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18/04/2008

Histoires de pirates, et d'antennes

d74cd4673780f22b79e05cace315159a.jpgL'histoire du Ponant nous remémore que les pirates n'ont jamais vraiment disparu. L'enlèvement contre rançon a toujours fait partie de leur activité. Cette bande de minables prête à tout est sans doute plus proche de la réalité, que la légende romanesque qui nous fait tant rêver.

C'est L'île au trésor de Stevenson qui est en bonne part à la source de cet imaginaire, et c'est sur l'île des perroquets que nous allons débarquer aujourd'hui. Ce livre de Robert Margerit est jugé par Hubert Juin comme l'égal des plus grands romans de mer, ceux de Stevenson ou de Conrad.

Le jeune Antoine, paysan du Limousin, est très épris de la jeune Marion. Un soir enfin, au bord d'un étang, elle se donne à lui. C'est le lendemain qu'on la retrouvera noyée dans l'étang, la veste d'Antoine oubliée l'accuse de viol et de meurtre. L'innocent torturé avoue tout ce que l'on veut mais réussit à s'évader. Il traverse la France pour échouer sur une plage où une bande de pirates le recueille.

C'est le début de l'aventure et le meilleur du livre qui suit. A bord du Walrus, le vaisseau du capitaine Flint, Antoine apprend le métier. Le vocabulaire marin a ceci de magique qu'il forme en lui-même son propre monde et dépayse par l'initiation qu'il requiert. Robert Margerit y est à son meilleur lors de ces traversées.

Arrive alors que Flint rompt le pacte des pirates et se voit envoyée la fameuse Marque Noire qui signe la mutinerie de l'équipage assoifé quand lui-même s'était réservé quelques tonneaux pour son propre compte. Pourchassé par des frégates anglaises, le Walrus, désormais commandé en second par Antoine, échoue au bord de lîle des perroquets. Par une manoeuvre hardie, il réussit à tromper les deux frégates qui croyant canonner le Walrus, se coulent mutuellement dans le brouillard qui protège la fuite des pirates.

Mais Flint avait garder des fidèles qui le libèrent de ses fers. Le voilà de nouveau le maître. Les mutins subissent le pire des punitions de la loi pirate. Ils sont débarqués sans aucune ressource sur l'île des perroquets. Ils réussissent à survivre et commencent à fabriquer un navire avec les reste des épaves. Quand un soir, une centaine de "sauvages" débarquent sur l'île pour une cérémonie initiatique qui se termine par un festin des restes de ceux qui n'auront pas été jugés dignes de l'épreuve. Nos pirates se voient déjà finir dans une marmite, tant les traces d'une présence impie ne peut échapper aux sauvages. C'est alors que dans la panique, ils découvrent la grotte qui les cachera, fera leur fortune et leur malheur. Car le trésor est là, le mythique trésor de Morgan.cde0a7ff78e909b7e10d309e8e472ef4.jpg

Riches, ils se retrouvent aux Antilles espagnoles où ils ne savent que faire de leur richesse. Ils s'ennuient, et nous aussi. Le livre aurait pu se terminer là, mais il y aura un épilogue que je vous laisse découvrir par vous-mêmes.

Flint, la marque noire, une île au trésor, on est en plein mythe du pirate tel que l'a créé Stevenson. Je ne suis pas sûr que Margerit l'égale. Peut-être est-ce une question d'âge car on ne lit pas à 50 ans comme à 14. Mais je n'ai pas revécu la terreur de Jim Hawkins lorsque l'aveugle Pew lui tord le bras à l'auberge "L'amiral Benbow" au début du roman de Stevenson. Ni lorsque Long John Silver que l'on croyait abattu lance un couteau en pleine poitrine de son compagnon.

Les pirates de Margerit sont un peu trop gentils. Ils font grâce à Flint lorqu'ils lui envoient la marque noire. Et Flint lui-même ne les fait pas pendre lorsqu'il reprend le contrôle de son brick. Lorsqu'ils découvrent le trésor, ils ne s'entretuent pas, mais le partagent en parts égales sans qu'aucun d'entre eux ne cherchent à s'emparer de celle des autres. On aurait aimé que le souvenir de Marion, de sa mort idiote, de la condamnation injuste qui s'ensuivit mettent sous tension les aventures d'Antoine et nourissent sa vengeance. Mais non, et d'ailleurs Antoine finira sa vie grâce quelques restes du trésor investis bourgeoisement dans la ferme de ses vieux jours.

Robert Margerit est un écrivain, mort en 1988, déjà oublié sans avoir été connu. C'est pourtant de lui que Julien Gracq, qui s'y connaissait un peu, voyait dans son Mont-Dragon le roman le plus inspiré de l’époque. SOn île des perroquets est un exercice de style, presque un pastiche, un peu trop travaillé pour vraiment convaincre. On y trouve un plaisir délicat mais non l'âpre férocité des pirates de Stevenson.

C'est grâce à lui, en tous cas que j'ai décodé ce sonnet de José-Maria de Hérédia proposé par Albertine, il y a quelques semaines :

                    Les conquérants

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Morguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.


Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.


Chaque mois, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;


Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

Ce sont des conquérants, conquistadores, autre race avide enivrée par l'or du Pérou. Un or qui remplit les gallions pourchassés par d'autres pirates qui enterreront ce trésor dans lîle des perroquets. 

J'aime le premier quatrain par ce gerfaut, rapace inconnu par ailleurs. Au charnier natal répond le rêve brutal : ces aventuriers ne feront pas de quartier.

Les misères hautaines évoquent irrésistiblement "misaine" et le mât qui porte cet attribut ; nous voilà embarqués par ces rimes en 'taine" à la recherche de l'or des mines de Cipango. Cipango ou Cipangu, est le nom que donnait Marco Polo aux îles du Japon. Christophe Colomb croyait découvrir l'Inde, peut-être en dépassant Cipangu sur sa route : la géographie était bien vague à l'époque. Les conquistadores devaient mieux la connaître. Croyaient-ils débarquer encore à Cipangu ?

Mais ce sont ces antennes inclinées par le vent qui m'intriguaient. Que viennent faire des antennes dans ce voyage ? C'est à l'antenne radio-électrique que l'on pense aujourd'hui, ou l'antenne de certains insectes. Hérédia les auraient-ils placées là, faute de mieux, juste pour la rime en "taine" ? Ce serait d'un mauvais poète et me gachait un peu le sonnet.

 C'est en lisant lîle des perroquets que j'eus la solution. On y retrouve des antennes lors des manoeuvres du Walrus.

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N'étant pas marin, j'ignorais que l'antenne est une "vergue des voiles latines, très longue, mince aux deux extrémités, hissée obliquement au mât.
Sur les grands voiliers, ces vergues sont toujours longues, formées de plusieurs pièces d'assemblage, et assez minces aux deux extrémités ; l'une de ses extrémités s'apique tout bas, et l'autre est relevée à l'arrière du mât. C'est à peu près aux deux cinquièmes de l'antenne que la drisse est frappée ; à partir de ce point, la partie qui se relève est plus longue.
La partie basse s'appelle le quart, la partie haute la penne" :
Définition trouvée dans le lexique de marine ancienne sur mandragore.net

L'antenne a donc bien sa place dans le sonnet de Hérédia. Il se termine moins bien que les deux  quatrains. Les deux derniers tercets sont bien médiocres. C'est que l'aventure comme l'amour est excitante tant que l'on court après. La possession déçoit toujours comme un "mirage doré".

07/04/2008

Du côté de chez Saint-Simon

Prenez la Nationale 12 qui vous emmène de Paris à Rennes et même au delà, jusqu'à Brest. Après une centaine de kilomètres, c'est là, un peu à l'écart de la Nationale, entre Verneuil Sur Avre et Mortagne au Perche que Saint-Simon écrivait ses Mémoires, à la Ferté-Vidame. Ca fait des années que je prends cette route, sans jamais avoir fait le détour, ayant toujours entendu parler de ruines sans intérêt.

81681a71134a31664b5833d82b613550.jpgLes voilà ces ruines. De loin en venant de la forêt, on aperçoit un énorme Colisée, mais ce n'est plus qu'une façade, et ce n'est pas le château de Saint-Simon.

Son château fut détruit pour être remplacé par un autre bâtiment dont il ne reste que ces ruines. Un nouveau château que l'on doit à Jean-Joseph de Laborde, bourgeois richissime qui aspirait à la noblesse. Mauvais choix puisqu'il finit guillotiné en 1794. Entre les deux, il avait du revendre La Ferté-Vidame au Duc de Penthièvre, petit fils de Louis XIV et de Madame de Montespan par son père le Comte de Toulouse 

Que d'humiliations posthumes pour Saint-Simon de voir sa demeure abattue pour être reprise par un financier. Et surtout la rage que ce Duc de Penthièvre, un descendant de la bâtardise tant abhorrée vienne occuper les lieux. C'est la passion de la pureté de son sang, de la défense des privilèges de son duché pairie qui est le carburant de ses Mémoires. S'il n'y avait que cela, on s'y ennuierait plutôt mais heureusement il y a aussi cette autre passion de l'observation des caractères, des manoeuvres, de la "carte" de la cour de Louis XIV. Et la haine de ses ennemis, les usurpateurs, les bâtards, qui prennent toutes les places jusqu'à s'approcher du pouvoir et même de la couronne.

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Tout cela est oublié, ruiné définitivement lorsque la Révolution arrive et que le château de la Ferté-Vidame est saccagé. Il ne reste plus rien alors de Saint-Simon : pas de descendant, son château reconstruit puis ruiné, sa tombe profanée. Personne n'a connaissance de ses Mémoires.

 

Il ne faudra pourtant plus très longtemps pour qu'on y reconnaisse celui qui sous l'apparat de Versailles a capturé pour toujours un fond du caractère français. La Cour ! Le Roi ! Monsieur le Président de la République ! son aristocratie toujours vivante ( ce n'est plus la même ), ses manoeuvres, ses intrigues, ses favoris, ses disgrâces, ses coteries. Rien de plus français, tout ça, et pas prêt de tomber en ruines.

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 Photos de l'auteur ( Nokia 6280 )

03/03/2008

Deux découvertes en deux bonds : Jean-Claude Michéa, un discours de Bob Kennedy

Vagabondant sur des blogs, j'arrive chez Jean-Baptiste Rudelle qui publie peu mais bien. Il commente un livre de Jean-Claude Michéa, L'empire du moindre mal. Il y a deux heures encore, je ne connaissais pas l'auteur ni donc ce livre.

ab3bf25c3f7df188906714065facb7f7.jpegJean-Baptiste Rudelle en dégage une idée qui éclaire l'impasse actuelle de la Gauche. Conformément à ses traditions comme à ses convictions, la droite défend une politique de défense des intérêts privés et d'une fiscalité modérée contre une gauche plus favorable au renforcement de la place de l'Etat. Jusque là tout va bien. Mais l'affaire se gâte lorqu'il s'agit des questions d'immigration et de sécurité. La gauche "généreuse" qui défend une politique d'intégration et de régularisation "(ce qui ne peut qu’encourager de nouveaux candidats à l’immigration) défend objectivement les intérêts des plus riches." De même quand il s'agit de l'insécurité qui touche d'abord les quartiers populaires où la droite est très à l'aise pour préconiser une politique répressive contraire aux valeurs traditionnelles de la gauche mais qui peut séduire les habitants de ces quartiers, exaspérés par cette insécurité.

Bref, la Gauche est dans un cul-de-sac intellectuel. La Droite aussi d'ailleurs, mais elle s'en fiche. Droite comme Gauche sont dans la même impasse. Mais la Droite qui accepte le modèle actuel, ou s'y résigne, a l'avantage de défendre une politique d'adaptation à une réalité que chacun constate, quand la Gauche est dans l'impossibilité de choisir entre cette réalité qu'elle refuse et une alternative qu'elle n'a pas ( encore ?? ) conceptualisée.

Jean-Baptiste Rudelle m'avait déjà mis sur la piste du livre de Valérie Charolles : Libéralisme contre Capitalisme. Je n'ai pas eu à le regretter. Il est toujours temps de  le lire.

Je vais donc me procurer le livre de Jean-Claude Michéa qui semble éclairer quelques pistes. A la recherche d'autres références, voici une interview de Jean-Claude Michéa sur le site de Marianne, et cette citation magnifique de Bob Kennedy, extraite de L'empire du moindre mal :

 

 

Le 18 mars 1968, quelques semaines avant son assassinat, Bob Kennedy prononçait, à l'Université du Kansas, le discours suivant : « Notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l'air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes. Il comptabilise la fabrication du fusil Whitman et du couteau Speck, ainsi que les programmes de télévision qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à nos enfants. En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l'intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue »Quarante ans après, on aurait évidemment le plus grand mal à trouver, en France, un(e) représentant(e) de la Gauche ou de l'Extrême gauche capable de formuler une critique aussi radicale de l'idéologie de la Croissance.

C'était ça aussi l'esprit de 1968...

Un bond chez Jean-Baptiste, un rebond à la mémoire de Bob Kennedy, c'est Internet comme je l'aime.

10/02/2008

Outreau sur Sarthe : L'affaire Leprince

9a9c93e60e826372c2394eb0c97f8e99.jpgLa justice, quand elle a trouvé un coupable, ne cherche plus la vérité. C'est Outreau, et c'est l'affaire Leprince.

Il y A 13 ans que Dany Leprince s'est accusé du meurtre de son frère Christian.

La femme de celui-ci Brigitte et leurs deux filles, Audrey et Sandra seront également assassinées. Seule la dernière, Solène, échappera au carnage. Dany Leprince est aussi accusé par sa femme Martine et sa fille Celia. Ca fait beaucoup. Sauf que sa femme comme sa fille ne l'ont pas accusé lors de leur première déposition et racontent d'abord une soirée ordinaire. La mémoire leur revient et elles affirment avoir vu Dany frapper son frère, mais jamais Brigitte ni ses deux filles.

Les deux frères habitent deux maisons voisines de quinze mètre à Thorigné-sur-Dué, dans la Sarthe. Dany est agriculteur. C'est un travailleur acharné, mais les affaires ne marchent pas très bien. C'est pour ça qu'il a un deuxième travail à l'abattoir de la Socopa à Cherré à quelques kilomètres de là. Il se lève tous les jours à 2h30 du matin pour travailler à l'abattoir, puis il continue sa journée à la ferme. Son frère Christian est aussi un gros travailleur, mais il est dans un meilleur secteur. Il est carossier. Il a réussi, il n'a pas besoin d'un deuxième emploi ni de travailler le dimanche.

Les deux frères s'entendent bien. Christian a même prêté 10 000 francs à Dany. La reconnaissance de dettes a été retrouvée, bien en évidence, au milieu des corps ensanglantés, pour mieux accuser Dany. Sauf que personne n'a jamais entendu dire ni affirmé que Christian ait réclamé le remboursement de cette dette. Et d'ailleurs, si Dany avait des difficultés financières, il n'était pas pour autant au bord de la banqueroute.

Le 4 septembre 1994, c'est un carnage innommable dans la maison de Christian. Christian, sa femme Brigitte et deux de leurs filles Audrey et Sandra sont littéralement déchiquetés par une arme de boucher : une feuille, mais aussi un couteau à désosser.

Le 5 septembre, Martine, la femme de Dany, raconte une soirée ordinaire. Son mari Dany est rentré des champs vers 21 heures, a dîné et s'est couché pour se réveiller le lendemain à 2h30 pour aller à son travail à la Soopa. Elle-même s'est couchée à 23h sans avoir rien remarqué. Sa fille Celia raconte la même histoire.

Le 9 septembre à 22h 55, Martine affirme avoir vu son mari frapper Christian avec un objet brillant. Elle crie : "arrête, arrête !" rentre dans la maison de Christian pour y trouver Brigitte, Audrey et Sandra mortes. Elle ne cherche pas la dernière fille Solène. Puis elle rentre chez elle regarder la télé ( Culture Pub ) et va se coucher. Son mari était déjà endormi.

Pendant ce temps, depuis le 7 septembre, Dany est en garde à vue. Il avoue la meurtre de Christian à la 46ème heure de garde à vue, le 9 septembre également. Avant, après l'accusation de sa femme que les gendarmes lui auraient assénée ? Les horaires ne sont pas clairs. En tous cas, il n'avoue pas et n'avouera jamais le meurtre de Brigitte et de ses deux filles.

C'est fini. Il y a eu aveu, accusation. On ne cherche plus. Et pourtant :

  • On ne trouvera jamais aucune trace de Dany dans la maison de Christian
  • On ne trouvera jamais aucune trace de sang sur les vêtements dont on est certain qu'il les portait ce soir-là
  • On trouvera des traces de chaussures Dr Martens qui ne lui appartiennent pas
  • Des empreintes marquent le passage de 2, peut-être trois personnes
  • 24 scellés sont restés non analysés
  • Personne ne comprend comment Solène a pu échapper au massacre. Martine affirme l'avoir emmenée chez la grand-mère puis ramenée chez elle. La grand-mère nie ces faits
  • Dany affirme avoir pris la fameuse feuille le 4 septembre au soir, alors que sa femme dit qu'elle l'a prêté deux jours auparavant

Aucun fait matériel n'accuse Dany Leprince. Il a été condamné sur ses aveux, qu'il a rétractés, et sur les accusations de sa femme et de sa fille. Jugé en décembre 1997, il est condamné à perpétuité assortie de 22 ans de sûreté. Dix ans plus tard, sa mère s'est suicidée.

A la suite d'un reportage réalisé par Nicolas Poincaré qui cosigne ce livre avec Roland Agret, un complément d'enquête a été ordonné par la Cour de cassation. On attend toujours les résultats.

Pas de mobile, pas de faits, pas de preuves matérielles, un dossier baclé. Dany Leprince doit être rejugé.

Pour plus d'informations, allez sur Le site de l'affaire Leprince ou procurez vous le livre de Roland Agret et Nicolas Poincaré

 

Correction : Cette note du 10 février a été corrigée le 2 avril pour prendre en compte les remarques d'Audrey du 1er avril que l'on peut lire en commentaire de cette note :

Le premier texte était :

"Il y A 13 ans que Dany Leprince s'est accusé du meurtre de son frère Christian, de la femme de celui-ci Brigitte et de leurs deux filles, Audrey et Sandra. " (...) "Il avoue la meurtre de Christian à la 46ème heure de garde à vue, le 9 septembre également. Avant, après l'accusation de sa femme que les gendarmes lui auraient assénée ? Les horaires ne sont pas clairs. En tous cas, il n'avoue pas et n'avouera jamais le meurtre de Brigitte et de ses deux filles"

Il y avait donc contradiction sur la nature des aveux de Dany Leprince. Celui-ci n'a bien avoué que le meurtre de Christian. Aveu qu'il a rétracté par la suite. Quant à sa femme Martine, elle ne l'a également accusé que de ce meutre là et pas des autres. Du fait ce cette première accusation, les gendarmes ont imputé à Dany Leprince la responsabilité de tout le massacre, mais aucun aveu, ni accusation de témoins ne fait état des autres victimes. 

09/01/2008

Julien Gracq : Un balcon en forêt

    La mort de Julien Gracq et les vacances de Noël m'ont donné l'envie de relire "Un balcon en forêt". Un récit de la drôle de guerre de l'Aspirant Grange, affecté à la garde d'une maison-forte dans les Ardennes. De septembre 39 jusqu' à l'offensive allemande de mai 40, huit mois d'attente pour une heure de guerre.

De Julien Gracq, on aura surtout commenté son refus du prix Goncourt pour un autre livre : " Le Rivage des Syrtes". Ce refus, c'est un événement, une histoire à raconter, du "story telling". Tout le contraire de son écriture, car il ne se passe presque rien dans "Un balcon en forêt". Juste un hiver sur les rives de la Meuse : une destination beaucoup plus improbable qu'une croisière sur le Nil pour passer les vacances de Noël. C'est pourtant là, au bord de la frontière belge, qu'en lecture j'ai passé mes vacances avec Julien Gracq, à l'écart du tourbillon médiatique et bloguesque.

Ils sont quatre dans cette maison-forte à attendre une guerre dont ils espérent qu'elle ne passera pas par là :

"Ils s'assirent sur les souches et allumèrent leurs cigarettes sans parler. Une barre lourde de nuages d'orage s'était formé vers l'ouest, où le soleil achevait de se coucher. De la cabane, on entendait seulement de temps en temps un froissement de feuilles fouettées par un merle qui rentrait vers sa couvée, et tout près, parfois, le déboulé d'un lapin dans le fourré. Vers la Belgique, les lointains bleuâtres tournaient déjà à la nuit. Un dôme de nuages pesant glissait peu à peu dans le ciel ; au bord de l'horizon de forêt commençait à crever dans l'obscurité montante une palpitation d'éclairs de chaleur. Le calme de la soirée n'était pas le sommeil : éventé par cette palpitation lointaine, on eût dit que la terre n'était plus attentive qu'au couvercle lourd qui de minute en minute coulissait plus haut vers le ciel. Quelques gouttes s'égrenèrent sur le toit de tôle, puis s'arrêtèrent ; une odeur poudreuse et torréfiée monta du sol qui portait jusqu'aux narines toute l'intensité de la chaleur.

- Drôle de printemps, fit Grange... "

Les hommes retrouvent leur cinq sens dans cette forêt. Il faut juste prendre le temps de s'arrêter sans parler. Très vite une autre vie surgit, que l'on n'entendait pas. Les lapins sont innombrables dans cette forêt. On les entend souvent, les lapins : "le déboulé d'un lapin dans le fourré - on entendait crouler à travers les feuilles la petite foudre lourde des lapins". Entendez-vous les p, ou, les on, les boul des roulés-boulés du lapin ?

Huit mois d'attente en forêt où jamais l'éventualité d'une victoire n'est évoquée. Il ne fut jamais question de prendre l'initiative. On prépare vaguement une défense à la frontière de la forêt des Ardennes belges que l'état-major a déclaré infranchissable. Ca tombe bien, c'est ce qu'on a envie de croire dans la maison-forte. La maison-forte c'est presque un blockhaus dont on a quand même affecté la défense à l'aspirant Grange et ses trois hommes. Derrière une mince couche de béton lézardée, ils disposent d'un canon antichar et d'une mitrailleuse, au cas où... Mais non, ils ne passeront pas par là, c'est impossible, et d'ailleurs il ne se passe rien durant ces mois. Alors une certaine vie s'organise, et l'on reprend femme dans les fermes avoisinantes d'où les hommes sont partis aussi, sur un autre front. Aucun libertinage ni d'histoire d'amour : "Le fortin remplissait une place vide ; il ramenait dans le hameau rendu à l'errance du doux bétail des femmes un ordre mâle, d'où une sévérité de tenue inhabituelle n'était pas absente, parce que s'il comportait le lit, il s'arrêtait avant le journal du soir et les pantoufles."

Nulle attente angoissée lors de ces vacances sylvestres. Ces paysans reprennent vite leurs habitudes de braconnage et de travaux dans les fermes d'où ils tirent de quoi améliorer l'ordinaire. La hiérarchie militaire n'est pas bien pesante : "La guerre avait peut-être ses îles désertes songeait Grange ...on se sentait dans ce désert d'arbres juché au dessus de la Meuse comme sur un toit dont on eût retiré l'échelle." Juste quelques nouvelles, de temps en temps, de la guerre qui charbonne au loin, en Finlande, en Norvège. La guerre comme la mort, qui viendra bien assez tôt : "Avec un peu d'ingéniosité, on pouvait encore se fabriquer du vague". Nous vivons tous comme ça, après tout...

A-t-on encore le temps, le goût, de lire une écriture aussi peu actuelle, aussi lente et travaillée, avec ses mots rares ( anuitée ), parfois ennuyeuse aussi ? Sujet - verbe - complément : pas plus, nous dit-on si l'on veut être lu aujourd'hui. Par une vie retirée et une écriture compliquée, Julien Gracq nous laisse autre chose, qui vaut peut-être la peine qu'on s'y arrête, de temps en temps. Pour ceux qui l'ont encore.

Comme on le sait, les blindés de Guderian passèrent là où c'était impossible. Nos quatre hommes restent dans leur abri, laissant passer d'abord les fuyards "comme un troupeau de buffles serré de trop près par l'incendie de la jungle". Aucun ordre, aucune consigne  lors de cette débandade, et puis ils n'avaient pas envie de s'en aller. Ils tireront un seul coup de canon pour détruire un véhicule de reconnaissance, vite puni par un obus qui pulvérise la maison-forte et laisse deux morts. L'aspirant Grange, blessé, tentera de fuir mais retournera vite dans la maison de Mona, son amante d'une saison, pour s'y endormir. On ne sait pas de quel sommeil.

Accoudé au balcon en écoutant les bruissements de la forêt mérovingienne ne peut durer plus d'une saison.

Noël au balcon, Pâques au canon.

23:14 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

28/09/2007

L'enfant prodigue, de Benoit XVI à Sartre

On connait l'histoire :  Le jeune fils réclame sa part d'héritage à son Père. Il fait la fête et gaspille tout. Il se retrouve obligé de garder des porcs ( sans doute la tâche la plus basse dans l'esprit des juifs de l'époque du Christ ). Le voilà qui se décide à rentrer chez son Père en espérant y être mieux traité. Mais c'est un grand festin de joie qui accueille l'enfant prodigue, tant la joie du Père est grande de retrouver son fils.

La parabole illustre le pardon inépuisable du Père et donc de Dieu, y compris à l'égard de ceux qui ont cru pouvoir se séparer de lui. C'est Benoît XVI dans son livre très savant - Jésus de Nazareth - qui attire mon attention sur l'autre frère. Livre très savant mais aussi très étonnant, car il ne masque rien des difficultés et des ambiguïtés de certains textes.

12db492ccd0dde101b72c8d9506b57a9.jpgC'est le grand oublié de cette histoire : le frère aîné. Benoit XVI préfère d'ailleurs parler de la parabole des deux frères. Car le frère aîné en revenant de son travail aux champs, entendit la musique et les danses de la fête. La suite vaut d'être cité en entier :

"Il appela un des serviteurs, et lui demanda ce que c'était. Ce serviteur lui dit: Ton frère est de retour, et, parce qu'il l'a retrouvé en bonne santé, ton père a tué le veau gras. Il se mit en colère, et ne voulut pas entrer. Son père sortit, et le pria d'entrer. Mais il répondit à son père: Voici, il y a tant d'années que je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour que je festoie avec mes amis. Et quand ton fils est arrivé, celui qui a mangé ton bien avec des prostituées, c'est pour lui que tu as tué le veau gras! Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi; mais il fallait bien s'égayer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et qu'il est revenu à la vie, parce qu'il était perdu et qu'il est retrouvé."

On fait la fête pour le retour de l'enfant prodigue pendant que l'autre n'a même pas fini sa journée à trimer dans les champs. Rien n'est perdu pour la "brebis égarée", c'est entendu, et la parabole enseigne le pardon infini du Père. Benoit XVI s'attarde sur le fils aîné, mal aimé des commentateurs et souvent condamné pour pharisaïsme. Il en fait même un personnage aussi important que le fils prodigue, non pas en le condamnant pour sa jalousie, mais plutôt en le plaignant de n'avoir pas  compris sa chance et son bonheur de vivre auprès du Père. Et d'ailleurs "tout ce qui est à moi est à toi" lui dit le Père.

bce76a08f8bf52f6092bbd6d860f6eec.jpgJe ne sais pas si Sartre, athée radical, aurait aimé être embarqué dans cette histoire, mais  "l'homme est condamné à être libre" nous dit-il. Tout comme Adam et Eve,  l'enfant prodigue a voulu goûter à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, au monde extérieur. Il s'est condamné à être libre. Le voilà obligé de se débrouiller "avec les nombres que les dés lui ont consentis". Pas si mal son tirage d'ailleurs, mais il flambe, gaspille et perd tout, jusqu'à sa liberté nouvellement gagnée. Les chrétiens diront que c'est une fausse liberté et que c'est l'autre frère qui connaît la vraie liberté tout en ne reconnaissant  pas sa chance. 

On l'imagine bien, travaillant dans l'ombre, pendant que son frère plus brillant a goûté aux plaisirs du monde avec la sécurité du retour assuré au bercail. Lui aura toujours fait  "son devoir" en enrageant de ne pas avoir le courage de tenter l'aventure extérieure. Il ne comprend pas la joie d'être aimé par le Père et d'entrer dans son intimité, nous dit Benoit XVI.

Joie bien austère, on en conviendra, car on tue le veau gras pour le retour du fils prodigue alors que lui est toujours aux champs ; on n'a même pas pensé à le prévenir. Ca ne donne pas envie de connaître ce paradis-là.

Et moi, j'aime bien festoyer avec mes amis.

18:21 Publié dans Livre, Philo | Lien permanent | Commentaires (0)

04/05/2007

De l'efficacité : A vaincre sans péril... (2)

Participer quand même au jeu du pouvoir


Ils ont évacué la question des fins et refusent de donner sens à leurs projets ; nous voilà en tous cas renseignés sur la stratégie des hommes de pouvoir.

Quant à nous, et quelle que soit leur nature, nos projets cherchent à oeuvrer pour le bien commun, le progrès de l'entreprise, ou l'avancement de nos idées. Ils ont tous en commun de vouloir façonner notre environnement, plutôt que de suivre un courant. Tôt ou tard se posera la question de la position de pouvoir qui pourrait être la plus efficace pour mener à bien ces projets. C'est là que la leçon chinoise nous sera précieuse. N'étant pas naturellement disposé et compétent pour cette stratégie "à la chinoise", nous devons combattre cette nature contraire. L'homme de pouvoir, à l'inverse, peut traiter sa nature profonde exactement de la même manière que le système dans lequel il cherche à s'insérer. Aucun effort ne lui sera nécessaire, il dispose d'un avantage qui pourrait être décisif.

C'est là que nous devons renforcer la confiance qu'à naturellement l'homme de pouvoir dans notre naïveté et notre maladresse. Proclamant bruyamment notre mépris pour ces manoeuvres indignes de notre condition, nous pouvons compenser notre handicap en étant certain des intentions du concurrent. Les médiocres à ce jeu sont tellement certains d'être les seuls à connaîttre "le dessous des cartes" qu'ils n'imaginent même pas que d'autres, qui paraissent désintéressés, prennent quand même le temps d'y jeter un coup d'oeil. Nous sommes renseignés et ils sont trop certains de leur victoire pour prendre la peine de l'être. C'est par là que nous pouvons compenser notre handicap face aux médiocres.

Arrivés peut-être aux niveaux les plus élevés, nous n'aurons plus aucune chance face aux vrais professionnels. Mais ceux-là auront compris qu'ils ne peuvent plus se contenter de tourner à vide pour une conquête du pouvoir sans objet. Du coup, ils doivent aussi jouer dans un domaine qui ne leur est pas familier. Ce seront alors les circonstances qui pourront décider du choix, en tenant compte, quand même, de la criticité ou de la réalité du projet à mettre en oeuvre. Pour un poste prestigieux et décoratif, il ne sera plus la peine de concourir. A d'autres, plus denses, il peut arriver que des gens porteur d'une ambition qui ne soit pas que personnelle finissent par l'emporter.


Vendre


Sauf à en avoir le goût, on se doute bien que ce n'est pas dans ce domaine que l'on pourra le mieux tirer partie de notre stratégie chinoise.

Dans mon métier, dans le vôtre aussi, il faut vendre. Si ce n'est pas vous, c'est une entité de votre entreprise qui en est chargée. Et vous ne vivez que si les chiffres sont bons. Quelle que soit la qualité technique d'une gamme, elle doit être vendue.

J'ai vécu ces réponses à appel d'offres où toute l'équipe sait bien qu'elle n'a aucune chance, mais il faut répondre quand même, pour l'honneur. J'ai aussi vécu des réponses de principe où l'on sait déjà que l'on a gagné. Il faut également répondre, mais les jeux sont faits. La victoire alors, est certaine, elle est aussi facile. Nous voilà en pleine stratégie chinoise. C'est que, en réalité, la décision a déjà été prise en amont. Grâce à ce travail d'accompagnement du client, on a su guider et orienter sa demande dans un sens qui nous est favorable. Suivant en cela les leçons des stratèges chinois, on aura pris soin d'accompagner uniquement, et non pas de chercher à imposer sans subtilité des choix techniques vraiment trop éloignés des préoccupations de notre client.

"Sans qu'on le cherche, on obtient le résultat. Le bon stratège intervient en amont du processus, il a su repérer les facteurs qui lui étaient favorables alors qu'ils ne s'étaient pas encore actualisés et, par là a su faire évoluer la situation dans le sens qui lui convenait. Cette idée d'une inéluctabilité des processus, et donc du succès de qui sait en profiter, se retrouve dans toute la pensée chinoise. Il n'y aura même pas à chercher ce résultat, du seul aménagement des conditions favorables l'effet découle ensuite naturellement et devient irrésistible."

On constate parfois qu'un appel d'offres est fait pour HP, ou IBM ou pour Sun. S'il est écrit pour, il y a de bonnes chances qu'il ait été inspiré par. Les dés sont pipés parce que cette intervention en amont du processus a pu être menée à bien. Par une information et un contact auprès des bonnes personnes, le choix est déjà opéré. Les arguments des uns et des autres, y compris les aspects financiers ne pèseront pas lourd face à ce travail de préparation et d'infléchissement. Comme les offres techniques seront probablement équivalentes, un choix rationnel est impossible. C'est donc sur un autre terrain que se jouera la décision. Et cette décision, nous aurons pris soin de l'accompagner dès le départ. Plutôt que de jeter toutes nos forces dans une bataille aléatoire, nous aurons préparé ensemble un terrain favorable à nos desseins partagé avec le client.

"Si infime que soit le point de départ, par accentuation progressive, on aboutit aux résultats les plus décisifs. A la différence de l'action qui toujours est ponctuelle, la transformation s'opère sur tous les points de l'ensemble concerné. Son effet par conséquent est diffus, ambiant, jamais cantonné. Au meilleur stratège on ne songe pas à dresser de statue. Car il a su si bien faire évoluer la situation dans le sens souhaité, en intervenant en amont et de façon progressive, qu'il a rendu la victoire "facile" et qu'on ne songe pas à l'en louer."


Revenant à nos techniques de management, dans notre environnement occidental, on prendra soin, au contraire de louer le stratège et de le féliciter pour la victoire en tant que telle, mais aussi pour l'économie de moyens qui a permis de dégager des ressources pour d'autres projets trop consommateurs.


Une stratégie chinoise de sauvegarde de notre planète


Enfin il est un dernier domaine, et celui-là vital, pour lequel, la pensée chinoise est clairement supérieure à la nôtre. Ecoutons François Jullien :

"A la figure d'Héraclès, lui qu'a célébré la Grèce, comme l'homme des travaux périlleux et coûteux, le héros du ponos, la Chine offrirait un équivalent dans la figure de Yu le Grand. Au temps du déluge, alors que les eaux recouvraient la terre et que les monstres l'occupaient, que les hommes ne savaient plus ou aller, le Grand Yu creuse le lit des rivièreset, conduisant l'eau jusqu'à la mer, rendit la terre habitable. Mais justement, précise Mencius, pour évacuer l'eau, Yu la fit écouler par où "cela ne lui causait pas d'embarras" en s'aidant de la pente et sans peiner, et c'est en quoi il nous donne une leçon. Ce que je déteste chez les gens prétendument avisés, c'est qu'ils ne cessent de forer et de forcer, qu'ils font violence à la nature et finissent par s'embarrasser. Or même pour mettre un terme au déluge, le Grand Yu n'a pas forcé, il a tenu compte de la situation, (le relief s'inclinait vers la mer), il s'est appuyé sur la propension - sans affronter. "


Impossible et surtout inutile de tirer sur la plante pour la faire grandir. Il faut préparer le terrain et laisser opérer les forces de la nature. Héraclès, Hercule détournait les fleuves pour nettoyer les écuries d'Augias. C'est ainsi que nous, occidentaux, avons pris l'habitude de violenter la nature. Le Grand Yu ne détourne pas les fleuves, il les canalise et utilise la force naturelle de leurs courants. A l'heure où la Chine moderne est en train de concourir sur le terrain économique des occidentaux, et pour le défi écologique qui nous attend, c'est à notre tour de prendre des leçons du stratège chinois

 


03/05/2007

De l'efficacité : A vaincre sans péril... (1)

 

 ...on triomphe sans gloire.

medium_François_Jullien.jpgLà où Corneille ironise, le stratège chinois se réjouit en secret d'une victoire discrète. Et s'il a pu vaincre sans combattre il aura su être pleinenement efficace." C'était gagné d'avance comme on dit, une fois l'engagement conclu, et pour en réduire le mérite. Mais c'est justement décerner là, à son insu, le plus grand des éloges. C'est parce que le mérite est si complet que la réussite en paraît naturelle et qu'il passe donc inaperçu." . C'est une des leçons du "Traité de l'efficacité" de François Jullien. Voilà quelque temps que je remarque cet ouvrage parmi les listes de livres conseillés sur différents sites ou blogs. Ce qui me surprend plus c'est de le trouver en référence de technique de management. A le lire attentivement, j'y trouve une approche stimulante dans un certain nombre de domaines, mais ce n'est surement pas un modèle que je défendrais en ce qui concerne le gouvernement des hommes dans l'entreprise ou à l'échelle de la nation.


Construire un modèle, ou tirer partie du processus 

A l'occidentale, notre action est déterminée par un "modèle que nous avons conçu, que nous projetons sur le monde et dont nous faisons un plan à exécuter ; nous choisissons d'intervenir dans le monde et de donner forme à la réalité.". Le stratège chinois "est porté à concentrer son attention sur le cours des choses, tel qu'il s'y trouve engagé pour en déceler la cohérence et profiter de son évolution." Quand nous cherchons à agir sur le monde, la pensée et "l'action" chinoise cherche à lire une situation dont elle tirera partie pour profiter de son évolution. C'est ainsi qu'au lieu de lancer toutes ses forces dans une bataille meurtrière et risquée, le général chinois ne livrera cette bataille qu'avec la certitude de l'emporter. Et ce n'est certainement pas cette bataille qui aura créé la décision. Celle-ci a déjà construite en amont par une série d'adaptation au processus que l'on ne cherchera pas à violenter mais à déchiffrer. Il ne s'agit plus alors que de saisir l'occasion et remporter une victoire facile.

Parfois même, il n'y aura pas de bataille. Que l'on songe à la guerre du Vietnam qui fut perdue par les Etats-Unis plus que gagné par les Vietnamiens. Les Américains n'avaient plus la volonté de remporter cette guerre. Ils étaient minés de l'intérieur par une jeunesse et une opinion qui n'en voulaient plus. Ce n'est même pas une manipulation du camp adverse qui a créé cette défaite morale. Mais le commandement vietnamien a su tirer partie du cours des choses et attendre patiemment que l'ennemi s'épuise de lui-même, tout en évitant obstinément de livrer une bataille frontale qu'il aurait perdue à coup sûr.

Par cet exemple réussi, on voit que l'efficacité chinoise, ce non-agir n'est pas un renoncement ou un désintérêt pour le monde, mais une voie qui nous apprend comment s'y conduire pour réussir. Cette voie n'est pas une méthode à l'occidentale, c'est un chemin à suivre, qui existe déjà, qui n'est pas à tracer et qui nous mène inéluctablement au succès.

Y a-t-il eu manipulation de la jeunesse américaine ? Peut-être, mais dans ce cas celle-ci a été forcément discrète. Elle n'a fait que donner une coloration anti-guerre du Vietnam à un mouvement général de contestation qui portait en même temps bien d'autres aspirations.


Théorie du pouvoir absolu

Manipulation et persuasion, filet et secret, nous voilà à l'extrême pointe de la pensée chinoise de l'efficacité. Mais comme nous le rappelle François Jullien "dans ce désert d'humanité, toute subjectivité est exclue, ou plutôt elle est négative ; il y a bien une intimité de l'autre mais celle-ci n'est bonne qu'à être débusquée. On n'imagine pas par exemple, qu'elle puisse se livre d'elle-même, éprise qu'elle serait de sincérité ; on n'envisage même pas  que l'autre dise simplement ce qu'il pense. C'est pourquoi la parole est d'abord conçue comme un piège pour capter la parole de l'autre et qu'on ouvre ou qu'on ferme tour à tour pour le forcer à se dévoiler."

Cette pensée trouve son aboutissement dans une théorie du pouvoir absolu et "l'illusion entretenue par le peuple sur son propre intérêt : conduit par le désir des récompenses et la peur des châtiments, tout sujet croit suivre son profit personnel sans se rendre compte qu'il travaille seulement à conforter le pouvoir de son oppresseur."

"Si tout converge  sur le prince et le pousse en avant, le prince lui-même se tient discret, il a renoncé à toute préoccupation de gloire, il a même renoncé à sa propre individualité. En parfait maniplulateur, il se dissout dans sa manipulation ; et à traiter les autres en automates, lui aussi devient un automate."


Chine USA

Que faire de cette pensée dans notre monde moderne ? Sans porter de jugements de valeur, quand on parle d'efficacité, on est bien en droit de s'intéresser aux résultats.


Des Etats-Unis, les vaincus du Vietnam, on souligne aussi, souvent avec envie, comment ils ont su tirer partie d'une géographie favorable. Un espace immense et pas de voisins qui puissent les menacer sérieusement. Ce n'est pas le Mexique qui fut obligé de céder les régions comprises entre le Texas et la Californie, ni encore moins le Canada qui faillit être privé d'ouverture sur l'Océan Pacifique qui auraient pu menacer son hégémonie sur le continent Nord-Américain. Les Américains ont ainsi pu consacrer toutes leurs forces au développement de leur territoire sans, comme nous européens, disperser leur forces par des guerres fratricides ou par la conquête d'empires éphémères.


L'analogie est frappante avec la Chine. Comme les Etats-Unis, les Chinois ont disposé, depuis des siècles, d'un territoire immense sans voisins qui puissent les concurrencer. Seuls envahisseurs, les Mongols s'assimilèrent aussi vite que les Vikings chez nous. Kubilai Khan que rencontrait Marco Polo était le petit fils de Gengis Khan le grand conquérant, ce n'était déjà plus un mongol, mais un empereur chinois. Avec ces atouts géographiques, une population nombreuse et habile, on ne peut qu'être frappé par l'inefficcacité chinoise. Le bilan final est désastreux. Après les traités inégaux, imposés par les occidentaux,  la Chine subira l'humiliation d'être envahi, ravagé, violé par le Japon ; un pays 25 fois plus petit et 10 fois moins peuplé. On ne peut pas aller beaucoup plus loin dans le désastre et dans l'échec. 

C'est que l'efficacité dont on parle est entièrement tourné vers elle-même et la conquête ou le maintien d'une position de pouvoir, sans volonté aucune d'influence sur le réel. A force d'attendre le moment favorable, celui-ci ne vient jamais et le chasseur à l'affût s'endort pour sa sieste. On suppose aussi et sans en déterminer la cause ni en prouver l'existence, un cours des choses, l'inéluctabilité d'un processus, dont il faut tirer partie. En ce qui concerne l'action on ne voit pas comment celle-ci pourrait être autonome par rapport aux différents acteurs. Quand ceux-ci ne sont plus que des spectateurs, attentifs dans le meilleur des cas, l'action s'arrête et il ne se passe plus rien. Avec tous ses atouts la Chine s'est finalement transformée en un Royaume de l'immobile. En tous cas elle est tombée dans le piège de sa pensée.

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Tant qu'à évoquer le vieux Corneille, et cette comparaison rabâchée entre les hommes tels qu'ils sont et les hommes tels qu'ils devraient être, on trouvera facilement des généraux pour s'écarter des périls, il y en aura moins pour dédaigner la gloire. A force d'analyser, de s'informer et d'attendre le moment propice, on finit par ne plus agir. Tel qui se voyait comme un tigre tapi dans les broussailles prêt à bondir au moment opportun, s'endort au soleil comme un lion paresseux.


En France et dans l'entreprise

Il est étonnant de voir comment ce traité de l'efficacité a pu prendre place parmi ceux qui s'intéressent aux techniques de management. Tout y est contraire à l'action, au mouvement, à la croissance, au business plan. Il n'y est question que de luttes de pouvoir dans un environnement de courtisans qui rêvent de se ménager la meilleure place dans un système qu'il ne s'agit surtout pas de chercher à améliorer.

Facile de voir comme notre ancien Président défend cette vision chinoise d'une société fragile et complexe dont il faut respecter les équilibres et que l'on ne peut réformer que par petites touches prudentes. L'exemple français montre aussi comment cette pensée sert trop souvent d'excuse à l'immobilisme paresseux au service des avantages acquis.

Facile aussi de voir à l'oeuvre cette efficacité dans le monde de l'entreprise. Quand tel poste a déjà été pourvu par des manoeuvres de couloir avant que l'annonce officielle de son ouverture ne fasse concourir quelques naïfs mal informés. Ils sont reçus poliment et aggravent leur cas en croyant toujours en leur chance quand la promotion a déjà été discutée entre initiés. Ceux-là n'auront effectivement pas à combattre, puisqu'ils ont déjà gagné la bataille sans la disputer. Mais où est cette politique qui devrait s'intéresser au bien commun ? Non c'est bien la politique dans l'entreprise où l'énergie des dirigeants et de ceux qui aspirent à l'être est entièrement consacré à la conquête et la distribution des postes.


Que faire de cette pensée où tout serait à rejeter ? Je propose de regarder demain quels sont les domaines où nous pouvons au contraire tirer partie de la leçon chinoise.




06/04/2007

Faire aimer lire

medium_Dantzig.jpgVous me lirez tous les soirs un article dans  Le dictionnaire égoïste de la littérature française.

Ca commence par les adverbes et les adjectifs. Sujet verbe complément, voilà la phrase idéale. Le français , c'est le verbe. Il soutient toute la phrase sans besoin de rajouter des béquilles en forme d'adjectif ou d'adverbe. Ah, les adverbes en ment, interdit. J'eus l'audace de demander pourquoi l'on ne devait pas utiliser ces adverbes puisqu'ils appartenaient à la langue.  Ce sont les règles du style, et c'est tout ce que mon prof de Français a pu répondre. L'auteur de notre dictionnaire, Charles Dantzig, défend cette règle. C'est aussitôt pour nous citer des écrivains qui la violent avec bonheur. Connaissez des règles, respectez les si vous voulez, et si vous les enfreignez, sachez le faire avec talent.

900 pages plus loin, Voltaire. Qui lit Voltaire à part les lycéens ? Dantzig défend Voltaire, il veut nous le faire aimer, et il y parvient. On ne juge Voltaire que sur 5% de son oeuvre. Quelques contes, un peu de correspondance, "Le siècle de Lous XIV" peut-être, et c'est tout. Avec Charles Dantzig, on a envie d'essayer le reste. Instinctivement, je n'aime pas Voltaire. Trop malin, trop rusé, trop facile, trop riche. C'est l'homme qui s'en tire toujours, il tient sa liberté de son argent, c'est tellement plus simple de ne rien devoir à personne. Et pourtant, après la bataille, il écrit "Le poème de Fontenoy", le déclame devant le Roi et conclut : "Trajan est-il content ? " Louis XV en Trajan ! On dirait du Jack Lang ! On ne demandait pas à Louis XV de gagner les batailles, il y a des généraux pour ça, mais d'être un peu Roi. Il aurait dû prendre exemple sur son arrière-grand-père Louis XIV qui savait y faire avec les écrivains. Voyez comment il fit de Racine  son historiographe et son adorateur. On raconte que Racine ne se remit jamais de la gaffe qu'il fit en se moquant de Scarron devant le Roi. Scarron, le premier mari de Mme de Maintenon ! Louis XIV lui tourna le dos, et le pauvre Racine mourut de dépit quelques mois plus tard sans avoir jamais pu revoir le Roi.

medium_250px-Buste_de_Voltaire.jpgAvec Voltaire, Lous XV avait un historiographe qui valait bien Racine et Boileau, et aussi bon courtisan. Sa gloire était assurée. Mais non, il était tellement bête. Il se crut obliger de l'exiler. C'est Voltaire, qui désormais sera le Roi d'Europe à sa cour de Ferney. La France n'aura plus de grands Rois, ils étaient partis à l'Est avec un Frédéric II qui saura manoeuvrer Voltaire à son avantage.

Alors que reste-t-il ? L'affaire Calas , il y en eut 10 autres, et Voltaire était toujours là pour combattre l'injustice. Je viens de redécouvrir ce passage du Traité sur la Tolérance :

« Il ne faut pas un grand art, une éloquence bien recherchée, pour prouver que des chrétiens doivent se tolérer les uns les autres. Je vais plus loin je vous dis qu’il faut regarder tous les hommes comme nos frères. Quoi ! mon frère le Turc ? mon frère le Chinois ? le Juif ? le Siamois ? Oui, sans doute ; ne sommes-nous pas tous enfants du même père, et créatures du même Dieu ? »

Que me reste-t-il de Voltaire après avoir tout oublié ? Les souvenirs scolaires : Candide, "il faut cultiver son propre jardin". Plus tard un jugement moral, trop rapide. Oublions les devoirs de classe et les préjugés. Après l'article de Charles Dantzig, je ne doute plus qu'il mérite d'être vraiment lu.

Entre les adverbes et Voltaire, on peut s'arrêter à la station Paul Morand. Je n'ai rien lu de lui. Si Voltaire m'agaçait, Paul Morand me révulse. Comment peut-on ouvrir un livre de cet ignoble combinard antisémite. Il n'a jamais pensé qu'à sa fortune (c'était celle de sa femme), et d'ailleurs Charles Dantzig ne nous cache rien de ses bassesses. Il réussit quand même à me donner envie d'en essayer quelques pages.

Charles Dantzig nous attire vers ceux qu'il aime, et je ne serai pas détourné de mes goûts par des jugements contraires au mien. Il n'aime pas les surréalistes. André Breton est traité de fils de gendarme qui fit honneur à son père. Pas une ligne sur Eluard ni sur René Char. Ca ne m'empêchera pas de continuer à les lire. Il met Proust au sommet mais est conscient que c'est un goût d'époque qui ne durera sans doute pas. C'est la première fois que l'on compare "La recherche du temps perdu" à L'astrée. C'est exactement ça. Pour moi Proust est totalement illisible, c'est un monde aussi étranger que cette histoire de berger au XVIIème siècle.

Quelle importance ? La France est le seul pays où l'on s'interroge sur ce qu'il FAUT aimer. Dantzig aime beaucoup sans s'occuper des réputations. Baudelaire, Montaigne, Rimbaud sont maltraités. Il a bien le droit. Quand il aime, on a envie d'aimer avec lui. Quand il n'aime pas, on aime quand même. Quel plus beau compliment peut-on faire à un critique. Mais ce n'est pas un critique, c'est un écrivain.  "Hercule vécut au XIXème siècle sous le nom de Balzac", "Les romans de François Mauriac, au tableau !" Ah, il sait introduire. Et conclure. Mais justement c'est un des secrets de métier qu'il nous donne au passage. Ecrivez, puis ôtez les deux extrémités. On doit rentrer et sortir sans vestibule.

01/03/2007

Libéralisme contre capitalisme

Quand Jacques Chirac proclame que « Le libéralisme est aussi dangereux et conduira aux mêmes excès que le communisme », de quoi parle-t-il ? Voilà une phrase qui ne peut que stupéfier des anglo-saxons pour qui le libéralisme est plutôt synonyme de démocratie et même d'un positionnement assez à gauche.

En France, les adversaires du libéralisme le qualifient d'ultra-libéralisme, et ce qu'ils combattent est en réalité une évolution dite néo-classique, plus connue sous le nom de l'école de Chicago. Alors que la théorie classique du libéralisme accorde une place dominante au travail, cette école de Chicago place le capital comme unique facteur de production.

Les défenseurs du libéralisme croient défendre la liberté individuelle et rejette toute contestation dans les ténèbres du modèle socialo-communiste et du goulag.

Et voilà comment ses partisans comme ses adversaires ne parlent que d'un des modèles possibles du libéralisme qui est le développement du capitalisme actuel.

medium_Valerie_Charolles.jpgC'est que le libéralisme est comme la démocratie, il en fait partie et en est le pendant dans le domaine économique. C'est la thèse centrale du livre de Valérie Charolles, qui développe cette théorie d'un libéralisme neutre :

"Sans préférence avérée pour le travail ou le capital, il peut aller vers le capitalisme ou la social-démocratie en fonction d'éléments qui lui seront ajoutés, mais il ne présuppose a priori ni l'un ni l'autre"

Le capitalisme actuel est donc une des incarnations possibles du libéralisme. Qui conteste cet avatar est accusé d'en contester aussi les fondements, à savoir la concurrence libre et non faussée. Il est alors facile d'agiter l'épouvantail socialo-communiste pour imposer le capitalisme actuel comme inéluctable et répondant à une logique d'ensemble à laquelle nous ne pouvons que nous plier. Il s'agit donc de s'adapter . Ajoutons à cela la mondialisation qui, elle aussi s'impose à nous, et qui est ressentie comme une concurrence à la baisse sur les salaires. Chacun craint le risque de déclassement et de prendre le descenseur social. Cette impuissance "aboutit à un système de références dans lequel les individus se sentent continuellement menacés et n'imaginent pas pouvoir s'extraire du système".

Et ce n'est pas la campagne actuelle qui pourrait nous donner l'espoir de pouvoir  agir sur ce système. Comme le rappelle Jacques Attali, les polémiques sur le chiffrage des programmes (35 milliards sur 5 ans) représentent 3 ans de bénéfice de Total et même moins d'un an de bénéfices d'Exxon. On voit où est l'argent, et c'est dire que la marge de manoeuvre des Etats est devenue dérisoire et renforce ce sentiment d'impuissance.

Pour revenir au livre de Valérie Charolles, elle ne se contente pas de décrypter ce discours pseudo-libéral au service du capitalisme actuel. Elle ne tombe pas dans une fumeuse théorie du complot des méchants capitalistes, mais montre que que les règles financières et comptables appliquées aujourd'hui pénalisent le travail au dépens du capital. Le travail salarié est une charge comptable alors que le libéralisme y voit la seule source de richesse. Dans ces conditions il ne faut pas s'étonner que la logique capitaliste du profit à court terme pousse à la compression de cette charge. Comme par ailleurs, la France réussit le prodige de baser une grande part de son imposition, et toute la protection sociale sur une base salariale, on a là les secrets du modèle français et de son échec.

Le libéralisme proclame avec raison qu'il n'est de richesse que d'homme, mais les règles de comptabilité classent le travail comme une charge. Imaginons que l'on puisse mettre à l'actif l'expérience, le savoir-faire et tout le capital immatériel que représente les salariés. C'est toute une gestion qui pourrait être infléchie dans un sens plus favorable à cet homme. De manière assez inattendue, ce sont les clubs de foot qui sont en avance dans ce domaine en demandant à ce que leurs joueurs puissent figurer à l'actif de leur bilan et non plus uniquement en charge dans leur compte de résultat.

A livre Valérie Charolles, on se donne quelques armes pour sortir de l'impasse actuelle. Son livre mérite bien cet exergue de Wittgenstein :

"Quel est ton but en philosophie ?
Montrer à la mouche l'issue par où s'échapper de la bouteille à mouches" 

17/11/2006

Une biographie des Rolling Stones

Cette biographie des Stones est parue en 2002, parue en livre de poche en 2004. François Bon a aussi un blog, que je viens de découvrir, où il publie  ses travaux littéraires. C'est l'occasion de parler d'un chef d'oeuvre.

François Bon a écrit LA biographie des Rolling Stones.  Il fallait un véritable écrivain pour sortir le greatest rock'n roll band in the world de tous ses clichés. Et pourtant, vous les aurez tous. La rencontre de Mick et Keith parce qu'ils aimaient tous les deux Chuck Berry; mais non ce n'était pas si exotique que ça à l'époque. L'année 1963,  et comment en un an, ils passent de leur bauge d'Edith Grove aux hurlements des filles. La suite est si connue, de Satisfaction à la mort de Brian Jones, jusqu'aux montagnes d'héroïne de l'enregistrement d'Exile on Main Street. On est alors presque à la fin du livre, quand il leur reste encore plus de 30 ans à ramasser les dollars de leur légende ( et ce n'est pas fini) .

Toute cette histoire, c'est la prise de pouvoir de Keith Richards qui était un mauvais guitariste, timide, "boring", et que Brian Jones a accepté parce qu'il fallait bien, parce qu'il avait besoin d'un chanteur, et que le chanteur n'allait pas sans son copain bourré d'acné.  Dès qu'on parle des Rolling Stones, on ne parle plus que de Keith. François Bon sait que le patron c'est Mick Jagger, que la légende c'est Keith, mais il ne tombe pas dans le piège de sous estimer les autres.

Il remet Brian Jones à sa place, qui n'est pas la première, mais qui fut le fondateur, avant d'être dépassé par son oeuvre. Mick Jagger a tout senti de son époque, il s'est retrouvé le porte parole d'un mouvement qu'il n'avait pas prévu. Il ne s'est jamais pris pour un poète, et pourtant ses textes vont bien au delà d'un Jim Morrison, tellement boursouflé (c'est le cas de le dire). Et les deux silencieux, c'est bien simple, les Stones n'ont commencé à décoller que quand Bill Wyman, et surtout Charlie leur ont apporté leur expérience de vrai musicien.

Pour écrire sur le Rock'n Roll, il  y a deux solutions. Il y a l'envers du rock, de Nick Kent, vous y trouverez tous les magnificent loosers, de Syd Barrett à Kurt Cobain en passant par cet abruti de Sid Vicious. Ils sont tous morts d'être tombé dans le piège du poète maudit, qu'il croyait nécessaire à leur gloire,  constamment manipulé par une partition noire qu'ils n'ont pas écrite.  C'est facile d'être une légende en mourant jeune.

Les Rolling Stones sont vieux. Il y a longtemps que ce n'est plus que du business, et musicalement, ils n'intéressent plus personne. C'est là que le livre de François Bon devient nécessaire. Quand la musique est morte, et que l'incandescence primitive est noyée sous les dollars, il reste les Rolling Stones, parce qu'ils ont toujours été plus forts que cette même partition qu'ils ont un peu écrite, souvent sans en être conscient.

François Bon est lui aussi constamment meilleur que son sujet, et je parierais que Keith Richards est resté très "boring". Peut-on s'intéresser aux Stones quand on a moins de 40 ans?   

"Le terme de mécanique appliqué à la machine humaine lorsqu'elle mêle d'extrêmes situations personnelles à des points de crête où se jouent dans les mains de quelques hommes le virage presque entier du monde revient à Saint-Simon dans son démêlage noir de l'agonie du grand siècle. Son fils était marquis de Ruffec, où lui-même dormit en se rendant à son ambassade d'Espagne. À Ruffec aussi, sur la côte d'Angoulême (du temps que c'était encore à la littérature de compter pour le mythe) que Lucien de Rubempré attendit sa Bargeton, et que le 6 mars 1967 j'ai pour la première fois croisé Keith Richards face à face."

A ce moment là, Keith Richards s'apprête à évincer définitivement Brian Jones à la tête des Rolling Stones ( et dans les bras d'Anita Pallenberg ).  Que ceux qui ne le croiseront plus jamais lisent le  livre de François Bon.  Ce n'est pas pour rien qu'il évoque Saint-Simon, et c'est après la lecture du petit duc qu'il s'est lancé dans cette biographie. Ce livre survivra aux Rolling Stones, commes les Mémoires ont sublimé les grandeurs et servitudes de la cour du Roi.

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