge : c'est l'Education Nationale.

Heureusement Web deux-points-Zorro est arrivé. Sur Ebay, sur Digg, sur Tripadvisor c'est le système de notation non biaisée qui crée la confiance que l'on n'a plus dans un marché incontrôlé,  une administration ou des intérêts qui ne le sont que trop.  La présentation de Digg et de Tripadvisor dans Wikipedia est caractéristique de cet état d'esprit.

"Digg est un site Internet communautaire, typique du phénomène « Web 2.0 », qui a pour but de faire voter les utilisateurs pour une page Internet intéressante et proposée par un utilisateur. Il dispose de plusieurs catégories, telles Politique, Divertissement, Vidéos, Technologie...Il combine « social bookmarking », blog et syndication.Les nouveaux articles et les sites Web soumis par les utilisateurs sont notés par d'autres utilisateurs et s'ils remportent le succès nécessaire, ils sont affichés en page d'accueil."

"TripAdvisor.com est un site Web de guide de voyages gratuit et de recherches sur les voyages qui offre des opinions non biaisées vous aidant à planifier des vacances."

Comme tout se note et tout s'évalue, on ne s'étonne pas de voir des sites de notations des profs, ( note2be ) ou des flics. C'est d'ailleurs chez Francis Pisani que j'ai trouvé cette information. Francis continue :

"Des sites de ce genre existent déjà pour noter, entre autres, les articles de la grande presse et donc les journalistes qui les ont écrits (Newstrust , une entreprise remarquable), les médecins (RateMDs ) ou les professeurs (RateMyProfessors ) qui d’ailleurs se sont maintenant dotés des moyens de répondre (ProfessorsStrikeBack )."

Et de poursuivre :

"au lieu qu’un seul gardien de prison puisse observer un grand nombre de détenus comme l’avait rappelé Michel Foucault, les gens peuvent observer en permanence ceux qui les surveillent et ceux qui les punissent"

Michel Foucault décrivait ainsi le panoptique : "Faire que la surveillance soit permanente dans ses effets, même si elle est discontinue dans son action ; que la perfection du pouvoir tende à rendre inutile l'actualité de son exercice".

De la notation qui aide au choix, à la surveillance qui contrôle l'individu, on sent bien que le pas est facile à franchir et d'ailleurs il l'est souvent. Sans parler des réputations mises au pilori comme Sylvie Noachovitch, Nicolas Princen ou Olivier Martinez.

Il est presque obligatoire qu'un système aussi transparent aboutisse au conformisme des apparences, et au lissage des différences. C'est Luc Fayard qui nous annonce avec de bons arguments que le maoïsme flotte sur le Web 2.0. C'est aussi l'étonnante analogie entre le panoptique et la cité d'Icarie, les deux utopies qui nous préoccupent aujourd'hui.

Wikipedia est toujours notre source pour ces définitions :

3fd0a78e4c4f29ff97b4a3eff1a42d83.jpg"Le panoptique est un type d'architecture carcérale imaginée par le philosophe Jeremy Bentham. L'objectif de la structure panoptique est de permettre à un individu d'observer tous les prisonniers sans que ceux-ci ne puissent savoir s'ils sont observés, créant ainsi un « sentiment d'omniscience invisible » chez les détenus." ( Illustration ci-jointe de Wikipedia )

 

"Icara, la capitale de la communauté d’Icarie comptant un million d’habitants, est une ville circulaire à l’architecture géométrique. La traverse un fleuve absolument rectiligne. Également tracées au cordeau, les rues sont bordées de 16 maisons de chaque côté avec un édicule public au milieu et à chacune des extrémités. Impeccablement propre, la cité ne comporte ni café ni hôtel particulier, mais seulement des bâtiments à usage collectif, dont une bibliothèque aux ouvrages soigneusement choisis."

 

Icarie est la cité imaginaire qui connut un début de réalisation dans les années 1850. Etienne Cabet  imagina cette utopie communiste d'un autre type, et qui finit mal. Cest à lui et non à Karl Marx que l'on doit ce slogan : "À chacun suivant ses besoins. De chacun suivant ses forces" .

Revenant à notre Sécurité Sociale, utopie communiste réussie, il était finalement très étonnant que ce système ait vécu plus de 50 ans sans aucun contrôle sérieux sur le comportement sanitaire des assurés sociaux. Qu'on se rassure, c'est en train de changer grâce aux campagnes anti-alcooliques et la restriction des lieux autorisés aux fumeurs. 

Supposons encore une utopie globalement réussie où chacun vit en communauté à la hauteur de ses besoins en occupant une place à la mesure de son mérite et de son talent. Qu'on suppose donc un système de répartition parfait, juste, reconnu et accepté par tout le monde. C'est la justice elle-même qui transforme ce paradis en enfer de la frustration. Car quiconque occupe une place médiocre ne peut sans prendre qu'à  lui-même. Ce n'est plus une société injuste contre laquelle il est légitime de se révolter qui explique ma mauvaise place, c'est bien l'inégalité des talents qui a rendu public la pauvreté du mien par une évaluation incontestable et publique.

Il y a peu d'hommes prêts à admettre que l'on affiche ainsi les différences. En admettant encore que l'on puisse le supporter, nous voici dans une société figée, faute de l'énergie vitale de ceux qui, à tort ou à raison, rêvent de la changer.

18/03/2008

George Bush légalise la torture

Tout le monde se passionne pour les élections américaines. George Bush fait déjà partie de l'histoire, il n'intéresse plus personne. On ne comprend pas l'Amérique qui a voté Bush et on déteste le personnage. Sans illusion aucune, c'est à peine si l'on parle du veto qu'il vient d'opposer à une loi votée par le Congrès américain interdisant les "interrogatoires poussés".

Tout vient du 11 septembre, bien sûr. En tant que Français, j'ai du mal à comprendre le traumatisme consécutif à l'attentat contre les tours. Le dialogue avec mon ami Nicolas de Rauglaudre à propos du livre de René Girard : Achever Clausewitz m'a donné une piste.

Clausewitz et la première guerre mondiale

L'envers de la fameuse formule "La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens" est représentée par la théorie de la montée aux extrêmes. Selon Clausewitz, la guerre "parfaite" visant à la mise hors de combat de l'adversaire, voire à son anéantissement, se caractérise par la mobilisation croissante de tous les moyens pour parvenir à l'objectif. L'adversaire est obligé de réagir à cette montée en puissance s'il ne veut pas être vaincu. Il répondra donc par un accroissement similaire de ses moyens, franchira un palier supplémentaire, s'il veut reprendre l'avantage. Et ainsi de suite. L'archétype de la guerre ne peut que monter aux extrêmes des moyens de chaque combattant. Cette violence pure, Clausewitz souligne qu'elle peut et d'ailleurs qu'elle doit rester contrôler par le pouvoir politique qui, seul, décide et tente de réaliser ses buts de guerre.

La première guerre mondiale a représenté l'archétype de cette montée aux extrêmes sans contrôle politique réel. A l'évidence, du côté français, les buts de guerre n'étaient pas en proportion du gigantesque massacre. Joffre ne rendait plus compte au gouvernement. Il finît par être écarté, mais c'était trop tard, et la logique de la violence extrême était devenue inarrêtable. Du côté allemand, c'est le Grand Etat Major qui avait pris le pouvoir politique par une interprétation falsifiée des théories de Clausewitz.

Raymon Aron qui observait la guerre froide la décrivait comme "paix impossible, guerre improbable". L'arme atomique par ses capacités d'anéantissement définitif et réciproque rendait impossible une montée aux extrêmes. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé, mais il n'était plus là pour le voir puisqu'il disparut en 1983, six ans avant la chute du mur de Berlin. Il n'est plus là non plus pour penser le terrorisme et le 11 septembre. Après lui, René Girard cherche à achever Clausewitz.

 

Le 11 septembre

René Girard est français, mais il vit en Amérique. Il peut mieux comprendre leurs sentiments. Et si le 11 septembre était comparable au coup de pistolet de Sarajevo : un événement mineur au regard de la survie d'une nation mais qui a dégénéré. L'attitude de Bush est finalement assez comparable à l'escalade aveugle des gouvernements de 1914. Mais lui n'a pas trouvé en face, une entité nationale bien identifiée. D'où la mythification d'Al Quaida auquel on a associé un territoire : l'Afghanistan ( c'est en partie vrai ) et même des alliés : l'Irak ( c'est une imposture ).


L'Amérique de Bush était prête à monter aux extrêmes, mais cet ennemi insaisissable n'est pas de nature à entrer en résonance avec ce type de violence. Ces guerres d'Afghanistan et d'Irak finiront par une retraite déguisée, car elle ne peuvent pas être gagnées contre un ennemi qui n'est pas là.

 

L'Amérique torture

Il est une autre guerre beaucoup plus inquiétante. C'est la chasse mondiale à tout individu qui peut avoir des liens avec Al Quaida. Dans cette guerre de nature policière, mais qui utilise des moyens militaires, c'est le Patriot Act, c'est le recours "légalisé" à la torture, qui font tomber l'Amérique dans le piège pourtant bien connu du couple terrorisme-répression policière. C'est ce recours qui illustre l'escalade de la violence : Aux attentats suicide, on oppose la torture.


Que Al Quaida est réussi à faire de la plus grande démocratie du monde, un état où l'on revendique la torture, passe presque inaperçu. C'est pourtant là à mon avis que se situe le plus grand danger. D'une part on sait que ça ne sert à rien, mais surtout George Bush aura été le Président de la torture. Il n'avait pas besoin de cela pour ternir encore son mandat. Pendant un temps, il a sans doute représenté fidèlement une certaine Amérique traumatisée. Il ne représente plus rien, et les trois candidats à la Présidence, d'autres encore comme le sénateur Ted Kennedy  ont condamné "l'un des actes les plus honteux" de la présidence de George Bush.

 

Nouvelles violences

On n'en a pas fini avec la violence. D'après René Girard :

"Il semble que nous ne parvenions pas à penser le pire et c’est à cela que peut nous aider Clausewitz. Il y a aujourd’hui trois questions terrifiantes : l’écologique avec la raréfaction des ressources naturelles, la militaire avec l’accroissement des forces de destruction nucléaire et celle des manipulations biologiques. Aux États-Unis, l’écologie est sous-estimée par les républicains qui la considèrent comme une manoeuvre contre la liberté économique. La fin du communisme a déchaîné le capitalisme. Si la concurrence économique est positive, elle peut aussi se transformer en guerre. La vie économique n’est pas libérable totalement. Par exemple, aux États-Unis, les meilleurs spécialistes de l’industrie atomique sont susceptibles de mettre leur talent au service d’officines privées au nom de la libre entreprise, alors qu’en France l’État et son administration sont encore un facteur de sécurité de par le contrôle qu’ils exercent sur ce type d’activité."

06/01/2008

Nos points de vue

"Point de vue" est une expression miraculeusement exacte. Pour de multiples raisons, j'ai écrit ce petit exposé pour mon fils. Peut-être pourra-t-il être profitable pour d'autres...

La tolérance

Ce verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?

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Peut importe la mesure exacte, ce que je veux te montrer ici, c'est que l'on peut considérer ce verre de deux points de vue différents. Un point de vue qui voit le verre à moitié rempli, et l'autre qui ne voit que la partie vide. Quelle est la vérité de ce verre ? On ne peut pas le dire, car les deux phrases sont exactes. Le verre est rempli à moitié de vin, c'est tout ce que l'on peut dire. Si l'on dit qu'il est à moitié plein, c'est qu'on pense qu'il est en train de se remplir. Inversement si on le voir à moitié vide, c'est qu'on pense qu'on est en train de le boire. On ne voit qu'une photo de ce verre, sans savoir ce qui s'est passé avant, et bien entendu, on ne peut pas savoir ce qui se passera après. Grâce à cet exemple, on se rend compte que l'on peut avoir deux points de vue différents sur un objet très simple. Ces deux points de vue sont également vrais, et l'on ne peut pas trancher, ni dire qui à raison et qui a tort.

Et maintenant, regardons ce dé. Nous voyons une face avec un 4, une autre avec un 5, et celle du dessus avec un 1. Que voit l'oeil de L.... ( à gauche ) ? Il voit sans doute le 4 et une face que nous ne pouvons voir à l'opposé du 5. René voit le 5 et peut-être le 4, on ne sait pas vraiment. Il s'agit d'un et un seul dé. Et pourtant, nous qui lisons ce texte en voyons une partie, et les personnages L.... et René en voient une autre. Il y a des faces du dé que chacun peut voir et d'autres faces vues par certaines personnes, mais pas par d'autres.

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Ce dé est un objet très simple, et il suffira de le retourner sur toutes ses faces pour que chacun se mette d'accord. On peut faire une expérience sur ce dé pour en vérifier les caractéristiques.

Est-on sur que ce dé soit si simple ? Pour nous Français, oui. C'est un dé avec 6 faces dont chacune porte un numéro. En disant cela, nous avons sous entendu beaucoup de choses :

  • Ce dé est un objet courant qui sert à jouer

  • Il sert le plus souvent à compter le nombre de cases duquel se déplacera le pion sur un jeu

  • Chaque nombre est représenté par la quantité de points correspondante

Imaginons maintenant un extra-terrestre qui voit ce dé et qui ne sait pas du tout à quoi ça peut servir. Que verra-t-il ?

  • Un petit cube dont chaque face comporte un nombre de points allant de 1 à 6

  • Ce cube est en plastique dont les arêtes sont arrondies

Comme il n'a aucune idée de l'utilité de ce cube, il pourrait penser qu'il nous sert à compter jusqu'à 6. Il pourra aussi penser que nous ne savons pas compter autrement qu'en figurant les nombres par un nombre de points correspondant. Il ne pourrait pas deviner que nous savons écrire 1,2,3,4,5,6 de manière beaucoup plus commode que . .. ... etc.. Sommes-nous sûrs qu'en voyant ce dé, notre extra-terrestre aura ces réflexions ? Nous n'en savons rien, car on peut dire beaucoup d'autres choses à propos de ce dé. On pourrait s'intéresser à la matière dont il est fait, à son poids, à ses dimensions, à sa couleur, à qui il appartient, qui l'a fabriqué, combien de temps restera-t-il bien lisse, etc..

Mais nous, quand nous voyons ce dé, nous ne nous intéressons qu'à le faire rouler pour savoir quel numéro va sortir. Un dé est un objet très simple. Même pour un objet très simple, nous ne nous intéressons et nous ne voyons que ce qui nous intéresse à ce moment-là. Nous ne nous intéressons pas aux autres caractéristiques ( poids, dimension, d'où il vient ). Ce qui revient à dire que c'est notre regard qui construit notre idée de ce dé. L'expression française "point de vue" est très exacte. Les personnages L.... et René ne voient le dé que sur une seule face, à partir de là où ils sont, à partir de leur point de vue, là où est leur oeil. Nous avons toujours une vue partielle des choses, jamais une vue complète : ce qui est impossible. Nous voyons toujours les choses avec un point de vue, qui est un filtre ne laissant voir et penser que ce qui nous intéresse. Nous ne voyons pas le reste ; ça ne nous intéresse pas. Mais il ne faut jamais oublier que nous voyons les objets, et le monde, et les autres personnes avec notre propre filtre. Et ce filtre n'est pas le même que celui des autres.

Comme tu l'as compris avec la comparaison entre ce que nous voyons et ce que verrait peut-être un extra-terrestre, nous voyons le dé comme un objet qui sert à jouer. L'extra-terrestre verra autre chose parce qu'il ne sait pas que ça peut servir à jouer. Comment se fait-il que nous voyons, nous, la même chose, en tous cas presque la même chose ? C'est parce que nous partageons le même genre de filtre. Nous avons appris tous les deux qu'un dé se lance pour faire sortir un nombre compris entre 1 et 6. Nous le savons tous les deux, et donc nous avons le même point de vue sur le dé. C'est pour ça que nous nous comprenons quand nous parlons de ce dé et quand nous jouons avec. Nous partageons la même culture, qui est l'ensemble des filtres qui nous fait voir et agir sur le monde de manière similaire. Similaire veut dire semblable, qui se ressemble. Ca ne veut pas dire identique, car nous sommes deux personnes différentes et donc nous ne pouvons pas avoir des points de vue identiques ( exactement pareils ) sur le monde. Mais nos points de vue sont similaires. Nous pouvons nous comprendre.

Tu comprends bien que pour un objet aussi simple qu'un dé, on arrivera de toutes façons à se comprendre, même avec l'extra-terrestre ( à condition que l'on puisse se comprendre au niveau du langage qui est un aussi un filtre entre nous et le monde ). Quand il s'agit d'objets plus compliqués, ou de personnes, ou d'idées, les choses deviennent plus difficiles. A partir de quel point de vue, l'autre personne se place-t-il ? Que voit-il et qu'est ce qui est important pour lui ? On ne le sait pas vraiment. Nous voyons les choses, le monde de notre point de vue, et nous sommes persuadés que ce que nous voyons est la réalité. Et l'autre, la personne avec laquelle nous parlons voit autre chose, un peu différent, avec des points communs, mais aussi avec des aspects que nous ne voyons pas ou que nous ne trouvons pas intéressant.

Trop souvent, nous oublions que l'autre a son point de vue et nous le nôtre. Les deux ne sont pas identiques. Trop souvent, nous oublions cela, nous sommes persuadés d'avoir raison, et nous avons raison de notre point de vue ; l'autre aussi peut-être, d'un point de vue qui est différent du nôtre.

Voilà pourquoi, il faut être TOLERANT avec les autres. La tolérance n'est pas qu'une vertu pour éviter les conflits, c'est simplement comprendre que le monde est trop complexe pour que nous en ayons chacun une vue complète. La tolérance, c'est comprendre, que mon filtre, ma vision sur le monde ne peut pas être la même que celle de mon voisin. La tolérance, c'est comme la sonnerie ultrason de certains téléphones portables. Les enfants l'entendent parce que leur oreille est jeune. Les adultes ne l'entendent pas, parce qu'ils ne peuvent plus percevoir les ultrasons. Ton oreille perçoit un son et je n'entends rien. Qui a raison ? C'est toi, car il y a vraiment un son. C'est moi aussi quand je te dis que je n'entends rien. Mon filtre m'empêche d'entendre. Il faut que je comprenne que tu entends vraiment quelque chose. Il faut que tu comprennes que je ne peux pas entendre. Il faut donc que chacun explique à l'autre quel est son filtre et ce qu'il lui permet d'entendre.

Dans la vie courante, on oublie très souvent cela. On pense presque toujours que l'autre a le même filtre que nous. Nous sommes tellement habitués au nôtre, que nous oublions que c'est un filtre, et que ce filtre nous masque une partie de la réalité. Nous avons souvent du mal à admettre que l'autre puisse avoir un autre filtre et donc un autre point de vue.

Peut-on dire alors que tous les points de vue se valent, et qu'il n'y a pas de vérité. Il n'y aurait que ma vérité, ta vérité, la vérité des autres. NON. A partir du moment où l'on a bien défini les filtres avec lesquels nous voyons, il y a bel et bien une réalité. Quand on fait un travail scientifique, que l'on a bien défini dans quel domaine on travaille, il y a des choses vraies et des choses fausses. Des choses et des événements que l'on peut vérifier et mesurer à l'aide d' outils communs. Ces outil s'appellent l'expérience scientifique et les mathématiques qui permettent de calculer. Dans la vie courante, cet outil s'appelle le langage qui nous permet de communiquer. Chez nous, c'est la langue française qui est l'outil commun. Mais une langue est moins stricte et beaucoup plus vague qu'une équation mathématique. C'est pourquoi il est difficile de parler de vérité exprimée dans une langue comme le français. Il y a pourtant des choses que l'on déclare vraies et d'autres fausses en l'exprimant en français. Il faut juste savoir que c'est plus difficile et moins rigoureux. On parlera plus justement d'opinions ou d'idées qui sont plus proches de la vérité que d'autres. On parlera de comportements ou d'actions qui sont plus proches du bien que du mal. Dans la vie courante, on n'exprime pas tant de nuances, c'est pourquoi l'on parle du vrai et du faux, j'ai raison ou tu as tort, c'est bien ou c'est mal. On ne devrait jamais oublié que ce ne sont pas des notions absolues comme dans les sciences ( et encore, les sciences sont elles aussi des approches de la réalité, mais pas toute la réalité ).

La politesse

Venons-en à des choses à la fois plus compliquées qu'un dé, mais aussi plus proche de notre vie quotidienne. Parlons un peu des personnes, de nous-mêmes et de la manière dont nous comprenons les autres, de la manière dont ils nous comprennent.

On ne peut pas se voir, ni s'écouter strictement tel que les autres nous perçoivent. Quand on se voit dans un miroir, ce n'est pas la même image que ce que voient les autres. Cette image est inversée dans le miroir, elle ne l'est pas pour les autres qui nous voient sans ce truchement. De même pour notre voix. Nous n'entendons pas le même son ni la même tonalité que l'autre. Le son sort de notre bouche, nos oreilles le perçoivent à la fois de l'intérieur et de l'extérieur. Pour les autres, il arrive directement dans leur oreille. Ce qui veut dire, que de toute manière nous présentons un aspect de nous-mêmes que nous ne pouvons pas connaître de la même manière que les autres. Nous avons donc un point de vue différent sur nous-mêmes que le point de vue des autres. Pour reprendre la comparaison avec le dé, nous voyons et nous ressentons ce dé de l'intérieur. Les autres le perçoivent de l'extérieur. Ils ne PEUVENT pas voir la même chose.

Il faut donc comprendre que l'autre a toujours un point de vue différent sur nous que celui que nous avons sur nous-mêmes. Les filtres sont différents. C'est pour ça que l'on a parfois du mal à se comprendre. Il y a des choses qui nous paraissent évidentes, mais qui ne le sont pas du tout pour les autres. Nous pouvons avoir des paroles, des comportements, des expressions qui nous semblent bonnes et qui seront interprétés différemment par l'autre. Dans ce cas il faut comprendre que ce qu'on peut nous reprocher correspond à ce que ressent la personne d'en face. Nous avons l'impression de nous exprimer normalement et l'autre nous reproche de ne pas lui parler correctement. Il faut essayer de comprendre pourquoi, et il y a beaucoup de chances qu'elle soit sincère, qu'elle se sente vraiment mal à l'aise avec notre comportement que nous considérons, nous, comme normal. Il faut donc que nous modifions notre comportement pour que l'autre nous comprenne mieux. Cette modification s'appelle la POLITESSE. La politesse est un ensemble de comportements et de règles qui font que que nous comprenons que l'autre a forcément un point de vue différent. La politesse dépend d'une culture commune. Elle n'est pas la même en France et en Chine. Cet ensemble de code communs à une culture cherche à poser un cadre commun, un filtre commun à tous et qui permet de mieux se comprendre.

Pour cela, la politesse nous enjoint de se mettre sur un point de vue qui puisse être commun ou facilement compris par tous les interlocuteurs. Dans ce dessin, on voit que L...., René et tous les autres sont rassemblés dans un espace commun d'où ils peuvent percevoir les mêmes choses. Ils partagent un même point de vue : ils peuvent se comprendre.

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Dans la mesure où ce point de vue est commun, chacun doit accepter de se déplacer et d'adopter ces règles de politesse. On salue les gens pour leur indiquer qu'on les a vus et que l'on a de l'amitié pour eux. Par celà, on montre que l'on va partager des choses et qu'on va se mettre sur un point de vue commun. On accepte le dialogue, c'est à dire que tout le monde s'exprime même si l'on n'est pas d'accord. Quand on est de mauvaise humeur, on ne le montre pas trop car c'est quelque chose qui n'est pas facilement compréhensible et partageable par les autres.

Les règles de politesse nous obligent donc à adapter un peu notre comportement. Toute la difficulté est de trouver un bon compromis entre nos vrais sentiments et les règles de politesse. Comme son nom l'indique, être poli veut dire que l'on présente un aspect plus lisse et plus agréable que ce que nous sommes réellement. On polit un pierre précieuse pour en gommer les aspérités, elle devient plus belle. En faisant cela on la modifie, elle n'est plus la même. C'est la même chose pour la politesse. En étant poli, on se modifie un peu. Trop de politesse peut devenir un mensonge, en ne disant plus rien de ce que nous sommes réellement. Comme d'habitude dans la vie, il faut trouver un bon compromis entre ce que nous sommes réellement, nos sentiments, nos opinions et une nécessaire politesse qui nous modifie un peu mais permet de trouver un langage et un point de vue commun.

Les autres

Pour conclure sur les différents point de vue que nous avons sur le monde et sur chacun d'entre nous, voici encore un autre aspect de cette question. Et pourquoi il est parfois si difficile de se comprendre. De comprendre l'autre et de comprendre que l'autre ne nous comprend pas de la même manière que nous-mêmes.

Nous ne comprenons pas toujours ce qui nous arrive. Pourquoi nous sommes gais, tristes, de bonne ou de mauvaise humeur. Comment l'autre pourrait-il le comprendre ? Il y a toujours une part de soi qui ne peut pas être communiquée. C'est une part que nous ne voulons pas communiquer, ou nous ne pouvons pas communiquer parce que nous savons pas l'exprimer. Même si nous essayons, l'autre ne peut pas se mettre totalement à notre place. Il y a donc des sentiments de joie ou de tristesse que nous ne pourrons jamais partager complètement avec les autres. Mais inversement, il arrive que l'autre comprend des choses que l'on ne voit pas soi même parce que l'on est perturbé par ses propres émotions. Encore une fois, il a un point de vue différent, qui peut lui faire voir des choses de l'extérieur que nous ne pouvons pas voir de l'intérieur. Il a aussi parfois une expérience que nous n'avons pas encore qui lui permet de comprendre quelque chose qui n'est plus neuf pour lui, mais qui est encore inconnu et incompréhensible pour nous-mêmes. C'est pour cela que nous aurons toujours besoin des autres pour nous aider à progresser, y compris pour des choses très personnelles.

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18/10/2007

La nouvelle laïcité

Suivant les conseils de mon ami Olivier lors d'une soirée, triste comme une défaite en demi-finale, puis joyeuse comme un anniversaire, je poursuis notre lecture du livre de Benoît XVI : Jésus de Nazareth

b254d165cf2f5f902bd08b8444c08240.jpgLe Sermon sur la montagne est au centre de la prédication du Christ. C'est à cette occasion que Jésus prononce ses célèbres béatitudes : " Bienheureux les pauvres de coeur, ils connaîtront le Royaume de Dieu, .." . Mais c'est à propos d'un autre sujet, qui peut nous paraître mineur à nous autres occidentaux, que ce livre m'a une fois encore passioné.

Une querelle entre Jésus et les juifs de son temps concerne ce qui est autorisé ou non pendant le Sabbat. A ce propos, Benoît XVI nous présente le livre d'un savant juif Jacob Neusner : "A Rabbi talks with Jesus. An Intermillenian Interfaith Exchange". Et c'est l'occasion d'un autre dialogue avec ce Rabbin, qui donne à cette querelle une portée tout à fait considérable et à ma connaissance très nouvelle, dans la position de l'Eglise par rapport à la laïcité.

"Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" est devenu presque un proverbe qui est censé fonder la laïcité. Il ne l'interdit pas en tous cas. Mais Jésus, le personnage historique, ne pouvait pas prévoir que César s'appelerait bientôt Constantin. Martyrisée puis tolérée, ce sera bientôt la religion chrétienne qui tolèrera les autres, pendant une courte période, avant de devenir la religion officielle et non tolérante de l'Empire, sous Théodose. Pendant de longs siècles, pouvoir politique et pouvoir religieux se sont presque confondus. En France, le Roi très chrétien est Roi " par la grâce de Dieu ". Si elle maintient toujours son autonomie politique par rapport à Rome et à son propre clergé, la monarchie ne se conçoit pas en dehors de l'autorité morale de l'Eglise qui fonde l'organisation sociale et juridique.

La séparation de l'Eglise et de l'Etat, de la sphère religieuse et de la sphère publique, ne date que d'un siècle. Elle fut imposée par les circonstances politiques à une Eglise qui n'en voulait pas. Certains la soupçonnent toujours de vouloir revenir dessus.

C'est là où la méditation de Benoît XVI à propos de la querelle du Sabbat donne un éclairage nouveau à cette affaire de la laïcité. 19 siècles d'histoire de l'Eglise laissent la place à une vision complètement renouvelée d'une question qui se pose à toutes les religions, et de la manière la plus brûlante en terre d'Islam.

L'interprétation courante de la querelle du Sabbat est de donner à Jésus une posture libérale par rapport à une conception rigoriste, fixiste et pour tout dire un peu bornée de ses règles. " Le Sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le Sabbat " : cette interprétation ne va pas encore au coeur de la question. Le vrai scandale pour le Rabbin Neusner, la clé de la nouvelle Torah pour Benoît XVI, est dans l'affirmation que " Le fils de l'homme est le maître du Sabbat " . Le fils de l'homme, c'est Jésus lui-même, qui prend la place de la Torah. Et le rabbin de citer un extrait du Talmud babylonien :

"Rabbi Shimlaï rapporta 613 préceptes qui ont été transmis par Moïse ; 365 préceptes négatifs correspondant aux jours de l'année solaire, et 248 correspondent aux parties du corps humain. Sur quoi David vint et en réduisit le nombre à 11. Sur quoi Isaïe vint et en réduisit le nombre à 6. Sur quoi Isaïe vint une seconde fois et en réduisit le nombre à 2". Dans le libre de Neusner, vient immédiatement après le dialogue suivant : Est-ce cela que Jésus le sage avait à dire ? demande le Maître. Pas exactement, mais à peu près. Qu'a-t-il omis. Rien. Qu'a-t-il ajouté alors ? Lui-même ( c'est moi qui accentue ). Tel est le point central de l'effroi causé par le message de Jésus aux yeux du juif croyant. Le caractère central  du je de Jésus dans son message qui donne une nouvelle direction à toute chose."

C'est toute la fonction sociale du Sabbat, et de la Torah qui est en jeu ici. Elle est en jeu pour la religion juive, comme elle pourrait l'être pour l'Islam ou pour la Chrétienté. Le Christ en s'affirmant maître de la Torah ne se situe plus au niveau d'un simple prophète qui interprète, mais au niveau de Dieu qui est au dessus de toute Loi. Comme le dit Benoît XVI :

"La Torah avait pour tâche de fournir à Israël un régime juridique et social concret à ce peuple particulier, qui est d'une part un peuple bien déterminé, dont la cohésion interne est assurée par la filiation et la succession des générations, mais qui est, d'autre part, d'emblée et par nature porteur d'une promesse universelle. Dans la nouvelle famille de Jésus, que l'on appellera plus tard l'Eglise, ces différents dispositifs juridiques et sociaux ne peuvent avoir de validité générale dans leur littéralité historique. C'était bien là le problème au début de "l'Eglise des Nations" et l'objet de la controverse entre Paul et les "judaïsants". Reporter l'ordre social d'Israël tel quel sur tous les hommes de tous les peuples aurait constitué, de fait, la négation même de l'universalité de la communaute de Dieu en train de se constituer."

Je ne sais pas si l'on voit bien l'importance de ce dialogue qui s'établit entre le rabin Neusner et Benoît XVI. Benoît XVI abandonne toute prétention de l'Eglise à fixer des règles sociales et juridiques. Celles-ci sont laissées à la liberté des hommes de se fixer leurs propres règles. Reprenant ses propres termes :

" L'absence de toute dimension sociale dans la prédication de Jésus, que Neusner critique avec beaucoup de discernement d'un point de vue juif, cache un événément d'une portée historique universelle, sans équivalent dans toute autre culture : les dispositifs politiques et sociaux concrets sont renvoyés de la sphère immédiate du sacré, de la législation du droit divin, à la liberté de l'homme, qui à travers Jésus, est enracinée dans la volonté du Père et qui, partant de lui, apprend à discerner ce qui est juste et bon. "

La laïcité qui, historiquement, a été un accomodement, une reculade sur laquelle certains fondamentalistes voudraient revenir, est maintenant placée au coeur de la singularité de la prédication de Jésus. C'est le caractère divin de la personne de Jésus qui redonne aux hommes la maîtrise de leur organisation sociale. La laïcité n'est plus une concession, elle est maintenant revendiquée, elle témoigne de la divinité du Christ, elle est donc au coeur de la Chrétienté et l'Eglise ne cherchera pas à reprendre un pouvoir social qu'elle a exercé pendant si longtemps.

Le livre de Benoît XVI est signé Joseph Ratzinger et la préface précise qu'il s'agit de réflexions personnelles, qu'il ne fait pas oeuvre de magistère. Ce n'est donc pas l'Eglise toute entière qui s'exprime ainsi. Mais Benoît XVI sait bien qu'il n'est pas un auteur catholique comme les autres, que sa parole pèse du poids de son autorité de Pape même si la fonction pontificale n'est pas engagée en tant que telle. On peut néanmoins penser que la nouvelle laïcité ne sera pas remise en cause.

Pas besoin d'être extra-lucide pour voir dans le "sans équivalent dans toute autre culture" une allusion à l'Islam. Dans sa position, Benoît XVI ne peut pas se permettre d'être plus précis. Il se contente de souligner le caractère unique de la prétention de Jésus à être Dieu incarné sur terre. Pour l'Islam, il n'y a Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. Beaucoup, en Occident, souhaite voir l'Islam suivre le même chemin de sécularisation que le christianisme, en resituant la Charia dans son contexte historique qui n'est plus le nôtre : autrement dit l'adoucir et l'édulcorer.

La laïcité chrétienne refondée par Benoït XVI sur le caractère divin du Christ - qui n'est pas un prophète - montre que l'on parle ici du coeur d'une religion, et non pas d'une simple interprétation libre de règles provisoires.

28/09/2007

L'enfant prodigue, de Benoit XVI à Sartre

On connait l'histoire :  Le jeune fils réclame sa part d'héritage à son Père. Il fait la fête et gaspille tout. Il se retrouve obligé de garder des porcs ( sans doute la tâche la plus basse dans l'esprit des juifs de l'époque du Christ ). Le voilà qui se décide à rentrer chez son Père en espérant y être mieux traité. Mais c'est un grand festin de joie qui accueille l'enfant prodigue, tant la joie du Père est grande de retrouver son fils.

La parabole illustre le pardon inépuisable du Père et donc de Dieu, y compris à l'égard de ceux qui ont cru pouvoir se séparer de lui. C'est Benoît XVI dans son livre très savant - Jésus de Nazareth - qui attire mon attention sur l'autre frère. Livre très savant mais aussi très étonnant, car il ne masque rien des difficultés et des ambiguïtés de certains textes.

12db492ccd0dde101b72c8d9506b57a9.jpgC'est le grand oublié de cette histoire : le frère aîné. Benoit XVI préfère d'ailleurs parler de la parabole des deux frères. Car le frère aîné en revenant de son travail aux champs, entendit la musique et les danses de la fête. La suite vaut d'être cité en entier :

"Il appela un des serviteurs, et lui demanda ce que c'était. Ce serviteur lui dit: Ton frère est de retour, et, parce qu'il l'a retrouvé en bonne santé, ton père a tué le veau gras. Il se mit en colère, et ne voulut pas entrer. Son père sortit, et le pria d'entrer. Mais il répondit à son père: Voici, il y a tant d'années que je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour que je festoie avec mes amis. Et quand ton fils est arrivé, celui qui a mangé ton bien avec des prostituées, c'est pour lui que tu as tué le veau gras! Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi; mais il fallait bien s'égayer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et qu'il est revenu à la vie, parce qu'il était perdu et qu'il est retrouvé."

On fait la fête pour le retour de l'enfant prodigue pendant que l'autre n'a même pas fini sa journée à trimer dans les champs. Rien n'est perdu pour la "brebis égarée", c'est entendu, et la parabole enseigne le pardon infini du Père. Benoit XVI s'attarde sur le fils aîné, mal aimé des commentateurs et souvent condamné pour pharisaïsme. Il en fait même un personnage aussi important que le fils prodigue, non pas en le condamnant pour sa jalousie, mais plutôt en le plaignant de n'avoir pas  compris sa chance et son bonheur de vivre auprès du Père. Et d'ailleurs "tout ce qui est à moi est à toi" lui dit le Père.

bce76a08f8bf52f6092bbd6d860f6eec.jpgJe ne sais pas si Sartre, athée radical, aurait aimé être embarqué dans cette histoire, mais  "l'homme est condamné à être libre" nous dit-il. Tout comme Adam et Eve,  l'enfant prodigue a voulu goûter à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, au monde extérieur. Il s'est condamné à être libre. Le voilà obligé de se débrouiller "avec les nombres que les dés lui ont consentis". Pas si mal son tirage d'ailleurs, mais il flambe, gaspille et perd tout, jusqu'à sa liberté nouvellement gagnée. Les chrétiens diront que c'est une fausse liberté et que c'est l'autre frère qui connaît la vraie liberté tout en ne reconnaissant  pas sa chance. 

On l'imagine bien, travaillant dans l'ombre, pendant que son frère plus brillant a goûté aux plaisirs du monde avec la sécurité du retour assuré au bercail. Lui aura toujours fait  "son devoir" en enrageant de ne pas avoir le courage de tenter l'aventure extérieure. Il ne comprend pas la joie d'être aimé par le Père et d'entrer dans son intimité, nous dit Benoit XVI.

Joie bien austère, on en conviendra, car on tue le veau gras pour le retour du fils prodigue alors que lui est toujours aux champs ; on n'a même pas pensé à le prévenir. Ca ne donne pas envie de connaître ce paradis-là.

Et moi, j'aime bien festoyer avec mes amis.

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13/09/2007

Petites questions philosophiques

 

Première question

Je ne connaissais pas Philosophie Magazine dont j'achète le dernier numéro à l'occasion d'un déplacement en clientèle. L'ayant malheureusement oublié dans le train, je cite de mémoire ce petit test philosophique.

Un dictateur a trouvé un nouveau moyen de faire mourir ses prisonniers. Il les enferme dans une ancienne mine désaffectée où les malheureux sont enchaînés sur les rails qui servaient au transport du charbon. Ils sont assassinés par des trains que l'on envoie pour les écraser.

Voici les questions:

Vous êtes dans la mine à côté d'une commande d'aiguillage. Personne ne vous voit et vous pourrez sortir de la mine sans encombre. Le train est devant un aiguillage qui est en position de guider le train vers la voie où sont enchaînées cinq condamnés. En actionnant la commande d'aiguillage, vous pouvez diriger le train vers l'autre voie sur laquelle il n'y en a qu'un seul.

  1. Actionnez-vous la commande pour diriger le train vers la victime unique en échange des cinq autres qui seront tuées si vous ne faites rien ?
  2. Dans la même configuration, vous êtes au-dessus de la voie où sont enchaînées les cinq victimes. Personne ne vous voit et vous pouvez pousser un autre prisonnier sur cette voie. Il sera tué, mais son corps arrêtera le train. Vous sauverez ainsi la vie des cinq prisonniers.

Dans les deux cas de figure, que faites-vous ?

La majorité des gens questionnés actionne l'aiguillage pour sauver les cinq prisonniers. Par contre, ils sont plus qu'une minorité à pousser le prisonnier de la deuxième question.

Voici ma réponse

Je ne sacrifierais pas une vie contre cinq. Tout simplement parce que je refuse de participer à un système qui me contraint à faire ce type de "Choix de Sophie". Faire un choix implique que j'accepte de penser que ce choix est possible voire valide. Mais il n'y a pas de choix possibles entre deux incarnations du mal, tout comme en mathématiques 1 fois l'infini n'est pas inférieur à 5 fois l'infini. En faisant ce choix, je participe et me rend complice de ce mal. On le voit bien avec la deuxième question qui pose le même dilemne, mais en soulignant la participation active au crime.

Mais si je suis un général et que je dois sacrifier 10 000 hommes pour en sauver 50 000, gagner la bataille et peut-être sauver mon pays, je le ferais. De même, j'enverrais le GIGN à l'assaut de cet avion détourné par des terroristes qui menacent d'exécuter tous les passagers. Je prends la responsabilité délibérée de les envoyer, au risque de leurs vies, peut-être de certains otages et certainement des terroristes, pour sauver le maximum de passagers.

La réponse n'est donc pas universelle et dépend de la situation. Dans le cas de la mine, je ne veux pas entrer dans un système absolument pervers et mauvais où l'illusion de pouvoir le corriger me rendra complice actif de ce système.  En tant que Général ou Ministre, j'ai un vrai pouvoir de décision par rapport à un système imparfait. Je dois me soucier de l'intérêt général qui dépasse les vies individuelles et qui ne sont pas considérés dans ce cas comme des fins.

Et vous quelle est votre réponse ?

 

Deuxième question

En nettement moins tragique, voici un autre test (via haha.nu ) qui, d'après Freud, illustre nos priorités 

5 événements se produisent simultanément chez vous :

  1. Le téléphone sonne
  2. Le bébé pleure
  3. Quelqu'un vous appelle et frappe à la porte
  4. Vos vêtements sèchent dehors et une grosse pluie d'orage est sur le point de les tremper de nouveau
  5. Vous avez oublié le robinet dans la cusine qui commence à être inondée

Dans quel ordre allez-vous régler ces différents problèmes ?

Indice : Chaque événement symbolise une part importante de votre vie. Qui ferme d'abord le robinet ?  

Réponse dans le commentaire qui suit

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24/05/2007

Machiavélien mais pas machiavélique

 

Est-ce l'ambiance actuelle qui le suscite ? Elle donne envie de s'intéresser à la philosophie politique. Elle donne envie de lire ou de relire Machiavel. Le commentaire de Nicolas à propos du blog de Xavier Darcos tombait à pic. Je suis justement en train de relire "Le Prince". Et je cherche toujours désespérément les premières oeuvres du (futur) Général de Gaulle : "Le fil de l'épée" en particulier. On ne le trouve que d'occasion à 226 Euros ! Quand va-t-on se décider à rééditer ses études d'avant-guerre ? 

Mais c'est bien Machiavel qui écrit :

"Les hommes aimant selon leur gré et craignant selon le gré du prince, un prince sage doit se fonder sur ce qui lui est  propre, non pas sur ce qui est propre à autrui : il doit donc s'efforcer de fuir la haine."

On comprend pourquoi le livre de Machiavel fut évidemment tout de suite mis à l'index. Ce n'est pas tant qu'il ignore complètement Dieu dans son analyse du pouvoir des Princes. Ils n'étaient alors que de droit divin. Ce n'est pas tant qu'il approuve froidement les massacres perpétrés par César Borgia : "Car, des seigneurs qu'il avait dépouillés, il en tua autant qu'il put en atteindre et très peu nombreux furent ceux qui eurent la vie sauve". C'est bien parce que ce choix qu'il préconise entre l'amour et la crainte est sans doute une des phrases les plus antichrétiennes que l'on puisse écrire. L'amour ne libère pas, il rend dépendant, affirme Machiavel en prenant le contrepied de tout l'enseignement chrétien. Et c'est pour en dissuader le Prince et le condamner ainsi à la solitude du pouvoir tyrannique.

On en retrouve  l'echo dans les vers de Racine :

L'impatient Néron cesse de se contraindre ;
Las de se faire aimer, il veut se faire craindre.

On peut d'ailleurs inverser le propos : Las de se faire craindre, il veut se faire aimer. Quiconque a des responsabilités sait bien que les relations humaines ne sont plus les mêmes quand la hiérarchie s'en mêle, et qu'il faut faire des sacrifices. On s'en tire parfois en adoptant un comportement paternel qui allie l'affection et l'autorité. C'est plutôt mon penchant. Un non-choix ou un bon équilibre ?

04/05/2007

De l'efficacité : A vaincre sans péril... (2)

Participer quand même au jeu du pouvoir


Ils ont évacué la question des fins et refusent de donner sens à leurs projets ; nous voilà en tous cas renseignés sur la stratégie des hommes de pouvoir.

Quant à nous, et quelle que soit leur nature, nos projets cherchent à oeuvrer pour le bien commun, le progrès de l'entreprise, ou l'avancement de nos idées. Ils ont tous en commun de vouloir façonner notre environnement, plutôt que de suivre un courant. Tôt ou tard se posera la question de la position de pouvoir qui pourrait être la plus efficace pour mener à bien ces projets. C'est là que la leçon chinoise nous sera précieuse. N'étant pas naturellement disposé et compétent pour cette stratégie "à la chinoise", nous devons combattre cette nature contraire. L'homme de pouvoir, à l'inverse, peut traiter sa nature profonde exactement de la même manière que le système dans lequel il cherche à s'insérer. Aucun effort ne lui sera nécessaire, il dispose d'un avantage qui pourrait être décisif.

C'est là que nous devons renforcer la confiance qu'à naturellement l'homme de pouvoir dans notre naïveté et notre maladresse. Proclamant bruyamment notre mépris pour ces manoeuvres indignes de notre condition, nous pouvons compenser notre handicap en étant certain des intentions du concurrent. Les médiocres à ce jeu sont tellement certains d'être les seuls à connaîttre "le dessous des cartes" qu'ils n'imaginent même pas que d'autres, qui paraissent désintéressés, prennent quand même le temps d'y jeter un coup d'oeil. Nous sommes renseignés et ils sont trop certains de leur victoire pour prendre la peine de l'être. C'est par là que nous pouvons compenser notre handicap face aux médiocres.

Arrivés peut-être aux niveaux les plus élevés, nous n'aurons plus aucune chance face aux vrais professionnels. Mais ceux-là auront compris qu'ils ne peuvent plus se contenter de tourner à vide pour une conquête du pouvoir sans objet. Du coup, ils doivent aussi jouer dans un domaine qui ne leur est pas familier. Ce seront alors les circonstances qui pourront décider du choix, en tenant compte, quand même, de la criticité ou de la réalité du projet à mettre en oeuvre. Pour un poste prestigieux et décoratif, il ne sera plus la peine de concourir. A d'autres, plus denses, il peut arriver que des gens porteur d'une ambition qui ne soit pas que personnelle finissent par l'emporter.


Vendre


Sauf à en avoir le goût, on se doute bien que ce n'est pas dans ce domaine que l'on pourra le mieux tirer partie de notre stratégie chinoise.

Dans mon métier, dans le vôtre aussi, il faut vendre. Si ce n'est pas vous, c'est une entité de votre entreprise qui en est chargée. Et vous ne vivez que si les chiffres sont bons. Quelle que soit la qualité technique d'une gamme, elle doit être vendue.

J'ai vécu ces réponses à appel d'offres où toute l'équipe sait bien qu'elle n'a aucune chance, mais il faut répondre quand même, pour l'honneur. J'ai aussi vécu des réponses de principe où l'on sait déjà que l'on a gagné. Il faut également répondre, mais les jeux sont faits. La victoire alors, est certaine, elle est aussi facile. Nous voilà en pleine stratégie chinoise. C'est que, en réalité, la décision a déjà été prise en amont. Grâce à ce travail d'accompagnement du client, on a su guider et orienter sa demande dans un sens qui nous est favorable. Suivant en cela les leçons des stratèges chinois, on aura pris soin d'accompagner uniquement, et non pas de chercher à imposer sans subtilité des choix techniques vraiment trop éloignés des préoccupations de notre client.

"Sans qu'on le cherche, on obtient le résultat. Le bon stratège intervient en amont du processus, il a su repérer les facteurs qui lui étaient favorables alors qu'ils ne s'étaient pas encore actualisés et, par là a su faire évoluer la situation dans le sens qui lui convenait. Cette idée d'une inéluctabilité des processus, et donc du succès de qui sait en profiter, se retrouve dans toute la pensée chinoise. Il n'y aura même pas à chercher ce résultat, du seul aménagement des conditions favorables l'effet découle ensuite naturellement et devient irrésistible."

On constate parfois qu'un appel d'offres est fait pour HP, ou IBM ou pour Sun. S'il est écrit pour, il y a de bonnes chances qu'il ait été inspiré par. Les dés sont pipés parce que cette intervention en amont du processus a pu être menée à bien. Par une information et un contact auprès des bonnes personnes, le choix est déjà opéré. Les arguments des uns et des autres, y compris les aspects financiers ne pèseront pas lourd face à ce travail de préparation et d'infléchissement. Comme les offres techniques seront probablement équivalentes, un choix rationnel est impossible. C'est donc sur un autre terrain que se jouera la décision. Et cette décision, nous aurons pris soin de l'accompagner dès le départ. Plutôt que de jeter toutes nos forces dans une bataille aléatoire, nous aurons préparé ensemble un terrain favorable à nos desseins partagé avec le client.

"Si infime que soit le point de départ, par accentuation progressive, on aboutit aux résultats les plus décisifs. A la différence de l'action qui toujours est ponctuelle, la transformation s'opère sur tous les points de l'ensemble concerné. Son effet par conséquent est diffus, ambiant, jamais cantonné. Au meilleur stratège on ne songe pas à dresser de statue. Car il a su si bien faire évoluer la situation dans le sens souhaité, en intervenant en amont et de façon progressive, qu'il a rendu la victoire "facile" et qu'on ne songe pas à l'en louer."


Revenant à nos techniques de management, dans notre environnement occidental, on prendra soin, au contraire de louer le stratège et de le féliciter pour la victoire en tant que telle, mais aussi pour l'économie de moyens qui a permis de dégager des ressources pour d'autres projets trop consommateurs.


Une stratégie chinoise de sauvegarde de notre planète


Enfin il est un dernier domaine, et celui-là vital, pour lequel, la pensée chinoise est clairement supérieure à la nôtre. Ecoutons François Jullien :

"A la figure d'Héraclès, lui qu'a célébré la Grèce, comme l'homme des travaux périlleux et coûteux, le héros du ponos, la Chine offrirait un équivalent dans la figure de Yu le Grand. Au temps du déluge, alors que les eaux recouvraient la terre et que les monstres l'occupaient, que les hommes ne savaient plus ou aller, le Grand Yu creuse le lit des rivièreset, conduisant l'eau jusqu'à la mer, rendit la terre habitable. Mais justement, précise Mencius, pour évacuer l'eau, Yu la fit écouler par où "cela ne lui causait pas d'embarras" en s'aidant de la pente et sans peiner, et c'est en quoi il nous donne une leçon. Ce que je déteste chez les gens prétendument avisés, c'est qu'ils ne cessent de forer et de forcer, qu'ils font violence à la nature et finissent par s'embarrasser. Or même pour mettre un terme au déluge, le Grand Yu n'a pas forcé, il a tenu compte de la situation, (le relief s'inclinait vers la mer), il s'est appuyé sur la propension - sans affronter. "


Impossible et surtout inutile de tirer sur la plante pour la faire grandir. Il faut préparer le terrain et laisser opérer les forces de la nature. Héraclès, Hercule détournait les fleuves pour nettoyer les écuries d'Augias. C'est ainsi que nous, occidentaux, avons pris l'habitude de violenter la nature. Le Grand Yu ne détourne pas les fleuves, il les canalise et utilise la force naturelle de leurs courants. A l'heure où la Chine moderne est en train de concourir sur le terrain économique des occidentaux, et pour le défi écologique qui nous attend, c'est à notre tour de prendre des leçons du stratège chinois

 


03/05/2007

De l'efficacité : A vaincre sans péril... (1)

 

 ...on triomphe sans gloire.

medium_François_Jullien.jpgLà où Corneille ironise, le stratège chinois se réjouit en secret d'une victoire discrète. Et s'il a pu vaincre sans combattre il aura su être pleinenement efficace." C'était gagné d'avance comme on dit, une fois l'engagement conclu, et pour en réduire le mérite. Mais c'est justement décerner là, à son insu, le plus grand des éloges. C'est parce que le mérite est si complet que la réussite en paraît naturelle et qu'il passe donc inaperçu." . C'est une des leçons du "Traité de l'efficacité" de François Jullien. Voilà quelque temps que je remarque cet ouvrage parmi les listes de livres conseillés sur différents sites ou blogs. Ce qui me surprend plus c'est de le trouver en référence de technique de management. A le lire attentivement, j'y trouve une approche stimulante dans un certain nombre de domaines, mais ce n'est surement pas un modèle que je défendrais en ce qui concerne le gouvernement des hommes dans l'entreprise ou à l'échelle de la nation.


Construire un modèle, ou tirer partie du processus 

A l'occidentale, notre action est déterminée par un "modèle que nous avons conçu, que nous projetons sur le monde et dont nous faisons un plan à exécuter ; nous choisissons d'intervenir dans le monde et de donner forme à la réalité.". Le stratège chinois "est porté à concentrer son attention sur le cours des choses, tel qu'il s'y trouve engagé pour en déceler la cohérence et profiter de son évolution." Quand nous cherchons à agir sur le monde, la pensée et "l'action" chinoise cherche à lire une situation dont elle tirera partie pour profiter de son évolution. C'est ainsi qu'au lieu de lancer toutes ses forces dans une bataille meurtrière et risquée, le général chinois ne livrera cette bataille qu'avec la certitude de l'emporter. Et ce n'est certainement pas cette bataille qui aura créé la décision. Celle-ci a déjà construite en amont par une série d'adaptation au processus que l'on ne cherchera pas à violenter mais à déchiffrer. Il ne s'agit plus alors que de saisir l'occasion et remporter une victoire facile.

Parfois même, il n'y aura pas de bataille. Que l'on songe à la guerre du Vietnam qui fut perdue par les Etats-Unis plus que gagné par les Vietnamiens. Les Américains n'avaient plus la volonté de remporter cette guerre. Ils étaient minés de l'intérieur par une jeunesse et une opinion qui n'en voulaient plus. Ce n'est même pas une manipulation du camp adverse qui a créé cette défaite morale. Mais le commandement vietnamien a su tirer partie du cours des choses et attendre patiemment que l'ennemi s'épuise de lui-même, tout en évitant obstinément de livrer une bataille frontale qu'il aurait perdue à coup sûr.

Par cet exemple réussi, on voit que l'efficacité chinoise, ce non-agir n'est pas un renoncement ou un désintérêt pour le monde, mais une voie qui nous apprend comment s'y conduire pour réussir. Cette voie n'est pas une méthode à l'occidentale, c'est un chemin à suivre, qui existe déjà, qui n'est pas à tracer et qui nous mène inéluctablement au succès.

Y a-t-il eu manipulation de la jeunesse américaine ? Peut-être, mais dans ce cas celle-ci a été forcément discrète. Elle n'a fait que donner une coloration anti-guerre du Vietnam à un mouvement général de contestation qui portait en même temps bien d'autres aspirations.


Théorie du pouvoir absolu

Manipulation et persuasion, filet et secret, nous voilà à l'extrême pointe de la pensée chinoise de l'efficacité. Mais comme nous le rappelle François Jullien "dans ce désert d'humanité, toute subjectivité est exclue, ou plutôt elle est négative ; il y a bien une intimité de l'autre mais celle-ci n'est bonne qu'à être débusquée. On n'imagine pas par exemple, qu'elle puisse se livre d'elle-même, éprise qu'elle serait de sincérité ; on n'envisage même pas  que l'autre dise simplement ce qu'il pense. C'est pourquoi la parole est d'abord conçue comme un piège pour capter la parole de l'autre et qu'on ouvre ou qu'on ferme tour à tour pour le forcer à se dévoiler."

Cette pensée trouve son aboutissement dans une théorie du pouvoir absolu et "l'illusion entretenue par le peuple sur son propre intérêt : conduit par le désir des récompenses et la peur des châtiments, tout sujet croit suivre son profit personnel sans se rendre compte qu'il travaille seulement à conforter le pouvoir de son oppresseur."

"Si tout converge  sur le prince et le pousse en avant, le prince lui-même se tient discret, il a renoncé à toute préoccupation de gloire, il a même renoncé à sa propre individualité. En parfait maniplulateur, il se dissout dans sa manipulation ; et à traiter les autres en automates, lui aussi devient un automate."


Chine USA

Que faire de cette pensée dans notre monde moderne ? Sans porter de jugements de valeur, quand on parle d'efficacité, on est bien en droit de s'intéresser aux résultats.


Des Etats-Unis, les vaincus du Vietnam, on souligne aussi, souvent avec envie, comment ils ont su tirer partie d'une géographie favorable. Un espace immense et pas de voisins qui puissent les menacer sérieusement. Ce n'est pas le Mexique qui fut obligé de céder les régions comprises entre le Texas et la Californie, ni encore moins le Canada qui faillit être privé d'ouverture sur l'Océan Pacifique qui auraient pu menacer son hégémonie sur le continent Nord-Américain. Les Américains ont ainsi pu consacrer toutes leurs forces au développement de leur territoire sans, comme nous européens, disperser leur forces par des guerres fratricides ou par la conquête d'empires éphémères.


L'analogie est frappante avec la Chine. Comme les Etats-Unis, les Chinois ont disposé, depuis des siècles, d'un territoire immense sans voisins qui puissent les concurrencer. Seuls envahisseurs, les Mongols s'assimilèrent aussi vite que les Vikings chez nous. Kubilai Khan que rencontrait Marco Polo était le petit fils de Gengis Khan le grand conquérant, ce n'était déjà plus un mongol, mais un empereur chinois. Avec ces atouts géographiques, une population nombreuse et habile, on ne peut qu'être frappé par l'inefficcacité chinoise. Le bilan final est désastreux. Après les traités inégaux, imposés par les occidentaux,  la Chine subira l'humiliation d'être envahi, ravagé, violé par le Japon ; un pays 25 fois plus petit et 10 fois moins peuplé. On ne peut pas aller beaucoup plus loin dans le désastre et dans l'échec. 

C'est que l'efficacité dont on parle est entièrement tourné vers elle-même et la conquête ou le maintien d'une position de pouvoir, sans volonté aucune d'influence sur le réel. A force d'attendre le moment favorable, celui-ci ne vient jamais et le chasseur à l'affût s'endort pour sa sieste. On suppose aussi et sans en déterminer la cause ni en prouver l'existence, un cours des choses, l'inéluctabilité d'un processus, dont il faut tirer partie. En ce qui concerne l'action on ne voit pas comment celle-ci pourrait être autonome par rapport aux différents acteurs. Quand ceux-ci ne sont plus que des spectateurs, attentifs dans le meilleur des cas, l'action s'arrête et il ne se passe plus rien. Avec tous ses atouts la Chine s'est finalement transformée en un Royaume de l'immobile. En tous cas elle est tombée dans le piège de sa pensée.

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Tant qu'à évoquer le vieux Corneille, et cette comparaison rabâchée entre les hommes tels qu'ils sont et les hommes tels qu'ils devraient être, on trouvera facilement des généraux pour s'écarter des périls, il y en aura moins pour dédaigner la gloire. A force d'analyser, de s'informer et d'attendre le moment propice, on finit par ne plus agir. Tel qui se voyait comme un tigre tapi dans les broussailles prêt à bondir au moment opportun, s'endort au soleil comme un lion paresseux.


En France et dans l'entreprise

Il est étonnant de voir comment ce traité de l'efficacité a pu prendre place parmi ceux qui s'intéressent aux techniques de management. Tout y est contraire à l'action, au mouvement, à la croissance, au business plan. Il n'y est question que de luttes de pouvoir dans un environnement de courtisans qui rêvent de se ménager la meilleure place dans un système qu'il ne s'agit surtout pas de chercher à améliorer.

Facile de voir comme notre ancien Président défend cette vision chinoise d'une société fragile et complexe dont il faut respecter les équilibres et que l'on ne peut réformer que par petites touches prudentes. L'exemple français montre aussi comment cette pensée sert trop souvent d'excuse à l'immobilisme paresseux au service des avantages acquis.

Facile aussi de voir à l'oeuvre cette efficacité dans le monde de l'entreprise. Quand tel poste a déjà été pourvu par des manoeuvres de couloir avant que l'annonce officielle de son ouverture ne fasse concourir quelques naïfs mal informés. Ils sont reçus poliment et aggravent leur cas en croyant toujours en leur chance quand la promotion a déjà été discutée entre initiés. Ceux-là n'auront effectivement pas à combattre, puisqu'ils ont déjà gagné la bataille sans la disputer. Mais où est cette politique qui devrait s'intéresser au bien commun ? Non c'est bien la politique dans l'entreprise où l'énergie des dirigeants et de ceux qui aspirent à l'être est entièrement consacré à la conquête et la distribution des postes.


Que faire de cette pensée où tout serait à rejeter ? Je propose de regarder demain quels sont les domaines où nous pouvons au contraire tirer partie de la leçon chinoise.




18/01/2007

Heidegger et les Justes de France

Voilà le genre de rapprochement qui va en exaspérer beaucoup. C'est l'actualité qui le fait pour moi dans ce Figaro du 18 janvier, et les deux événements comme les deux articles m'ont frappé par leur parution le même jour. Jacques Chirac rend hommage aux Justes de France. Ce sont ces hommes et ces femmes qui ont sauvé des Juifs de la déportation et de la mort. Une plaque est dévoilée au Panthéon pour leur rendre hommage. Chacun connait l'histoire du village du Chambon sur Lignon dont toute la population se ligua pour cacher et sauver plusieurs milliers de Juifs.

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Frédéric Salat-Baroux, le secrétaire général de l'Élysée déclare : « Dans les moments les plus effroyables de l'histoire de France, l'État s'est effondré, les élites se sont effondrées, mais la Nation française, dans ce qu'elle a de plus profond, a été là ».  Opposition trop facile et caricaturale entre une élite qui aurait failli et une France profonde qui serait restée fidèle à ses valeurs. On sait bien que la trahison, la collaboration, l'indifférence, la résistance passive et l'héroïsme ont été partagés par toutes les couches sociales et intellectuelles sans qu'on puisse accuser ou glorifier l'une d'entre elles.

 

 

 

C'est bien ce même 18 janvier que le Figaro Littéraire titre sur la parution de "Heidegger à plus forte raison" sous lamedium_heidegger.2.jpg direction de François Fédier. Cet ouvrage répond à Emmanuel Faye qui n'accusait plus seulement Heidegger d'aveuglement, voire de complicité avec le nazisme, mais carrément d'avoir introduit le nazisme dans la philosophie. La polémique des philosophes ne porte plus que sur le niveau et la durée de l'engagement d'Heidegger avec le nazisme. On pourrait se désintéresser de cette polémique de philosophes, qui n'intéresserait qu'eux-mêmes.

Mais quand dans ce même Figaro,  Rémi Brague déclare à propos de ces polémiques : "Elles profitent à tout le monde, et pas seulement aux éditeurs et journalistes. Aux auteurs : quand on est incapable d'écrire une oeuvre, on peut toujours attaquer Heidegger. Aux lecteurs : une fois un penseur discrédité, on peut s'épargner la peine de l'étudier et de s'exposer aux questions cruciales qu'il pose."

En tant que lecteur, je me pose effectivement la question de l'étude. Même si je les déteste tous les deux, je peux comprendre que l'on apprécie, comme écrivain, un Paul Morand ou même un Céline. Mais ils sont romanciers et on ne leur demande pas autre chose qu'un art qui s'appuie sur le réel, mais ne le décrit pas et surtout ne prescrit rien. Pour Heidegger, j'en suis resté à une conception de la philosophie qui ne soit pas qu'une scolastique en tant que science du commentaire coupé du réel. Autrement dit, j'attends de la philosophie une aide pour " penser sa vie et vivre sa pensée ". C'est la définition d'André Comte-Sponville reprise par Luc Ferry dans son ouvrage "Qu'est-ce qu'une vie réussie". Je sais bien que ces deux là sont accusés de trop bien vendre une philosophie vulgarisée. C'est surtout un retour à une tradition d'une philosophie qui soit "aussi praticable, au sens fort du terme : susceptible de donner lieu à des directives réelles dans la conduite de sa vie".


 

Dans cette optique, comment comprendre qu'un des plus grands philosophes du XXème siècle puisse garder ce titre et ce prestige ? Au minimum, il n'a rien vu et rien compris au cataclysme qui s'abattait sur son propre pays. Dans le pire des cas, sa pensée est compatible ou consubstantielle au nazisme. Dans tous les cas, sa conduite et sa pensée le disqualifie complètement en tant qu'aide à penser sa vie. Pour répondre à Rémi Brague, en tant que lecteur, je n'ai pas le temps ni l'envie de m'exposer aux questions cruciales qu'il poserait, quand sa réponse au nazisme a été aussi terrifiante de bêtise ou plus probablement de consentement.

Je doute qu'on ait lu Heidegger au Chambon sur Lignon. Le rapprochement est trop facile, mais c'est l'actualité qui l'impose. On n'en déduira pas bêtement les mêmes conclusions que Monsieur Salat-Baroux. Il suffira de rappeler le nom de Jean Cavaillès. La plus haute culture est compatible avec l'héroïsme, mais elle l'est aussi avec l'ignominie.

Ce constat-là étant fait, je n'ai pas connaissance que les philosophes se soient VRAIMENT attaqués à ce problème. Il y a pourtant urgence. 

09/11/2006

De la méthode globale

 

en géométrie,

Soit le triangle quelconque ABC,...
....démontrez que ce triangle est égal au triangle DEF.

Qui n'a pas souffert avec ces problèmes de géométrie pendant les années de collège. La tentation est alors grande, de choisir pour support de sa démonstration un triangle particulier, dont les caractéristiques nous arrangent, par rapport à la démonstration demandée. Naturellement cela ne trompe pas le professeur, mais peut éviter la honte de rendre une copie blanche.

On sait, et on nous a appris que l'on doit utiliser pour la démonstration un triangle quelconque. Pourtant, ce triangle quelconque va se trouver dessiné concrètement sur notre copie en tant que triangle tout à fait réel, particulier et à vrai dire unique. C'est que je m'interdirais, dans ma démonstration, d'utiliser les caractéristiques uniques de ce triangle comme les dimensions de ses côtés ou de ses angles. Je ne raisonnerais sur ce triangle, que pour illustrer ma démonstration, et en me servant uniquement des caractéristiques de tous les triangles dont celui-ci n'est alors qu'un exemplaire quelconque. On utilise donc le concept global de triangle dans la connaissance mathématique. Celle-ci considère le général dans le particulier.

 

et en orthographe,

Ce type de raisonnement est loin d'être naturel pour les enfants, et les philosophes ont mis des siècles à résoudre ce paradoxe de l'utilisation d'un triangle particulier qui pourtant  peut démontrer une règle universelle.

Mes enfants, comme tant d'autres, ont du mal avec l'orthographe. Il y a des règles générales que l'on doit appliquer à des cas particuliers. Pour apprendre le pluriel, on expliquera que l'on rajoute un "s" à la fin des noms et des adjectifs. "La pomme est verte" devient "les pommes sont vertes". En général, au bout de plusieurs répétitions, l'enfant ne se trompe plus et écrit correctement "les pommes sont vertes". Pour des parents impatients, on est toujours supris et déçu, qu'à l'exercice suivant "les tomate sont rouge" sans "s". C'est que la notion de concept du pluriel n'a pas été comprise par l'enfant.

On s'épuiserait, et on découragerait l'enfant à vouloir lui apprendre le pluriel par une méthode globale d'explication conceptuelle. C'est par la multiplication des exemples particuliers des pommes vertes, des tomates rouges et des bananes jaunes que la règle générale du pluriel sera apprise, (mais pas encore comprise). On utilisera plutôt une accumulation de cas particuliers pour en faire déduire à l'enfant la règle générale. C'est donc par une méthode intrinsèquement fausse, que l'enfant apprendra le mieux l'orthographe. C'est pourtant cette méthode fausse qui est la plus efficace. Après, il devra jongler avec les exceptions...Et c'est cette même méthode des cas particuliers qui lui sera reproché plus tard pour son devoir de géométrie. Le professeur de maths aura beau jeu, et raison, de lui dire que la démonstration pour 1 triangle, pour 10 ou pour 100 ne peut valoir preuve pour tous les triangles.

 

Il ne faut pas espérer étendre à d'autres domaines que les sciences, la connaissance mathématique par construction de concepts. On a voulu faire  appliquer une méthode scientifique rigoureusement exacte à des sujets qui ne le sont pas. C'était raisonner avec un cerveau d'adulte qui sait ce qu'est un concept. L'enfant, lui, n'a que des expériences particulières. La connaissance scientifique lui viendra maladroitement, et par un chemin détourné, comme dans l'histoire des hommes.

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