16.04.2008
Les années 2020 vues par Microsoft
Ca s'appelait IHM ou Interface Homme Machine, Microsoft Research préfère maintenant parler de HCI ou Human Computer Interaction. Le terme interaction est en effet bien meilleur pour décrire la relation Homme-Machine telle qu'elle commence à se dessiner pour les années 2020. C'est cette relation qui fait l'objet de cette étude disponible sur le site de Microsoft (.pdf).
Les chercheurs de Microsoft décrivent le basculement d'un modèle de type GUI ( Graphical User Interface ), basée sur les actions du clavier, de la souris et de la navigation dans des menus plus ou moins standardisés vers une interaction beaucoup plus variée entre LES hommes et DES ordinateurs. Ce qu'on appelle ici ordinateurs, faute de mieux, est la famille d'équipements de tous ordres qui constituent et constitueront notre environnement numérique :
- L'ordinateur lui-même, le PC pour faire simple, qui ne devient qu'un outil parmi d'autres de notre environnement numérique
- Le téléphone portable
- Les équipements de localisation ( GPS, caméra de surveillance)
- Numérique embarqué dans les vêtements
- Numérique embarqué dans le corps humain
- Consoles de jeux
- Robots de tous ordres
- ...
Ce ne sont que quelques exemples de ce qui est disponible aujourd'hui, sans préjuger des équipements à venir dans les dix prochaines années.
Mais c'est surtout le fait qu'il faut désormais se préoccuper de la relation entre DES hommes et DES machines. Le Personnal Computer, ordinateur personnel en relation avec un seul utilisateur est un modèle qui disparait. Il s'agit maintenant d'un environnement multiple : on vient de le voir. Il s'agit surtout de prendre en compte la dimension multiple et sociale de cette relation.
Prenons l'exemple de la santé et de l'électronique qui sera de plus en plus finement intégré à notre corps pour s'assurer de son bon fonctionnement et pallier certaines de ses défaillances
- La frontière devient floue entre l'homme biologique et les équipements électroniques de mesure, de surveillance, de traitement qui lui sont greffés.
- Parmi toutes ces informations, lesquelles doit-on rendre disponible et pour qui : le corps médical, la famille, le "patient"
- Ces équipements permettent de localiser et s'assurer du bien-être des enfants ou des personnes agées. Où est la frontière entre l'attention et la surveillance ?
- Aurons-nous le droit, d'un point de vue de la norme sociale, de nous débrancher et de se retirer du circuit d'informations qui nous immerge ?
Toutes ces questions sont le signe d'un changement radical de la manière dont on aborde l'interaction homme-machine. Il ne s'agit plus du tout d'un problème technique d'ergonomie mais d'un ensemble de sujets qui débordent de beaucoup une discipline où l'aspect technique est devenu mineur face à l'ampleur des problèmes philosophiques et sociologiques qui sont en jeu.
Un autre changement radical est dans le style et le ton extrêmement méfiant de ce rapport. Il faut se souvenir des prestations pas si anciennes de Bill Gates, ou de n'importe quel dirigeant informatique d'ailleurs, pour mesurer l'écart. Ce n'étaient que prospectives enthousiastes décrivant l'explosion bienfaitrice des technologies informatiques, un PC par habitant de la planète, tout le monde connecté partageant des valeurs communes en abaissant les frontières entre les hommes.
Tout dans cette étude est interrogation inquiète :
- L'intégration à notre corps d'équipement de surveillance de notre santé est-elle acceptable seulement en cas de maladie ou sera-t-elle généralisée ? Qui aura accès et contrôlera cette information ?
- Comment allons-nous prendre en compte la complexite de l'interaction homme-machine et se prémunir contre ses effets parasites ?
- SI nous sommes constamment assistés par des calculateurs électroniques, que deviennent nos facultés natives de calcul, de mémoire ?
- La mémoire quitte son support biologique individuel, fugace et imparfait. Elle migre sur un réseau collectif, persistant et sans erreurs.
Le passé ne s'efface plus. C'est la fin de l'éphémère.
On peut lire aussi les commentaires d'Hubert Guillaud sur Internetactu
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11.04.2008
La représentation démocratique peut-elle être fidèle ?
1 - Où l'on apprend chez DirtyDenys que les ennuis de Nathalie Kosciusko-Morizet dans l'affaire des OGM trouvent sans doute leurs racines dans un Grenelle de l'Environnement auquel les députés n'ont pas été conviés. Quand ces mêmes députés sont sommés de voter un texte à la préparation duquel ils n'ont pas participé, on ne s'étonnera pas qu'ils se révoltent. Surtout qu'ils estiment être tout aussi légitimes pour ce prononcer sur cette affaire, que n'importe quelle association issue de la "société civile".
Débat entre deux formes de représentation.
2 - Quand un bloggeur irresponsable (c'est moi) appelle au sabotage des Jeux Olympiques de Pékin, il illustre bien cette irresponsabilité dans le sens où le bloggeur en question sait très bien que son appel n'aura aucun effet. Il peut donc se réjouir innocemment du joyeux monôme qui a ridiculisé l'hypocrisie pompeuse de la cérémonie olympique. N'importe qui dans une situation de responsabilité serait bien obligé de se préoccuper des conséquences politiques d'un tel appel.
Il y a là une illustration classique des différents niveaux de compromis entre une éthique de conviction et une éthique de responsabilité. Ca devient moins banal si l'on observe que l'élection des représentants politiques se fait à partir de l'expression des opinions et des idées, quand la pratique quotidienne de ces représentants élus va se frotter aux faits et aux conséquences des décisions qu'ils vont prendre. L'élection est une coupure, que certains ont pu qualifier de trahison, entre un mode de fonctionnement et une expertise après l'élection qui reposent sur d'autres principes que ceux qui ont présidé au choix de l'élu en amont de cette élection.
3 - Enfin et pour rester sur le terrain de la manifestation, on a raison de souligner que l'élection ne fait pas tout. On ne délègue pas tous les pouvoirs à une majorité dictatoriale contre une minorité qui n'aurait le droit de s'exprimer que cinq ans plus tard. Toute décision du pouvoir politique peut être contestée directement par le peuple ou n'importe quelle association de citoyens qui s'estime en droit ou en situation de devoir s'y opposer. Il ne manque pas d'exemple de projets de réforme, ou même de textes de lois qui, contestés par l'expression citoyenne directe, se soient vus retirer par le même gouvernement qui venait de les promulguer. Mais ce droit à la protestation reste une tolérance qui se traduit par une épreuve de force entre le pouvoir élu et ceux qui contestent, sans aucune procédure d'arbitrage prévue pour trancher le conflit. Ce n'est pas un droit positif qui compléterait par une expression citoyenne directe la représentation démocratique élue.
Ces trois anecdotes peuvent servir d'apéritif à la lecture du texte de Bruno Bernardi paru sur la vie des idées et dont voici la présentation :
"L’opposition entre représentation et participation est commune dans la pensée politique. Mais est-elle bien formée ? Pour B. Bernardi, il y de fortes raisons d’en douter. L’histoire conceptuelle de la notion de représentation montre qu’on en a abusivement réduit la signification à la seule constitution de l’assemblée des représentants."
Bruno Bernardi y expose les différents aspects de l'opposition entre la représentation démocratique et la participation réelle de chacun à la prise de décision. Un débat que la diffusion massive de l'Internet rend de plus en plus présent. 17 pages qui méritent l'effort de s'arrêter un peu plus longuement que le temps moyen de butinage.
Bon week-end.
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03.04.2008
D'une utopie 2.0
Quand chacun contribue suivant ses moyens et que tous en profitent suivant ses besoins, ça s'appelle la Sécurité Sociale, un modèle de communisme réussi dans le domaine de la santé. En plus ce n'est pas l'égalité d'un médiocre niveau de soin qui est visé, mais bien le meilleur de la thérapeutique disponible pour chacun, quelle que soit sa situation.
Chacun selon ses capacités est ici calculé très simplement, à partir du revenu qui sert de base au calcul de la cotisation. Il reste à savoir si le revenu est bien mérité et quels sont les critères de distribution du revenu.
Le talent est inégalement réparti chez les hommes. Toute politique est à la recherche d'un compromis acceptable entre la nécessaire récompense des talents et la non moins nécessaire redistribution des revenus. Le système libéral pur laisse faire les forces du marché qui calcule la valeur de chacun, en regard de l'offre et de la demande de la personne, considérée ici comme une marchandise, à laquelle est attribuée un prix. Si l'on refuse ce système de marché, on nous dit que nous sommes condamnés à un système à la soviétique injuste lui aussi, sclérosant et inefficace par surcroît.
Il n'y aurait de choix qu'entre la brutalité du marché qui ne raisonne que par valeur argent, coûts et profits, et le jugement d'un ministère lointain qui finit toujours par fonctionner en cercle fermé, ayant perdu contact avec la réalité. Dans ce dernier monde de type soviétique, les évaluations sont à la merci d'une administration qui aura souvent la tentation de favoriser une carrière suivant des critères qui n'ont rien à voir avec la compétence et le talent, mais plutôt avec le copinage ou la docilité du promu.
En France on a la Sécurité Sociale et son communisme réussi. On se distingue aussi par le modèle d'administration le plus ingérable du monde, longtemps au deuxième rang mondial par le nombre de fonctionnaires, juste derrière l'Armée rouge : c'est l'Education Nationale.
Heureusement Web deux-points-Zorro est arrivé. Sur Ebay, sur Digg, sur Tripadvisor c'est le système de notation non biaisée qui crée la confiance que l'on n'a plus dans un marché incontrôlé, une administration ou des intérêts qui ne le sont que trop. La présentation de Digg et de Tripadvisor dans Wikipedia est caractéristique de cet état d'esprit.
"Digg est un site Internet communautaire, typique du phénomène « Web 2.0 », qui a pour but de faire voter les utilisateurs pour une page Internet intéressante et proposée par un utilisateur. Il dispose de plusieurs catégories, telles Politique, Divertissement, Vidéos, Technologie...Il combine « social bookmarking », blog et syndication.Les nouveaux articles et les sites Web soumis par les utilisateurs sont notés par d'autres utilisateurs et s'ils remportent le succès nécessaire, ils sont affichés en page d'accueil."
"TripAdvisor.com est un site Web de guide de voyages gratuit et de recherches sur les voyages qui offre des opinions non biaisées vous aidant à planifier des vacances."
Comme tout se note et tout s'évalue, on ne s'étonne pas de voir des sites de notations des profs, ( note2be ) ou des flics. C'est d'ailleurs chez Francis Pisani que j'ai trouvé cette information. Francis continue :
"Des sites de ce genre existent déjà pour noter, entre autres, les articles de la grande presse et donc les journalistes qui les ont écrits (Newstrust , une entreprise remarquable), les médecins (RateMDs ) ou les professeurs (RateMyProfessors ) qui d’ailleurs se sont maintenant dotés des moyens de répondre (ProfessorsStrikeBack )."
Et de poursuivre :
"au lieu qu’un seul gardien de prison puisse observer un grand nombre de détenus comme l’avait rappelé Michel Foucault, les gens peuvent observer en permanence ceux qui les surveillent et ceux qui les punissent"
Michel Foucault décrivait ainsi le panoptique : "Faire que la surveillance soit permanente dans ses effets, même si elle est discontinue dans son action ; que la perfection du pouvoir tende à rendre inutile l'actualité de son exercice".
De la notation qui aide au choix, à la surveillance qui contrôle l'individu, on sent bien que le pas est facile à franchir et d'ailleurs il l'est souvent. Sans parler des réputations mises au pilori comme Sylvie Noachovitch, Nicolas Princen ou Olivier Martinez.
Il est presque obligatoire qu'un système aussi transparent aboutisse au conformisme des apparences, et au lissage des différences. C'est Luc Fayard qui nous annonce avec de bons arguments que le maoïsme flotte sur le Web 2.0. C'est aussi l'étonnante analogie entre le panoptique et la cité d'Icarie, les deux utopies qui nous préoccupent aujourd'hui.
Wikipedia est toujours notre source pour ces définitions :
"Le panoptique est un type d'architecture carcérale imaginée par le philosophe Jeremy Bentham. L'objectif de la structure panoptique est de permettre à un individu d'observer tous les prisonniers sans que ceux-ci ne puissent savoir s'ils sont observés, créant ainsi un « sentiment d'omniscience invisible » chez les détenus." ( Illustration ci-jointe de Wikipedia )
"Icara, la capitale de la communauté d’Icarie comptant un million d’habitants, est une ville circulaire à l’architecture géométrique. La traverse un fleuve absolument rectiligne. Également tracées au cordeau, les rues sont bordées de 16 maisons de chaque côté avec un édicule public au milieu et à chacune des extrémités. Impeccablement propre, la cité ne comporte ni café ni hôtel particulier, mais seulement des bâtiments à usage collectif, dont une bibliothèque aux ouvrages soigneusement choisis."
Icarie est la cité imaginaire qui connut un début de réalisation dans les années 1850. Etienne Cabet imagina cette utopie communiste d'un autre type, et qui finit mal. Cest à lui et non à Karl Marx que l'on doit ce slogan : "À chacun suivant ses besoins. De chacun suivant ses forces" .
Revenant à notre Sécurité Sociale, utopie communiste réussie, il était finalement très étonnant que ce système ait vécu plus de 50 ans sans aucun contrôle sérieux sur le comportement sanitaire des assurés sociaux. Qu'on se rassure, c'est en train de changer grâce aux campagnes anti-alcooliques et la restriction des lieux autorisés aux fumeurs.
Supposons encore une utopie globalement réussie où chacun vit en communauté à la hauteur de ses besoins en occupant une place à la mesure de son mérite et de son talent. Qu'on suppose donc un système de répartition parfait, juste, reconnu et accepté par tout le monde. C'est la justice elle-même qui transforme ce paradis en enfer de la frustration. Car quiconque occupe une place médiocre ne peut sans prendre qu'à lui-même. Ce n'est plus une société injuste contre laquelle il est légitime de se révolter qui explique ma mauvaise place, c'est bien l'inégalité des talents qui a rendu public la pauvreté du mien par une évaluation incontestable et publique.
Il y a peu d'hommes prêts à admettre que l'on affiche ainsi les différences. En admettant encore que l'on puisse le supporter, nous voici dans une société figée, faute de l'énergie vitale de ceux qui, à tort ou à raison, rêvent de la changer.
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18.03.2008
George Bush légalise la torture
Tout le monde se passionne pour les élections américaines. George Bush fait déjà partie de l'histoire, il n'intéresse plus personne. On ne comprend pas l'Amérique qui a voté Bush et on déteste le personnage. Sans illusion aucune, c'est à peine si l'on parle du veto qu'il vient d'opposer à une loi votée par le Congrès américain interdisant les "interrogatoires poussés".
Tout vient du 11 septembre, bien sûr. En tant que Français, j'ai du mal à comprendre le traumatisme consécutif à l'attentat contre les tours. Le dialogue avec mon ami Nicolas de Rauglaudre à propos du livre de René Girard : Achever Clausewitz m'a donné une piste.
Clausewitz et la première guerre mondiale
L'envers de la fameuse formule "La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens" est représentée par la théorie de la montée aux extrêmes. Selon Clausewitz, la guerre "parfaite" visant à la mise hors de combat de l'adversaire, voire à son anéantissement, se caractérise par la mobilisation croissante de tous les moyens pour parvenir à l'objectif. L'adversaire est obligé de réagir à cette montée en puissance s'il ne veut pas être vaincu. Il répondra donc par un accroissement similaire de ses moyens, franchira un palier supplémentaire, s'il veut reprendre l'avantage. Et ainsi de suite. L'archétype de la guerre ne peut que monter aux extrêmes des moyens de chaque combattant. Cette violence pure, Clausewitz souligne qu'elle peut et d'ailleurs qu'elle doit rester contrôler par le pouvoir politique qui, seul, décide et tente de réaliser ses buts de guerre.
La première guerre mondiale a représenté l'archétype de cette montée aux extrêmes sans contrôle politique réel. A l'évidence, du côté français, les buts de guerre n'étaient pas en proportion du gigantesque massacre. Joffre ne rendait plus compte au gouvernement. Il finît par être écarté, mais c'était trop tard, et la logique de la violence extrême était devenue inarrêtable. Du côté allemand, c'est le Grand Etat Major qui avait pris le pouvoir politique par une interprétation falsifiée des théories de Clausewitz.
Raymon Aron qui observait la guerre froide la décrivait comme "paix impossible, guerre improbable". L'arme atomique par ses capacités d'anéantissement définitif et réciproque rendait impossible une montée aux extrêmes. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé, mais il n'était plus là pour le voir puisqu'il disparut en 1983, six ans avant la chute du mur de Berlin. Il n'est plus là non plus pour penser le terrorisme et le 11 septembre. Après lui, René Girard cherche à achever Clausewitz.
Le 11 septembre
René Girard est français, mais il vit en Amérique. Il peut mieux comprendre leurs sentiments. Et si le 11 septembre était comparable au coup de pistolet de Sarajevo : un événement mineur au regard de la survie d'une nation mais qui a dégénéré. L'attitude de Bush est finalement assez comparable à l'escalade aveugle des gouvernements de 1914. Mais lui n'a pas trouvé en face, une entité nationale bien identifiée. D'où la mythification d'Al Quaida auquel on a associé un territoire : l'Afghanistan ( c'est en partie vrai ) et même des alliés : l'Irak ( c'est une imposture ).
L'Amérique de Bush était prête à monter aux extrêmes, mais cet ennemi insaisissable n'est pas de nature à entrer en résonance avec ce type de violence. Ces guerres d'Afghanistan et d'Irak finiront par une retraite déguisée, car elle ne peuvent pas être gagnées contre un ennemi qui n'est pas là.
L'Amérique torture
Il est une autre guerre beaucoup plus inquiétante. C'est la chasse mondiale à tout individu qui peut avoir des liens avec Al Quaida. Dans cette guerre de nature policière, mais qui utilise des moyens militaires, c'est le Patriot Act, c'est le recours "légalisé" à la torture, qui font tomber l'Amérique dans le piège pourtant bien connu du couple terrorisme-répression policière. C'est ce recours qui illustre l'escalade de la violence : Aux attentats suicide, on oppose la torture.
Que Al Quaida est réussi à faire de la plus grande démocratie du monde, un état où l'on revendique la torture, passe presque inaperçu. C'est pourtant là à mon avis que se situe le plus grand danger. D'une part on sait que ça ne sert à rien, mais surtout George Bush aura été le Président de la torture. Il n'avait pas besoin de cela pour ternir encore son mandat. Pendant un temps, il a sans doute représenté fidèlement une certaine Amérique traumatisée. Il ne représente plus rien, et les trois candidats à la Présidence, d'autres encore comme le sénateur Ted Kennedy ont condamné "l'un des actes les plus honteux" de la présidence de George Bush.
Nouvelles violences
On n'en a pas fini avec la violence. D'après René Girard :
"Il semble que nous ne parvenions pas à penser le pire et c’est à cela que peut nous aider Clausewitz. Il y a aujourd’hui trois questions terrifiantes : l’écologique avec la raréfaction des ressources naturelles, la militaire avec l’accroissement des forces de destruction nucléaire et celle des manipulations biologiques. Aux États-Unis, l’écologie est sous-estimée par les républicains qui la considèrent comme une manoeuvre contre la liberté économique. La fin du communisme a déchaîné le capitalisme. Si la concurrence économique est positive, elle peut aussi se transformer en guerre. La vie économique n’est pas libérable totalement. Par exemple, aux États-Unis, les meilleurs spécialistes de l’industrie atomique sont susceptibles de mettre leur talent au service d’officines privées au nom de la libre entreprise, alors qu’en France l’État et son administration sont encore un facteur de sécurité de par le contrôle qu’ils exercent sur ce type d’activité."
16:05 Publié dans Actualités , Philo | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
06.01.2008
Nos points de vue
"Point de vue" est une expression miraculeusement exacte. Pour de multiples raisons, j'ai écrit ce petit exposé pour mon fils. Peut-être pourra-t-il être profitable pour d'autres...
La tolérance
Ce verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?

Peut importe la mesure exacte, ce que je veux te montrer ici, c'est que l'on peut considérer ce verre de deux points de vue différents. Un point de vue qui voit le verre à moitié rempli, et l'autre qui ne voit que la partie vide. Quelle est la vérité de ce verre ? On ne peut pas le dire, car les deux phrases sont exactes. Le verre est rempli à moitié de vin, c'est tout ce que l'on peut dire. Si l'on dit qu'il est à moitié plein, c'est qu'on pense qu'il est en train de se remplir. Inversement si on le voir à moitié vide, c'est qu'on pense qu'on est en train de le boire. On ne voit qu'une photo de ce verre, sans savoir ce qui s'est passé avant, et bien entendu, on ne peut pas savoir ce qui se passera après. Grâce à cet exemple, on se rend compte que l'on peut avoir deux points de vue différents sur un objet très simple. Ces deux points de vue sont également vrais, et l'on ne peut pas trancher, ni dire qui à raison et qui a tort.
Et maintenant, regardons ce dé. Nous voyons une face avec un 4, une autre avec un 5, et celle du dessus avec un 1. Que voit l'oeil de L.... ( à gauche ) ? Il voit sans doute le 4 et une face que nous ne pouvons voir à l'opposé du 5. René voit le 5 et peut-être le 4, on ne sait pas vraiment. Il s'agit d'un et un seul dé. Et pourtant, nous qui lisons ce texte en voyons une partie, et les personnages L.... et René en voient une autre. Il y a des faces du dé que chacun peut voir et d'autres faces vues par certaines personnes, mais pas par d'autres.

Ce dé est un objet très simple, et il suffira de le retourner sur toutes ses faces pour que chacun se mette d'accord. On peut faire une expérience sur ce dé pour en vérifier les caractéristiques.
Est-on sur que ce dé soit si simple ? Pour nous Français, oui. C'est un dé avec 6 faces dont chacune porte un numéro. En disant cela, nous avons sous entendu beaucoup de choses :
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Ce dé est un objet courant qui sert à jouer
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Il sert le plus souvent à compter le nombre de cases duquel se déplacera le pion sur un jeu
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Chaque nombre est représenté par la quantité de points correspondante
Imaginons maintenant un extra-terrestre qui voit ce dé et qui ne sait pas du tout à quoi ça peut servir. Que verra-t-il ?
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Un petit cube dont chaque face comporte un nombre de points allant de 1 à 6
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Ce cube est en plastique dont les arêtes sont arrondies
Comme il n'a aucune idée de l'utilité de ce cube, il pourrait penser qu'il nous sert à compter jusqu'à 6. Il pourra aussi penser que nous ne savons pas compter autrement qu'en figurant les nombres par un nombre de points correspondant. Il ne pourrait pas deviner que nous savons écrire 1,2,3,4,5,6 de manière beaucoup plus commode que . .. ... etc.. Sommes-nous sûrs qu'en voyant ce dé, notre extra-terrestre aura ces réflexions ? Nous n'en savons rien, car on peut dire beaucoup d'autres choses à propos de ce dé. On pourrait s'intéresser à la matière dont il est fait, à son poids, à ses dimensions, à sa couleur, à qui il appartient, qui l'a fabriqué, combien de temps restera-t-il bien lisse, etc..
Mais nous, quand nous voyons ce dé, nous ne nous intéressons qu'à le faire rouler pour savoir quel numéro va sortir. Un dé est un objet très simple. Même pour un objet très simple, nous ne nous intéressons et nous ne voyons que ce qui nous intéresse à ce moment-là. Nous ne nous intéressons pas aux autres caractéristiques ( poids, dimension, d'où il vient ). Ce qui revient à dire que c'est notre regard qui construit notre idée de ce dé. L'expression française "point de vue" est très exacte. Les personnages L.... et René ne voient le dé que sur une seule face, à partir de là où ils sont, à partir de leur point de vue, là où est leur oeil. Nous avons toujours une vue partielle des choses, jamais une vue complète : ce qui est impossible. Nous voyons toujours les choses avec un point de vue, qui est un filtre ne laissant voir et penser que ce qui nous intéresse. Nous ne voyons pas le reste ; ça ne nous intéresse pas. Mais il ne faut jamais oublier que nous voyons les objets, et le monde, et les autres personnes avec notre propre filtre. Et ce filtre n'est pas le même que celui des autres.
Comme tu l'as compris avec la comparaison entre ce que nous voyons et ce que verrait peut-être un extra-terrestre, nous voyons le dé comme un objet qui sert à jouer. L'extra-terrestre verra autre chose parce qu'il ne sait pas que ça peut servir à jouer. Comment se fait-il que nous voyons, nous, la même chose, en tous cas presque la même chose ? C'est parce que nous partageons le même genre de filtre. Nous avons appris tous les deux qu'un dé se lance pour faire sortir un nombre compris entre 1 et 6. Nous le savons tous les deux, et donc nous avons le même point de vue sur le dé. C'est pour ça que nous nous comprenons quand nous parlons de ce dé et quand nous jouons avec. Nous partageons la même culture, qui est l'ensemble des filtres qui nous fait voir et agir sur le monde de manière similaire. Similaire veut dire semblable, qui se ressemble. Ca ne veut pas dire identique, car nous sommes deux personnes différentes et donc nous ne pouvons pas avoir des points de vue identiques ( exactement pareils ) sur le monde. Mais nos points de vue sont similaires. Nous pouvons nous comprendre.
Tu comprends bien que pour un objet aussi simple qu'un dé, on arrivera de toutes façons à se comprendre, même avec l'extra-terrestre ( à condition que l'on puisse se comprendre au niveau du langage qui est un aussi un filtre entre nous et le monde ). Quand il s'agit d'objets plus compliqués, ou de personnes, ou d'idées, les choses deviennent plus difficiles. A partir de quel point de vue, l'autre personne se place-t-il ? Que voit-il et qu'est ce qui est important pour lui ? On ne le sait pas vraiment. Nous voyons les choses, le monde de notre point de vue, et nous sommes persuadés que ce que nous voyons est la réalité. Et l'autre, la personne avec laquelle nous parlons voit autre chose, un peu différent, avec des points communs, mais aussi avec des aspects que nous ne voyons pas ou que nous ne trouvons pas intéressant.
Trop souvent, nous oublions que l'autre a son point de vue et nous le nôtre. Les deux ne sont pas identiques. Trop souvent, nous oublions cela, nous sommes persuadés d'avoir raison, et nous avons raison de notre point de vue ; l'autre aussi peut-être, d'un point de vue qui est différent du nôtre.
Voilà pourquoi, il faut être TOLERANT avec les autres. La tolérance n'est pas qu'une vertu pour éviter les conflits, c'est simplement comprendre que le monde est trop complexe pour que nous en ayons chacun une vue complète. La tolérance, c'est comprendre, que mon filtre, ma vision sur le monde ne peut pas être la même que celle de mon voisin. La tolérance, c'est comme la sonnerie ultrason de certains téléphones portables. Les enfants l'entendent parce que leur oreille est jeune. Les adultes ne l'entendent pas, parce qu'ils ne peuvent plus percevoir les ultrasons. Ton oreille perçoit un son et je n'entends rien. Qui a raison ? C'est toi, car il y a vraiment un son. C'est moi aussi quand je te dis que je n'entends rien. Mon filtre m'empêche d'entendre. Il faut que je comprenne que tu entends vraiment quelque chose. Il faut que tu comprennes que je ne peux pas entendre. Il faut donc que chacun explique à l'autre quel est son filtre et ce qu'il lui permet d'entendre.
Dans la vie courante, on oublie très souvent cela. On pense presque toujours que l'autre a le même filtre que nous. Nous sommes tellement habitués au nôtre, que nous oublions que c'est un filtre, et que ce filtre nous masque une partie de la réalité. Nous avons souvent du mal à admettre que l'autre puisse avoir un autre filtre et donc un autre point de vue.
Peut-on dire alors que tous les points de vue se valent, et qu'il n'y a pas de vérité. Il n'y aurait que ma vérité, ta vérité, la vérité des autres. NON. A partir du moment où l'on a bien défini les filtres avec lesquels nous voyons, il y a bel et bien une réalité. Quand on fait un travail scientifique, que l'on a bien défini dans quel domaine on travaille, il y a des choses vraies et des choses fausses. Des choses et des événements que l'on peut vérifier et mesurer à l'aide d' outils communs. Ces outil s'appellent l'expérience scientifique et les mathématiques qui permettent de calculer. Dans la vie courante, cet outil s'appelle le langage qui nous permet de communiquer. Chez nous, c'est la langue française qui est l'outil commun. Mais une langue est moins stricte et beaucoup plus vague qu'une équation mathématique. C'est pourquoi il est difficile de parler de vérité exprimée dans une langue comme le français. Il y a pourtant des choses que l'on déclare vraies et d'autres fausses en l'exprimant en français. Il faut juste savoir que c'est plus difficile et moins rigoureux. On parlera plus justement d'opinions ou d'idées qui sont plus proches de la vérité que d'autres. On parlera de comportements ou d'actions qui sont plus proches du bien que du mal. Dans la vie courante, on n'exprime pas tant de nuances, c'est pourquoi l'on parle du vrai et du faux, j'ai raison ou tu as tort, c'est bien ou c'est mal. On ne devrait jamais oublié que ce ne sont pas des notions absolues comme dans les sciences ( et encore, les sciences sont elles aussi des approches de la réalité, mais pas toute la réalité ).
La politesse
Venons-en à des choses à la fois plus compliquées qu'un dé, mais aussi plus proche de notre vie quotidienne. Parlons un peu des personnes, de nous-mêmes et de la manière dont nous comprenons les autres, de la manière dont ils nous comprennent.
On ne peut pas se voir, ni s'écouter strictement tel que les autres nous perçoivent. Quand on se voit dans un miroir, ce n'est pas la même image que ce que voient les autres. Cette image est inversée dans le miroir, elle ne l'est pas pour les autres qui nous voient sans ce truchement. De même pour notre voix. Nous n'entendons pas le même son ni la même tonalité que l'autre. Le son sort de notre bouche, nos oreilles le perçoivent à la fois de l'intérieur et de l'extérieur. Pour les autres, il arrive directement dans leur oreille. Ce qui veut dire, que de toute manière nous présentons un aspect de nous-mêmes que nous ne pouvons pas connaître de la même manière que les autres. Nous avons donc un point de vue différent sur nous-mêmes que le point de vue des autres. Pour reprendre la comparaison avec le dé, nous voyons et nous ressentons ce dé de l'intérieur. Les autres le perçoivent de l'extérieur. Ils ne PEUVENT pas voir la même chose.
Il faut donc comprendre que l'autre a toujours un point de vue différent sur nous que celui que nous avons sur nous-mêmes. Les filtres sont différents. C'est pour ça que l'on a parfois du mal à se comprendre. Il y a des choses qui nous paraissent évidentes, mais qui ne le sont pas du tout pour les autres. Nous pouvons avoir des paroles, des comportements, des expressions qui nous semblent bonnes et qui seront interprétés différemment par l'autre. Dans ce cas il faut comprendre que ce qu'on peut nous reprocher correspond à ce que ressent la personne d'en face. Nous avons l'impression de nous exprimer normalement et l'autre nous reproche de ne pas lui parler correctement. Il faut essayer de comprendre pourquoi, et il y a beaucoup de chances qu'elle soit sincère, qu'elle se sente vraiment mal à l'aise avec notre comportement que nous considérons, nous, comme normal. Il faut donc que nous modifions notre comportement pour que l'autre nous comprenne mieux. Cette modification s'appelle la POLITESSE. La politesse est un ensemble de comportements et de règles qui font que que nous comprenons que l'autre a forcément un point de vue différent. La politesse dépend d'une culture commune. Elle n'est pas la même en France et en Chine. Cet ensemble de code communs à une culture cherche à poser un cadre commun, un filtre commun à tous et qui permet de mieux se comprendre.
Pour cela, la politesse nous enjoint de se mettre sur un point de vue qui puisse être commun ou facilement compris par tous les interlocuteurs. Dans ce dessin, on voit que L...., René et tous les autres sont rassemblés dans un espace commun d'où ils peuvent percevoir les mêmes choses. Ils partagent un même point de vue : ils peuvent se comprendre.

Dans la mesure où ce point de vue est commun, chacun doit accepter de se déplacer et d'adopter ces règles de politesse. On salue les gens pour leur indiquer qu'on les a vus et que l'on a de l'amitié pour eux. Par celà, on montre que l'on va partager des choses et qu'on va se mettre sur un point de vue commun. On accepte le dialogue, c'est à dire que tout le monde s'exprime même si l'on n'est pas d'accord. Quand on est de mauvaise humeur, on ne le montre pas trop car c'est quelque chose qui n'est pas facilement compréhensible et partageable par les autres.
Les règles de politesse nous obligent donc à adapter un peu notre comportement. Toute la difficulté est de trouver un bon compromis entre nos vrais sentiments et les règles de politesse. Comme son nom l'indique, être poli veut dire que l'on présente un aspect plus lisse et plus agréable que ce que nous sommes réellement. On polit un pierre précieuse pour en gommer les aspérités, elle devient plus belle. En faisant cela on la modifie, elle n'est plus la même. C'est la même chose pour la politesse. En étant poli, on se modifie un peu. Trop de politesse peut devenir un mensonge, en ne disant plus rien de ce que nous sommes réellement. Comme d'habitude dans la vie, il faut trouver un bon compromis entre ce que nous sommes réellement, nos sentiments, nos opinions et une nécessaire politesse qui nous modifie un peu mais permet de trouver un langage et un point de vue commun.
Les autres
Pour conclure sur les différents point de vue que nous avons sur le monde et sur chacun d'entre nous, voici encore un autre aspect de cette question. Et pourquoi il est parfois si difficile de se comprendre. De comprendre l'autre et de comprendre que l'autre ne nous comprend pas de la même manière que nous-mêmes.
Nous ne comprenons pas toujours ce qui nous arrive. Pourquoi nous sommes gais, tristes, de bonne ou de mauvaise humeur. Comment l'autre pourrait-il le comprendre ? Il y a toujours une part de soi qui ne peut pas être communiquée. C'est une part que nous ne voulons pas communiquer, ou nous ne pouvons pas communiquer parce que nous savons pas l'exprimer. Même si nous essayons, l'autre ne peut pas se mettre totalement à notre place. Il y a donc des sentiments de joie ou de tristesse que nous ne pourrons jamais partager complètement avec les autres. Mais inversement, il arrive que l'autre comprend des choses que l'on ne voit pas soi même parce que l'on est perturbé par ses propres émotions. Encore une fois, il a un point de vue différent, qui peut lui faire voir des choses de l'extérieur que nous ne pouvons pas voir de l'intérieur. Il a aussi parfois une expérience que nous n'avons pas encore qui lui permet de comprendre quelque chose qui n'est plus neuf pour lui, mais qui est encore inconnu et incompréhensible pour nous-mêmes. C'est pour cela que nous aurons toujours besoin des autres pour nous aider à progresser, y compris pour des choses très personnelles.
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18.10.2007
La nouvelle laïcité
Suivant les conseils de mon ami Olivier lors d'une soirée, triste comme une défaite en demi-finale, puis joyeuse comme un anniversaire, je poursuis notre lecture du livre de Benoît XVI : Jésus de Nazareth
Le Sermon sur la montagne est au centre de la prédication du Christ. C'est à cette occasion que Jésus prononce ses célèbres béatitudes : " Bienheureux les pauvres de coeur, ils connaîtront le Royaume de Dieu, .." . Mais c'est à propos d'un autre sujet, qui peut nous paraître mineur à nous autres occidentaux, que ce livre m'a une fois encore passioné.
Une querelle entre Jésus et les juifs de son temps concerne ce qui est autorisé ou non pendant le Sabbat. A ce propos, Benoît XVI nous présente le livre d'un savant juif Jacob Neusner : "A Rabbi talks with Jesus. An Intermillenian Interfaith Exchange". Et c'est l'occasion d'un autre dialogue avec ce Rabbin, qui donne à cette querelle une portée tout à fait considérable et à ma connaissance très nouvelle, dans la position de l'Eglise par rapport à la laïcité.
"Rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César" est devenu presque un proverbe qui est censé fonder la laïcité. Il ne l'interdit pas en tous cas. Mais Jésus, le personnage historique, ne pouvait pas prévoir que César s'appelerait bientôt Constantin. Martyrisée puis tolérée, ce sera bientôt la religion chrétienne qui tolèrera les autres, pendant une courte période, avant de devenir la religion officielle et non tolérante de l'Empire, sous Théodose. Pendant de longs siècles, pouvoir politique et pouvoir religieux se sont presque confondus. En France, le Roi très chrétien est Roi " par la grâce de Dieu ". Si elle maintient toujours son autonomie politique par rapport à Rome et à son propre clergé, la monarchie ne se conçoit pas en dehors de l'autorité morale de l'Eglise qui fonde l'organisation sociale et juridique.
La séparation de l'Eglise et de l'Etat, de la sphère religieuse et de la sphère publique, ne date que d'un siècle. Elle fut imposée par les circonstances politiques à une Eglise qui n'en voulait pas. Certains la soupçonnent toujours de vouloir revenir dessus.
C'est là où la méditation de Benoît XVI à propos de la querelle du Sabbat donne un éclairage nouveau à cette affaire de la laïcité. 19 siècles d'histoire de l'Eglise laissent la place à une vision complètement renouvelée d'une question qui se pose à toutes les religions, et de la manière la plus brûlante en terre d'Islam.
L'interprétation courante de la querelle du Sabbat est de donner à Jésus une posture libérale par rapport à une conception rigoriste, fixiste et pour tout dire un peu bornée de ses règles. " Le Sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le Sabbat " : cette interprétation ne va pas encore au coeur de la question. Le vrai scandale pour le Rabbin Neusner, la clé de la nouvelle Torah pour Benoît XVI, est dans l'affirmation que " Le fils de l'homme est le maître du Sabbat " . Le fils de l'homme, c'est Jésus lui-même, qui prend la place de la Torah. Et le rabbin de citer un extrait du Talmud babylonien :
"Rabbi Shimlaï rapporta 613 préceptes qui ont été transmis par Moïse ; 365 préceptes négatifs correspondant aux jours de l'année solaire, et 248 correspondent aux parties du corps humain. Sur quoi David vint et en réduisit le nombre à 11. Sur quoi Isaïe vint et en réduisit le nombre à 6. Sur quoi Isaïe vint une seconde fois et en réduisit le nombre à 2". Dans le libre de Neusner, vient immédiatement après le dialogue suivant : Est-ce cela que Jésus le sage avait à dire ? demande le Maître. Pas exactement, mais à peu près. Qu'a-t-il omis. Rien. Qu'a-t-il ajouté alors ? Lui-même ( c'est moi qui accentue ). Tel est le point central de l'effroi causé par le message de Jésus aux yeux du juif croyant. Le caractère central du je de Jésus dans son message qui donne une nouvelle direction à toute chose."
C'est toute la fonction sociale du Sabbat, et de la Torah qui est en jeu ici. Elle est en jeu pour la religion juive, comme elle pourrait l'être pour l'Islam ou pour la Chrétienté. Le Christ en s'affirmant maître de la Torah ne se situe plus au niveau d'un simple prophète qui interprète, mais au niveau de Dieu qui est au dessus de toute Loi. Comme le dit Benoît XVI :
"La Torah avait pour tâche de fournir à Israël un régime juridique et social concret à ce peuple particulier, qui est d'une part un peuple bien déterminé, dont la cohésion interne est assurée par la filiation et la succession des générations, mais qui est, d'autre part, d'emblée et par nature porteur d'une promesse universelle. Dans la nouvelle famille de Jésus, que l'on appellera plus tard l'Eglise, ces différents dispositifs juridiques et sociaux ne peuvent avoir de validité générale dans leur littéralité historique. C'était bien là le problème au début de "l'Eglise des Nations" et l'objet de la controverse entre Paul et les "judaïsants". Reporter l'ordre social d'Israël tel quel sur tous les hommes de tous les peuples aurait constitué, de fait, la négation même de l'universalité de la communaute de Dieu en train de se constituer."
Je ne sais pas si l'on voit bien l'importance de ce dialogue qui s'établit entre le rabin Neusner et Benoît XVI. Benoît XVI abandonne toute prétention de l'Eglise à fixer des règles sociales et juridiques. Celles-ci sont laissées à la liberté des hommes de se fixer leurs propres règles. Reprenant ses propres termes :
" L'absence de toute dimension sociale dans la prédication de Jésus, que Neusner critique avec beaucoup de discernement d'un point de vue juif, cache un événément d'une portée historique universelle, sans équivalent dans toute autre culture : les dispositifs politiques et sociaux concrets sont renvoyés de la sphère immédiate du sacré, de la législation du droit divin, à la liberté de l'homme, qui à travers Jésus, est enracinée dans la volonté du Père et qui, partant de lui, apprend à discerner ce qui est juste et bon. "
La laïcité qui, historiquement, a été un accomodement, une reculade sur laquelle certains fondamentalistes voudraient revenir, est maintenant placée au coeur de la singularité de la prédication de Jésus. C'est le caractère divin de la personne de Jésus qui redonne aux hommes la maîtrise de leur organisation sociale. La laïcité n'est plus une concession, elle est maintenant revendiquée, elle témoigne de la divinité du Christ, elle est donc au coeur de la Chrétienté et l'Eglise ne cherchera pas à reprendre un pouvoir social qu'elle a exercé pendant si longtemps.
Le livre de Benoît XVI est signé Joseph Ratzinger et la préface précise qu'il s'agit de réflexions personnelles, qu'il ne fait pas oeuvre de magistère. Ce n'est donc pas l'Eglise toute entière qui s'exprime ainsi. Mais Benoît XVI sait bien qu'il n'est pas un auteur catholique comme les autres, que sa parole pèse du poids de son autorité de Pape même si la fonction pontificale n'est pas engagée en tant que telle. On peut néanmoins penser que la nouvelle laïcité ne sera pas remise en cause.
Pas besoin d'être extra-lucide pour voir dans le "sans équivalent dans toute autre culture" une allusion à l'Islam. Dans sa position, Benoît XVI ne peut pas se permettre d'être plus précis. Il se contente de souligner le caractère unique de la prétention de Jésus à être Dieu incarné sur terre. Pour l'Islam, il n'y a Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. Beaucoup, en Occident, souhaite voir l'Islam suivre le même chemin de sécularisation que le christianisme, en resituant la Charia dans son contexte historique qui n'est plus le nôtre : autrement dit l'adoucir et l'édulcorer.
La laïcité chrétienne refondée par Benoït XVI sur le caractère divin du Christ - qui n'est pas un prophète - montre que l'on parle ici du coeur d'une religion, et non pas d'une simple interprétation libre de règles provisoires.
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28.09.2007
L'enfant prodigue, de Benoit XVI à Sartre
On connait l'histoire : Le jeune fils réclame sa part d'héritage à son Père. Il fait la fête et gaspille tout. Il se retrouve obligé de garder des porcs ( sans doute la tâche la plus basse dans l'esprit des juifs de l'époque du Christ ). Le voilà qui se décide à rentrer chez son Père en espérant y être mieux traité. Mais c'est un grand festin de joie qui accueille l'enfant prodigue, tant la joie du Père est grande de retrouver son fils.
La parabole illustre le pardon inépuisable du Père et donc de Dieu, y compris à l'égard de ceux qui ont cru pouvoir se séparer de lui. C'est Benoît XVI dans son livre très savant - Jésus de Nazareth - qui attire mon attention sur l'autre frère. Livre très savant mais aussi très étonnant, car il ne masque rien des difficultés et des ambiguïtés de certains textes.
C'est le grand oublié de cette histoire : le frère aîné. Benoit XVI préfère d'ailleurs parler de la parabole des deux frères. Car le frère aîné en revenant de son travail aux champs, entendit la musique et les danses de la fête. La suite vaut d'être cité en entier :
"Il appela un des serviteurs, et lui demanda ce que c'était. Ce serviteur lui dit: Ton frère est de retour, et, parce qu'il l'a retrouvé en bonne santé, ton père a tué le veau gras. Il se mit en colère, et ne voulut pas entrer. Son père sortit, et le pria d'entrer. Mais il répondit à son père: Voici, il y a tant d'années que je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour que je festoie avec mes amis. Et quand ton fils est arrivé, celui qui a mangé ton bien avec des prostituées, c'est pour lui que tu as tué le veau gras! Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi; mais il fallait bien s'égayer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et qu'il est revenu à la vie, parce qu'il était perdu et qu'il est retrouvé."
On fait la fête pour le retour de l'enfant prodigue pendant que l'autre n'a même pas fini sa journée à trimer dans les champs. Rien n'est perdu pour la "brebis égarée", c'est entendu, et la parabole enseigne le pardon infini du Père. Benoit XVI s'attarde sur le fils aîné, mal aimé des commentateurs et souvent condamné pour pharisaïsme. Il en fait même un personnage aussi important que le fils prodigue, non pas en le condamnant pour sa jalousie, mais plutôt en le plaignant de n'avoir pas compris sa chance et son bonheur de vivre auprès du Père. Et d'ailleurs "tout ce qui est à moi est à toi" lui dit le Père.
Je ne sais pas si Sartre, athée radical, aurait aimé être embarqué dans cette histoire, mais "l'homme est condamné à être libre" nous dit-il. Tout comme Adam et Eve, l'enfant prodigue a voulu goûter à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, au monde extérieur. Il s'est condamné à être libre. Le voilà obligé de se débrouiller "avec les nombres que les dés lui ont consentis". Pas si mal son tirage d'ailleurs, mais il flambe, gaspille et perd tout, jusqu'à sa liberté nouvellement gagnée. Les chrétiens diront que c'est une fausse liberté et que c'est l'autre frère qui connaît la vraie liberté tout en ne reconnaissant pas sa chance.
On l'imagine bien, travaillant dans l'ombre, pendant que son frère plus brillant a goûté aux plaisirs du monde avec la sécurité du retour assuré au bercail. Lui aura toujours fait "son devoir" en enrageant de ne pas avoir le courage de tenter l'aventure extérieure. Il ne comprend pas la joie d'être aimé par le Père et d'entrer dans son intimité, nous dit Benoit XVI.
Joie bien austère, on en conviendra, car on tue le veau gras pour le retour du fils prodigue alors que lui est toujours aux champs ; on n'a même pas pensé à le prévenir. Ca ne donne pas envie de connaître ce paradis-là.
Et moi, j'aime bien festoyer avec mes amis.
18:21 Publié dans Livre , Philo | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
13.09.2007
Petites questions philosophiques
Première question
Je ne connaissais pas Philosophie Magazine dont j'achète le dernier numéro à l'occasion d'un déplacement en clientèle. L'ayant malheureusement oublié dans le train, je cite de mémoire ce petit test philosophique.
Un dictateur a trouvé un nouveau moyen de faire mourir ses prisonniers. Il les enferme dans une ancienne mine désaffectée où les malheureux sont enchaînés sur les rails qui servaient au transport du charbon. Ils sont assassinés par des trains que l'on envoie pour les écraser.
Voici les questions:
Vous êtes dans la mine à côté d'une commande d'aiguillage. Personne ne vous voit et vous pourrez sortir de la mine sans encombre. Le train est devant un aiguillage qui est en position de guider le train vers la voie où sont enchaînées cinq condamnés. En actionnant la commande d'aiguillage, vous pouvez diriger le train vers l'autre voie sur laquelle il n'y en a qu'un seul.
- Actionnez-vous la commande pour diriger le train vers la victime unique en échange des cinq autres qui seront tuées si vous ne faites rien ?
- Dans la même configuration, vous êtes au-dessus de la voie où sont enchaînées les cinq victimes. Personne ne vous voit et vous pouvez pousser un autre prisonnier sur cette voie. Il sera tué, mais son corps arrêtera le train. Vous sauverez ainsi la vie des cinq prisonniers.
Dans les deux cas de figure, que faites-vous ?
La majorité des gens questionnés actionne l'aiguillage pour sauver les cinq prisonniers. Par contre, ils sont plus qu'une minorité à pousser le prisonnier de la deuxième question.
Voici ma réponse
Je ne sacrifierais pas une vie contre cinq. Tout simplement parce que je refuse de participer à un système qui me contraint à faire ce type de "Choix de Sophie". Faire un choix implique que j'accepte de penser que ce choix est possible voire valide. Mais il n'y a pas de choix possibles entre deux incarnations du mal, tout comme en mathématiques 1 fois l'infini n'est pas inférieur à 5 fois l'infini. En faisant ce choix, je participe et me rend complice de ce mal. On le voit bien avec la deuxième question qui pose le même dilemne, mais en soulignant la participation active au crime.
Mais si je suis un général et que je dois sacrifier 10 000 hommes pour en sauver 50 000, gagner la bataille et peut-être sauver mon pays, je le ferais. De même, j'enverrais le GIGN à l'assaut de cet avion détourné par des terroristes qui menacent d'exécuter tous les passagers. Je prends la responsabilité délibérée de les envoyer, au risque de leurs vies, peut-être de certains otages et certainement des terroristes, pour sauver le maximum de passagers.
La réponse n'est donc pas universelle et dépend de la situation. Dans le cas de la mine, je ne veux pas entrer dans un système absolument pervers et mauvais où l'illusion de pouvoir le corriger me rendra complice actif de ce système. En tant que Général ou Ministre, j'ai un vrai pouvoir de décision par rapport à un système imparfait. Je dois me soucier de l'intérêt général qui dépasse les vies individuelles et qui ne sont pas considérés dans ce cas comme des fins.
Et vous quelle est votre réponse ?
Deuxième question
En nettement moins tragique, voici un autre test (via haha.nu ) qui, d'après Freud, illustre nos priorités
5 événements se produisent simultanément chez vous :
- Le téléphone sonne
- Le bébé pleure
- Quelqu'un vous appelle et frappe à la porte
- Vos vêtements sèchent dehors et une grosse pluie d'orage est sur le point de les tremper de nouveau
- Vous avez oublié le robinet dans la cusine qui commence à être inondée
Dans quel ordre allez-vous régler ces différents problèmes ?
Indice : Chaque événement symbolise une part importante de votre vie. Qui ferme d'abord le robinet ?
Réponse dans le commentaire qui suit
13:20 Publié dans Philo | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
24.05.2007
Machiavélien mais pas machiavélique
Est-ce l'ambiance actuelle qui le suscite ? Elle donne envie de s'intéresser à la philosophie politique. Elle donne envie de lire ou de relire Machiavel. Le commentaire de Nicolas à propos du blog de Xavier Darcos tombait à pic. Je suis justement en train de relire "Le Prince". Et je cherche toujours désespérément les premières oeuvres du (futur) Général de Gaulle : "Le fil de l'épée" en particulier. On ne le trouve que d'occasion à 226 Euros ! Quand va-t-on se décider à rééditer ses études d'avant-guerre ?
Mais c'est bien Machiavel qui écrit :
"Les hommes aimant selon leur gré et craignant selon le gré du prince, un prince sage doit se fonder sur ce qui lui est propre, non pas sur ce qui est propre à autrui : il doit donc s'efforcer de fuir la haine."
On comprend pourquoi le livre de Machiavel fut évidemment tout de suite mis à l'index. Ce n'est pas tant qu'il ignore complètement Dieu dans son analyse du pouvoir des Princes. Ils n'étaient alors que de droit divin. Ce n'est pas tant qu'il approuve froidement les massacres perpétrés par César Borgia : "Car, des seigneurs qu'il avait dépouillés, il en tua autant qu'il put en atteindre et très peu nombreux furent ceux qui eurent la vie sauve". C'est bien parce que ce choix qu'il préconise entre l'amour et la crainte est sans doute une des phrases les plus antichrétiennes que l'on puisse écrire. L'amour ne libère pas, il rend dépendant, affirme Machiavel en prenant le contrepied de tout l'enseignement chrétien. Et c'est pour en dissuader le Prince et le condamner ainsi à la solitude du pouvoir tyrannique.
On en retrouve l'echo dans les vers de Racine :
L'impatient Néron cesse de se contraindre ;
Las de se faire aimer, il veut se faire craindre.
On peut d'ailleurs inverser le propos : Las de se faire craindre, il veut se faire aimer. Quiconque a des responsabilités sait bien que les relations humaines ne sont plus les mêmes quand la hiérarchie s'en mêle, et qu'il faut faire des sacrifices. On s'en tire parfois en adoptant un comportement paternel qui allie l'affection et l'autorité. C'est plutôt mon penchant. Un non-choix ou un bon équilibre ?
22:01 Publié dans Philo , Société | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
04.05.2007
De l'efficacité : A vaincre sans péril... (2)
Participer quand même au jeu du pouvoir
Ils ont évacué la question des fins et refusent de donner sens à leurs projets ; nous voilà en tous cas renseignés sur la stratégie des hommes de pouvoir.
Quant à nous, et quelle que soit leur nature, nos projets cherchent à oeuvrer pour le bien commun, le progrès de l'entreprise, ou l'avancement de nos idées. Ils ont tous en commun de vouloir façonner notre environnement, plutôt que de suivre un courant. Tôt ou tard se posera la question de la position de pouvoir qui pourrait être la plus efficace pour mener à bien ces projets. C'est là que la leçon chinoise nous sera précieuse. N'étant pas naturellement disposé et compétent pour cette stratégie "à la chinoise", nous devons combattre cette nature contraire. L'homme de pouvoir, à l'inverse, peut traiter sa nature profonde exactement de la même manière que le système dans lequel il cherche à s'insérer. Aucun effort ne lui sera nécessaire, il dispose d'un avantage qui pourrait être décisif.
C'est là que nous devons renforcer la confiance qu'à naturellement l'homme de pouvoir dans notre naïveté et notre maladresse. Proclamant bruyamment notre mépris pour ces manoeuvres indignes de notre condition, nous pouvons compenser notre handicap en étant certain des intentions du concurrent. Les médiocres à ce jeu sont tellement certains d'être les seuls à connaîttre "le dessous des cartes" qu'ils n'imaginent même pas que d'autres, qui paraissent désintéressés, prennent quand même le temps d'y jeter un coup d'oeil. Nous sommes renseignés et ils sont trop certains de leur victoire pour prendre la peine de l'être. C'est par là que nous pouvons compenser notre handicap face aux médiocres.
Arrivés peut-être aux niveaux les plus élevés, nous n'aurons plus aucune chance face aux vrais professionnels. Mais ceux-là auront compris qu'ils ne peuvent plus se contenter de tourner à vide pour une conquête du pouvoir sans objet. Du coup, ils doivent aussi jouer dans un domaine qui ne leur est pas familier. Ce seront alors les circonstances qui pourront décider du choix, en tenant compte, quand même, de la criticité ou de la réalité du projet à mettre en oeuvre. Pour un poste prestigieux et décoratif, il ne sera plus la peine de concourir. A d'autres, plus denses, il peut arriver que des gens porteur d'une ambition qui ne soit pas que personnelle finissent par l'emporter.
Vendre
Sauf à en avoir le goût, on se doute bien que ce n'est pas dans ce domaine que l'on pourra le mieux tirer partie de notre stratégie chinoise.
Dans mon métier, dans le vôtre aussi, il faut vendre. Si ce n'est pas vous, c'est une entité de votre entreprise qui en est chargée. Et vous ne vivez que si les chiffres sont bons. Quelle que soit la qualité technique d'une gamme, elle doit être vendue.
J'ai vécu ces réponses à appel d'offres où toute l'équipe sait bien qu'elle n'a aucune chance, mais il faut répondre quand même, pour l'honneur. J'ai aussi vécu des réponses de principe où l'on sait déjà que l'on a gagné. Il faut également répondre, mais les jeux sont faits. La victoire alors, est certaine, elle est aussi facile. Nous voilà en pleine stratégie chinoise. C'est que, en réalité, la décision a déjà été prise en amont. Grâce à ce travail d'accompagnement du client, on a su guider et orienter sa demande dans un sens qui nous est favorable. Suivant en cela les leçons des stratèges chinois, on aura pris soin d'accompagner uniquement, et non pas de chercher à imposer sans subtilité des choix techniques vraiment trop éloignés des préoccupations de notre client.
"Sans qu'on le cherche, on obtient le résultat. Le bon stratège intervient en amont du processus, il a su repérer les facteurs qui lui étaient favorables alors qu'ils ne s'étaient pas encore actualisés et, par là a su faire évoluer la situation dans le sens qui lui convenait. Cette idée d'une inéluctabilité des processus, et donc du succès de qui sait en profiter, se retrouve dans toute la pensée chinoise. Il n'y aura même pas à chercher ce résultat, du seul aménagement des conditions favorables l'effet découle ensuite naturellement et devient irrésistible."
On constate parfois qu'un appel d'offres est fait pour HP, ou IBM ou pour Sun. S'il est écrit pour, il y a de bonnes chances qu'il ait été inspiré par. Les dés sont pipés parce que cette intervention en amont du processus a pu être menée à bien. Par une information et un contact auprès des bonnes personnes, le choix est déjà opéré. Les arguments des uns et des autres, y compris les aspects financiers ne pèseront pas lourd face à ce travail de préparation et d'infléchissement. Comme les offres techniques seront probablement équivalentes, un choix rationnel est impossible. C'est donc sur un autre terrain que se jouera la décision. Et cette décision, nous aurons pris soin de l'accompagner dès le départ. Plutôt que de jeter toutes nos forces dans une bataille aléatoire, nous aurons préparé ensemble un terrain favorable à nos desseins partagé avec le client.
"Si infime que soit le point de départ, par accentuation progressive, on aboutit aux résultats les plus décisifs. A la différence de l'action qui toujours est ponctuelle, la transformation s'opère sur tous les points de l'ensemble concerné. Son effet par conséquent est diffus, ambiant, jamais cantonné. Au meilleur stratège on ne songe pas à dresser de statue. Car il a su si bien faire évoluer la situation dans le sens souhaité, en intervenant en amont et de façon progressive, qu'il a rendu la victoire "facile" et qu'on ne songe pas à l'en louer."
Revenant à nos techniques de management, dans notre environnement occidental, on prendra soin, au contraire de louer le stratège et de le féliciter pour la victoire en tant que telle, mais aussi pour l'économie de moyens qui a permis de dégager des ressources pour d'autres projets trop consommateurs.
Une stratégie chinoise de sauvegarde de notre planète
Enfin il est un dernier domaine, et celui-là vital, pour lequel, la pensée chinoise est clairement supérieure à la nôtre. Ecoutons François Jullien :
"A la figure d'Héraclès, lui qu'a célébré la Grèce, comme l'homme des travaux périlleux et coûteux, le héros du ponos, la Chine offrirait un équivalent dans la figure de Yu le Grand. Au temps du déluge, alors que les eaux recouvraient la terre et que les monstres l'occupaient, que les hommes ne savaient plus ou aller, le Grand Yu creuse le lit des rivièreset, conduisant l'eau jusqu'à la mer, rendit la terre habitable. Mais justement, précise Mencius, pour évacuer l'eau, Yu la fit écouler par où "cela ne lui causait pas d'embarras" en s'aidant de la pente et sans peiner, et c'est en quoi il nous donne une leçon. Ce que je déteste chez les gens prétendument avisés, c'est qu'ils ne cessent de forer et de forcer, qu'ils font violence à la nature et finissent par s'embarrasser. Or même pour mettre un terme au déluge, le Grand Yu n'a pas forcé, il a tenu compte de la situation, (le relief s'inclinait vers la mer), il s'est appuyé sur la propension - sans affronter. "
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"Le panoptique est un type d'