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René de Beauregard - Page 6

  • Des natalités - En France et ailleurs

    On n'a pas si souvent l'occasion de se réjouir pour ne pas saluer la bonne santé de la natalité française. Avec 834 000 naissances et 543 000 décès, la population continue d'augmenter pour atteindre 64,3 millions d'habitants (France métropolitaine et Outre-mer). Les projections de l'INSEE tablent sur une population qui se stabiliserait autour de 70 millions dans les années 2050.

    Autant l'on peut s'inquiéter de l'accroissement de la population mondiale qui est en fait un accroissement de la population asiatique et africaine, autant il est permis de se réjouir que la France renouvelle ses générations tout en accroissant l'espérance de vie.

    Un pays qui ne renouvelle pas ses générations est un pays qui se suicide lentement et va au devant de problèmes insurmontables. Le cas du Japon est spectaculaire : Les projections annoncent une population de 95 millions d'habitants en 2050, soit 32 millions de moins que les 128 millions de 2004. A plus long terme, la population baisserait jusqu'à descendre sous la barre des 50 millions en 2100.

    Les études montrent que le désir d'enfant des pays développés se situe en moyenne aux alentours d'un peu plus de deux (2,1),  autrement dit au seuil correspondant au renouvellement des générations.

    Le politique n'a pas à  se mêler d'un désir d'enfant qui doit rester une affaire individuelle. Il peut, et de mon point de vue, il doit, s'efforcer de permettre à ce désir d'enfant de s'exprimer au mieux. C'est ainsi que la France maintient au fil des ans et des divers gouvernements une politique familiale relativement efficace. La politique familiale se définit par diverses prestations en espèces (congés de maternité, allocations familiales) et en nature (crèches, aides à domicile, scolarisation précoce).

    Les aides en nature sont largement aussi efficaces que les aides financières. Elles rendent possible aux mères de famille de cumuler un emploi et la garde des jeunes enfants. Il est frappant de faire une comparaison entre les politiques françaises et allemandes.

    La politique familiale française vient de son histoire et la longue stagnation de sa population tout au long du XIXème siècle. Jusqu'en 1800, la France était le pays le plus peuplé d'Europe avec près de 30 millions d'habitants. En 1900 elle dépassait péniblement les 40 millions. Pendant ce temps, l'Allememagne passait de 21 millions à 56 millions. Pas besoin de chercher plus loin, une des clés des différentes guerres. Et il est vrai que la politique familiale française a été pensée comme un moyen de concurrencer le dynamisme allemand et d'arriver à aligner suffisamment de divisions. D'où la mauvaise réputation de ce type de politique, accusée de vouloir fournir suffisamment de chair à canons.

    C'est maintenant en Allemagne que le problème se pose avec son taux de fertilité de 1,32 enfants par femme (2,1 en France). L'Italie ne fait guère mieux avec 1,31, sachant que c'est une moyenne qui cache une grande disparité entre la prospère Italie du Nord qui ne fait plus d'enfants et l'Italie du Sud. Ce n'est sûrement pas un hasard si tous ces pays (Japon, Italie, Allemagne) subissent toujours le contre coup des régimes fascistes qui encouragaient une natalité destinée ouvertement à fournir des soldats. Ils ont également laissé le souvenir de l'endoctrinement des enfants dans des structures collectives à la gloire du régime. Encore aujourd'hui, en Allemagne, il n'est pas bien vu de laisser son enfant dans une crèche. Les choses évoluent, l'Allemagne a enfin pris conscience du danger démographique. Mais il lui faudra du temps pour se redresser.

    D'autre pays souffrent aussi d'une dépopulation préoccupante. En particulier les ex pays de l'Est. Une étude de l'INED s'attache à comparer la démographie  de la France et de l'Ukraine, de superficie et de population semblables à la veille de la seconde guerre mondiale. Aujourd'hui la population de la France dépasse de 30% celle de l'Ukraine qui souffre en plus d'une espérance de vie en décroissance. Là aussi le poids le l'histoire soviétique et de la guerre aura été considérable.

  • Réunion de service à la société Potemkine

    9h-12h : Réunion de service chez Potemkine Inc (une entreprise pas si imaginaire que ça). A l'ordre du jour :

    • Les chiffres du trimestre : le réalisé par rapport aux objectifs
    • Processus d'avant-vente : une suite d'acronymes réservés aux initiés
    • Le nouvel outil de P&L : Calcul de marges sur les affaires
    • Questions diverses

    A la fin de la réunion, le manager fait passer une feuille sous la forme d'un tableau donnant des numéros de question, avec les réponses à donner à ces questions. Il commente :

    "Vous avez tous reçu un mail pour cette formation obligatoire sur la nouvelle stratégie de Potemkine. Il faut une journée pour suivre la formation, et 2 heures pour répondre au test obligatoire qui suit la formation. Comme on n'a pas de temps à perdre avec ça, j'ai demandé à Jean de s'y coller, et de fournir les bonnes réponses à toute l'équipe. Elles sont sur la feuille ; à vous de jouer. L'important est que la France ait un bon taux de participation et de bonnes réponses à ce test. Comme ça on aura de bons chiffres et ils nous foutront la paix. Moi, on me demande de faire du décor, je fais du décor".

    Quelques jours plus tard, lors d'un entretien "one to one", le manager demande à un des membres de l'équipe :

    - Qu'as-tu pensé de notre dernière réunion ?

    - Eh bien, Potemkine vend des solutions informatiques à des clients et on a passé une réunion entière à parler de nos chiffres, de nos processus internes et de nos problèmes de boutique. Rien sur ce que l'on vend, ou un exemple de projet client.

    - C'est vrai, mais j'avais prévu que Marina nous parle de son projet NITI (New Information Technology Infrastructure). Malheureusement, on n'a pas eu le temps.

    - Effectivement, on n'a pas eu le temps. On a pris 3 heures à gérer nos processus et à se regarder le nombril. Du coup, on n'a plus le temps pour parler de nos clients. Trois heures à se regarder fonctionner ; plus de temps pour s'occuper du client : c'est caractéristique d'une entreprise qui est en train de mourir.

    - J'accepte ta remarque. Mais c'était une demande de l'équipe de faire le point sur nos processus internes. On nous demande tellement de reporting qu'il faut s'arranger pour qu'on puisse avoir de bons chiffres.

    - ....

    N.D.L.R. : Potemkine, favori, amant et ministre de la grande Catherine de Russie aurait fait fabriquer des villages en décor de carton-pâte pour faire croire à la Tsarine que la Crimée nouvellement conquise était riante et prospère. Le nom de "village Potemkine" est resté pour désigner ces opérations de propagande où un décor factice masque une réalité non conforme aux rapports officiels.

  • Nos résolutions

    C'est tellement facile de tenir ses résolutions. Il suffit de bien choisir ses objectifs et de s'y tenir. Un autre René (Descartes) avait déjà remarqué qu'il nous faut :

    "une volonté ferme et constante d'exécuter tout ce que nous jugerons être le meilleur et d'employer toute la force de notre entendement à en bien juger [..]  C'est de cela seul que résulte toujours le plus grand et le plus solide contentement de la vie. Ainsi j'estime que c'est en cela que consiste le souverain bien."

    Chacun peut constater combien il est facile d'atteindre ses objectifs quand ils sont bien fixés. Tout semble alors se plier à notre volonté. Un par un les obstacles disparaissent ; on se sent invincible. Si vous êtes comme moi, tout ce que vous avez vraiment réalisé dans votre vie a été obtenu sans grand effort, au prix d'une volonté sereine et assurée d'atteindre son objectif.

    Et pourtant, nous ne tenons pas nos résolutions, nous ne nous fixons pas vraiment d'objectifs, et on a tendance à se laisser aller au hasard des circonstances. C'est, que si la méthode est invincible, le résultat est toujours décevant. Non que l'on n'atteigne pas l'objectif fixé. On l'atteint bien, mais cette satisfaction du devoir accompli ne s'accompagne de rien de plus. Pas de bonheur particulier, de clé pour une vie bonne ou le "souverain bien". Si vous pensez atteindre un état mental particulier  - et supérieur bien sûr - en suivant ces recommandations, vous être bons pour la première secte qui passe à votre portée.

    On n'est pas plus heureux d'avoir accompli son devoir. On n'est pas spécialement malheureux dans la lâcheté du laisser aller. Et ils sont tellement énervants, tellement chiants ces gens qui réussissent tout ce qu'ils entreprennent, qui ne comprennent pas pourquoi tout le monde n'y aboutit pas. Car en effet, on l'a déjà dit, on l'a déjà expérimenté, c'est très facile.

    Mais on préfère souvent la chaleur du troupeau qui se laisse guider, à l'austérité non récompensée de ceux qui se prennent en main.

    Il n'y a rien à gagner à tenir ses résolutions, rien à perdre non plus. Mais au passage on aura peut-être été utile à soi-même ou aux autres.

    Bonne année 2009 à tous et spécialement à Catherine de Planetargonautes aussi talentueuse qu'adorable et fidèle

  • La télé publique d'état

    Par caprice, le Président de la République veut nommer et révoquer les présidents de l'audiovisuel public. Deux arguments sont invoqués en faveur de ce mode de désignation :

    • La fin de l'hypocrisie qui consiste à passer par un aréopage de personnalités qualifiées comme celles qui composent le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel (CSA)
    • Tous les dirigeants des entreprises publiques sont nommées par le Président de la République ou le gouvernement. Pourquoi faire une exception pour ceux de l'audiovisuel ?

     

    1. L'argument de la fin de l'hypocrisie est typiquement LePennien. A l'époque de sa gloire, Le Pen proclamait qu'il osait dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. D'après ce type de posture, l'important est d'être authentique quelles que soient les opinions que l'on ait. C'est ainsi que la nomination par le CSA étant réputée truquée (elle l'est sans doute), autant jeter le masque et afficher cyniquement les préférences personnelles ou politiques qui déterminent le choix.

      Entre la bêtise qui peut nous prendre, la bassesse qui parfois nous anime, il y a normalement le filtre de l'intelligence ou de l'éthique, et l'on est pas forcé d'étaler au grand jour tout ce qui ne mérite pas de l'être. On doit aussi ne pas céder à toutes nos envies. C'est même ça qui fait que nous pouvons être un peu civilisé.
      J'ai vu ce bijou dans la vitrine. Dans mon désir d'authenticité et refusant l'hypocrisie, je suis donc passé à l'action, ai brisé la vitrine et emporté le bijou, dit le voleur. Normalement, ça ne marche pas devant les tribunaux.

      L'argument de l'hypocrisie est sans valeur

    2. Pourquoi faire une exception pour l'audiovisuel alors qu'il est normal que le patron d'une entreprise publique soit nommé par le chef de l'Etat. Il en est ainsi de la SNCF, par exemple.

      Il est normal de nommer le patron de la SNCF en tant qu'instrument de la politique des transports et de l'aménagement du territoire. Cette politique fait partie des choix qui sont pris lors des élections. Il est pourtant courant de voir nommer un dirigeant qui n'est pas du même bord politique que la majorité du moment. C'est le cas actuellement. De plus les différentes politiques d'aménagement du territoire ne sont pas un sujet d'opposition radicale entre les différents partis.

      Il n'en est pas de même de l'audiovisuel où toutes les opinions doivent pouvoir s'exprimer de manière équitable. Il n'y a pas et il ne peut pas y avoir de consensus en ce domaine. Il ne doit pas exister une politique de l'information. Il ne doit pas exister une politique de l'émotion, qui en diffusant à haute dose toute sorte de programmes liées au affaires criminelles orientent l'opinion vers une demande de répression encore plus accrue

    Les deux arguments sont donc irrecevables. De plus la menace continuelle sur les budgets des différentes entreprises de l'audiovisuel sera un moyen de pression insupportable à tout dirigeant souhaitant conserver un minimum d'indépendance.

    On peut donc se joindre à la pétition en ligne de Marianne. Parfois les pétitions sont utiles. Le retrait (partiel) du fichier EDVIGE prouve qu'un fort mouvement d'opinion peut faire reculer des initiatives aussi liberticides.

  • Travailler le dimanche

    La question du travail dominical agite nos députés, l'Eglise catholique, et les commentateurs.

    Il m'arrive de travailler le week-end et la nuit. Je viens même de passer deux week-ends de suite chez un client (d'où mon silence sur ce blog : on ne peut pas être partout !!)

    La mission consistait en diverses mises à jour logicielles et matérielles. En jargon informatique, on parle d'upgrade. Pour être plus précis, ce client fait tourner son entreprise avec SAP : prototype du progiciel dévoreur de budget pour certains, facteur clé de l'efficacité industrielle pour d'autres.

    Quoi qu'il en soit, toute la production de cette entreprise, depuis l'approvisionnement jusqu'à la distribution chez ses clients est sous le contrôle de SAP. Une opération lourde, de remplacement ou d'upgrade de composants logiciels suppose l'arrêt du service, et ne peut donc s'effectuer qu'en heures non ouvrées, pour ne pas pénaliser l'activité ordinaire de l'entreprise.

    Opérations techniques et planning

    Voici le programme de ces deux week-ends :

    • 8 et 9 novembre :
      • Remplacement de serveurs
      • Upgrade de l'Operating System (Solaris 8 vers Solaris 10)
      • Upgrade de la base de données (Oracle 9.2 vers Oracle 10.2)
      • Tests et recettes SAP au niveau fonctionnel et technique
    • Lors de premier week-end, SAP n'est pas modifié. Il s'exécute dans la même version au dessus d'un socle technique différent
    • Temps de travail :
      • Samedi 8 novembre : de 8h à 22h30
      • Dimanche 9 novembre : de 9h à 16h
      • J'ai fait le week-end tout seul
      • Temps de travail en heures non ouvrées: 22 heures

     

    • 14-15-16 novembre
      • Upgrade SAP de la version 4.6C vers la version ECC6
    • Temps de travail et planning :
      • Vendredi 14h : Préparation de l'opération et dernière mise au point
      • Vendredi 14 21h : Démarrage de la sauvegarde
      • Samedi 15 à partir de minuit : Démarrage de l'upgrade SAP
      • Dimanche 16 novembre à 5h30 du matin : Fin de l'upgrade
      • Dimanche 16 à 6h : Lancement de la sauvegarde
      • DImanche 9h : Fin de la sauvegarde - Tests techniques et fonctionnels jusqu'à 14h
      • Dimanche 18h : Retour à la maison
    • Nous étions deux lors de ce deuxième week-end
    • Temps de travail en heures non ouvrées pour chacun : 21 heures

    Aspects réglementaires et financiers

    Dans mon entreprise, ce type de mission est basée sur le volontariat. Sachant que nous ne sommes pas très nombreux à avoir des compétences SAP, on a vite fait le tour des volontaires potentiels. Disons qu'on s'arrange entre nous, et que le management nous laisse nous débrouiller. Au cours d'une année, il faut compter une petite dizaine d'opérations de ce type.

    Il est en principe interdit d'effectuer plus de onze heures consécutives, qui doivent elles-mêmes être suivies d'un repos de onze heures également. Dans notre cas, ce type de réglementation n'est pas applicable ; il n'est d'ailleurs pas appliqué. J'ai travaillé du vendredi 14 heures jusqu'au samedi matin à 7 heures du matin avec une  pause d'une heure pour le dîner.

    Financièrement, les interventions en heures non ouvrées sont facturées double au client. Dans le cas des opérations des deux week-ends, la proposition est de :

    • Samedi 8 novembre : Upgrade Oracle = 1 jour x 2 = 2 jours (le dimanche ne sera pas compté, car il est dû à des problèmes techniques)
    • Upgrade SAP du 14 au 16 novembre = 40 heures = 5 x 8 heures x 2 = 10 jours
    • Une journée normale (ou tranche de 8 heures) est facturée 1250 Euros + 150 Euros de frais de déplacement
    • L'ensemble des deux week-ends a donc été facturé (1250 x 12) + (150 x 6 )  = 15 900 Euros
    • En heure ouvrée, le même nombre d'heures aurait été facturé (1250 x 6) + (150x6) = 8400 Euros

    En ce qui nous concerne, nous sommes payés en heures supplémentaires 250 Euros bruts par tranche de 4 heures non ouvrées. Cela fait un total de 64 heures. 64 heures divisées par 4 donnent 16 x 250 Euros = 4000 Euros bruts, au prorata des heures supplémentaires de chacun.

    L'opération reste bénéficiaire pour mon employeur qui facture le double. En principe, le doublement de tarif lui est très largement profitable puisqu'il verse 2x250 Euros bruts pour une surfacturation qui est supérieure à 1000 Euros (1250 dans ce cas de figure). Dans notre exemple, la différence ne lui pas autant favorable du fait du premier week-end qui ne sera pas totalement facturé au client, mais qui devrait m'être payé aux heures effectivement réalisées (Normalement !!)

    Quelques réflexions

    Les prix de journée peuvent paraître exhorbitants. Ce sont pourtant les tarifs ordinaires pour ce type d'intervention. A ma connaissance, un consultant Oracle ou SAP est souvent facturé 1400 Euros la journée, 1800 dans certains cas. Pour des missions d'administration technique de longue durée, une SSII sera plutôt entre 600 et 800 Euros suivant le profil.

    On doit noter que ce type d'intervention est extrêmement stressant. Une erreur de manipulation ou une mauvaise préparation peut mettre en péril l'ensemble de la manipulation, qui devra être reportée dans le meilleur des cas, ou qui nécessitera un retour en arrière toujours périlleux, ou même mettre au chômage technique l'ensemble de l'entreprise en cas de grave problème.

    A titre personnel, je ne refuse pas ce genre d'interventions (même si ce type de tâche technique ne fait plus partie de mon activité ordinaire). Elles font un complément  de revenus nonnégligeables, et il n'y en a jamais plus d'une par mois. Par ailleurs, j'ai la faculté d'organiser mon temps de travail de manière assez libre. Voilà pourquoi je suis prêt à travailler certains week-ends, ou certains soirs quand il y a besoin. Pendant des périodes moins chargées, je m'autorise des journées moins pleines sans que l'on vienne compter mes heures. C'est une confiance réciproque, profitable à  mon employeur comme à moi-même.

    Je ne suis pas du tout certain que cela soit valable pour tous ceux qui sont menacés d'une extension légale des journées de travail jusqu'au dimanche, telle que les discussions actuelles le prévoient. Les opérations d'upgrade informatiques que je viens de décrire font partie des travaux de maintenance qui se font, par nature, lorsque l'activité ordinaire est arrêtée. Je ne vois aucune valeur à généraliser ces travaux aux tâches qui peuvent être effectuées en heures ouvrées. Tout ce qu'on peut en attendre est un léger effet sur l'emploi et une hausse des prix non négligeable. Tout cela, à condition que ces heures soient rémunérées en heures supplémentaires, ce qui n'est assurément pas garanti si cette pratique se généralise.

    Le repos du dimanche a été rendu obligatoire par une Loi du 18 novembre 1814, supprimé en 1880, puis rétabli en 1906. Nous vivons sous ce régime depuis un siècle, cela n'empêche pas les trains de rouler le dimanche, ni d'avoir du courant éléctrique, d'être soigné en cas de besoin, ou d'effectuer des opérations de maintenance. La suppression de cette journée aurait des effets négligeables sur le plan économique et catastrophiques sur le plan social comme sur le plan symbolique des valeurs.

  • Un dos maçonné

    Vraiment, Rimbaud aurait bien fait de tourner un "dos maçonné" à ses anciennes activités littéraires ?

    C'est ainsi que René Char image une rupture qu'il essaie de défendre malgré l'évidence d'un parcours qui finit très banalement.  Tout indique, en effet, qu'après ses trois années de poésie, Rimbaud  s'est très communément rangé. Il voulait faire de l'argent, se marier, et ne parlait plus de ses poésies. Juste des rinçures, disait-il, quand il daignait encore en parler.

    René Char ne pouvait pas mieux dire avec ce dos maçonné. Rimbaud quittait ce cadeau de la vie qu'on nomme adolescence. Une, deux ou trois années pendant lesquelles tout est questionné, remis en cause et rejeté. Tout le discours parental et scolaire n'a plus aucune légitimité ; on a la chance alors de pouvoir construire le sien. Peu en profitent, il est bien compliqué de ne plus avoir les certitudes de l'opinion commune. Voilà une période dont beaucoup se souviennent avec mépris comme l'instant où l'on se pose la questions idiote du "sens de ma vie".

    Il faut juste admettre que la vie n'a de sens que celui qu'on lui donne. Mais non, ils préféreront se rendormir comme passager d'un processus biologique qu'on appelle la vie. Après cette période vraiment trop dérangeante, on accueille avec soulagement le confort de l'opinion toute faite (mais par qui ? n'est plus une question) et de la vie comme habitude. Le dos est bien maçonné, bardé de certitudes qu'on ne remettra surtout plus en question. Bétonnons, colmatons,  et ne revivons plus jamais cette période si dérangeante.

    D'autres, plus rares, se décident alors à prendre les commandes. La voie n'est plus tracée par d'autres et il s'agit de voir au loin, jusqu'au tombeau bien ouvert qui nous attend tous, pour retrouver quoi ? L'éternité.

  • La publicité posthume de Soeur Emmanuelle

    Mais qui suis-je donc pour dire ma gêne à écouter ce message posthume de Soeur Emmanuelle ? Rien de ce que je peux faire ne peut se comparer.

    Enregistré deux ans avant sa mort voici ce qu'elle nous dit :

    "Lorsque vous entendrez ce message, je ne serai plus là. En racontant ma vie, toute ma vie, j'ai voulu témoigner que l'amour est plus fort que la mort. J'ai tout confessé - le bien et le moins bien - et je peux vous le dire. De là où je suis, la vie ne s'arrête jamais pour ceux qui savent aimer".

    On ne pourra même pas accuser quelque requin qui voudrait faire du fric sur le dos de la sainte. C'est bien elle qui aura enregistré ce message au profit de son association d'aide aux défavorisés (Asmae-Association Soeur Emmanuelle).

    En entendant cette pub, ce matin, j'ai tout simplement été épouvanté. Comment peut-on parler de la mort sur ce ton guilleret, sur un air d'opérette, comme s'il s'agissait d'une simple plaisanterie ? Ceux qui me lisent savent que je n'ai aucune hostilité à l'égard du message du Christ et que mes incertitudes aimeraient bien se tranformer en véritable Foi.

    Mais à entendre cette voix, qui n'est pas d'outre tombe, j'ai eu le sentiment que tout était faux. Comme si, décidément, la mort n'était rien qu'un simple passage d'où l'on pourrait encore nous parler, comme si de rien n'était, et que rien ne changeait, fondamentalement. Comment pouviez-vous, sans rien en savoir, affirmer avec tant de certitude, ce que vous connaissez peut-être, mais que vous ne pouvez plus nous dire, malgré ce subterfuge ? La technique permet ce genre d'illusion ; croyez-vous que cet espèce "d'enregistrement-réalité" puisse nous tromper ? Il nous plonge, au contraire, dans l'épouvante de la mort, comme un spectacle de plus.

     

     

  • Des sifflets du Stade de France à Bernard Tapie

    Les sifflets du Stade de France lors de la Marseillaise précédant le match France-Tunisie sont un bon exemple d'une certaine impuissance du politique.

    1. Ces sifflets sont intolérables
    2. Il faut donc les sanctionner, comme le prévoit la Loi
    3. La meilleure sanction est de suspendre le match et de poursuivre les fauteurs de trouble

    Ca ne marche pas, nous disent les "experts" :

    1. On ne peut le faire que pour un match amical. Lors d'un match officiel, on sanctionnerait l'Equipe de France. Les supporters de l'équipe adverse auraient beau jeu de siffler la Marseillaise pour faire annuler la rencontre et du même coup faire perdre l'équipe de France
    2. On arrive à cette absurdité, que l'on sanctionnerait les sifflets lors d'une rencontre amicale sans enjeu, tout en les tolérant au cours d'une partie officielle
    3. On ne peut pas faire évacuer 80 000 personnes d'un stade de manière impromptue (NDLR : Mais que fait-on en cas d'incident grave, écroulement d'une tribune, incendie ? On les laisse tous brûler à l'intérieur ???)
    4. Donc c'est impossible. Le politique aura, une fois de plus, fait la preuve de son impuissance
    5. Voilà ce que disent les commentateurs qui ont la partie facile à critiquer ce genre de décisions précipitées. Ils se gardent bien d'avoir le début d'une idée pour contrecarrer des sifflets qu'ils jugent tous insultants.

    Voilà Bernard Tapie qui arrive, hier soir, dans l'émission d'Arlette Chabot. Une fois de plus, il fait le spectacle, et met tout le monde dans sa poche (y compris votre serviteur).

    Et voici sa solution : Les siffleurs sont dans une logique d'escalade. On a sifflé lors du France-Algérie, et du France-Maroc, il faut faire encore plus fort pour le France-Tunisie. Et il faut que ça se voit, que ça s'entende, et qu'on en parle à la télé. La réussite a été totale, puisque le Président de la République lui-même s'en est mêlé. Soyons certains, qu'à la prochaine occasion, ils tenteront d'être encore plus visibles et bruyants.

    Mais quel est le problème ? Ils couvrent la Marseillaise de leurs sifflets. Il suffit de couvrir leurs sifflets de la Marseillaise. Le moyen est fort simple, coupons les micros d'ambiance et ne filmons pas les siffleurs. On ne les verra pas, on ne les entendra pas. La Marseillaise sera toujours jouée et triomphera des siffleurs. Ceux-ci, déçus qu'on ne parle plus d'eux puisque ils n'auront pas été entendus abandonneront vite des sifflets inaudibles qui ne scandaliseront plus personne.

    Ce n'est pas pour rien que Bernard Tapie est populaire chez ces siffleurs. Il les comprend, il peut donc aussi trouver des armes contre leurs excès.

  • Karl Popper, Socrate et le fondamentalisme

    La recherche de l'erreur est le moteur du progrès scientifique. Une expérience réussie, qui confirme une théorie, n'apporte rien à cette théorie qui existait déjà précédemment. Elle a de la valeur à titre de preuve et de consolidation, mais elle n'apporte rien de plus à nos connaissances. L'expérience positive consolide la position acquise, mais ne conquiert pas de nouveaux territoires. L'expérience qui démontre la fausseté d'une assertion ouvre de nouvelles questions. On ne sait pas encore, à ce moment, la portée de cette expérience et il faudra de nombreux travaux pour savoir si elle a une valeur dans le cadre de la théorie, si elle amène à des corrections de détail, ou si elle est le prémisse à la construction d'une nouvelle et meilleure théorie. De toutes façons, elle amène des questions, démontre que l'on n'a pas atteint la vérité et que le progrès n'a pas atteint sa fin.

    C'est pour cette raison que Karl Popper mettra l'accent sur la notion de falsifiabilité. Une assertion, nous dit-il, doit être suffisamment précise pour que l'on puisse la falsifier, c'est à dire la réfuter, sinon elle n'a pas de valeur scientifique. Autrement dit, à l'assertion "p" il doit être possible de concevoir la proposition opposée "non-p" qui ait un sens, et qui doit pouvoir être expérimentée dans le domaine considéré.

    Les XVIIIème et surtout XIXéme siécles ont été des âges de la croyance en la vertu morale, sociale et politique du progrès scientifique. Le XXème siècle aura vu cette croyance s'écrouler sous les coups de la technique d'Hiroshima. Il verra aussi, de manière moins aveuglante, mais tout aussi destructrice de ses fondements religieux, la science dépouillée de sa prétention à un accès possible à la vérité.

    Il ne nous reste plus que le doute, l'approximation et l'inconfort de la recherche de l'erreur, moteur du progrès scientifique. Le progrès scientifique reste possible, mais il a changé de nature.

    Comment ne pas voir que la science retrouve l'enseignement de Socrate. "Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien". La science au début du XXème siècle croyait avoir résolu tous les problèmes.  Elle croyait tout savoir, elle a compris que non. Elle croyait pouvoir accéder à la vérité, elle sait maintenant que c'est impossible. Elle croyait à un modèle simple, à une grande Loi qui résumerait tout, et d'où toute sa connaissance découlerait. La mécanique quantique a balayé cette croyance, de nature religieuse. Il ne lui reste plus que l'incertitude.

    Socrate laissait ses interlocuteurs insatisfaits, agacés. Ils n'avaient pas trouvé de réponse, et Socrate ne voulait pas, ne prétendait pas leur en donner. Il les mettait en face de notre ignorance. C'est le chemin parcouru qui représente l'enseignement de Socrate, ce n'est pas le résultat. C'est aujourd'hui aussi le constat auquel la science doit faire face avec lucidité.

    Dans ces conditions, et si la science ne peut plus être une certitude, quelle en est la valeur ? D'autre type de recherche, essentiellement religieuse, que l'on qualifie aujourd'hui de fondamentalisme, se retrouve en position d'interroger la science. Après avoir été rejeté comme bavardage et superstition par le scientisme triomphant, le fondamentalisme peut à son tour dénoncer la science comme recherche illusoire d'une vérité qui ne vaut pas mieux que la sienne, puisqu'elle avoue son impuissance, alors que lui ne doute pas de la vérité de sa révélation. Ce ne sont plus les conséquences techniques de la science qui sont alors rejetées mais trois siècles de progrès scientifique.

  • On revote le plan Paulson

    Après le premier plan Paulson, les députés américains viennent de voter le second. 612 milliards cette fois, contre 700 pour le premier. Il est vrai que celui-là est voté tous les ans, alors que l'autre ne devrait être qu'exceptionnel, même s'il ne sera pas suffisant.

    Ce budget de 612 milliards est le budget de la défense américaine, voté tous les ans, mais avec beaucoup moins de débats que l'autre.

    C'est à Chalmers Johnson, professeur à l'université de San Diego que l'on doit cette mise en parallèle pleine d'enseignements. On peut lire son analyse sur le site de Contreinfo.

    Voilà qui va consoler Bernard-Henri Lévy. Il s'inquiétait que les 700 milliards du plan Paulson ne pourrait plus être disponible pour les guerres d'Irak et d'Afghanistan. Rassurez-vous cher BHL, l'industrie militaire américaine continue à bien se porter.

    C'est tous les ans qu'on lui vote un plan Paulson

  • Fallait-il voter le plan Paulson ?

    Le plan Paulson, c'est juste 700 milliards de dollars versés dans le tonneau percé par l'ivresse d'un système hors de tout contrôle. 700 milliards versés sans aucune compensation, pour tenter d'éviter le naufrage. 700 milliards versé par Henry Paulson, au système bancaire auquel il participait encore, il y a à peine 18 mois, en tant que patron de la banque Goldman Sachs.

    Ca paraissait si simple : comme d'habitude quelques établissements trop exposés allaient disparaitre, le contribuable paierait la note, et, une fois le système purgé, tout allait repartir comme avant. Simple crise du capitalisme dont il fallait admirer la propension à s'adapter à toutes les crises, y compris les plus sérieuses comme celle-ci.

    C'est alors que Wall Street respire, le CAC 40 remonte de 10% et Henry Paulson est célébré comme le sauveur du capitalisme. Il est vrai que le Président Bush a disparu dans cette affaire, complètement dépassé par les événements ; ce qui vaut sans doute mieux pour tout le monde.

    Mais non, le plan Paulson n'a pas été voté par la chambre des représentants. Alors qu'il était célébré comme le symbole de la capacité toujours renouvelée des Américains à réagir aux crises de leur système, voilà que c'est le peuple américain lui-même qui n'en veut pas.

    L'inconvénient d'une démocratie, c'est les élections !! La moitié de la Chambre des Représentants est renouvelée dans 5 semaines, le même jour qur l'élection présidentielle. Et que disent les électeurs à leurs représentants ? Ils disent que cette fois-ci, ils ne veulent pas payer pour secourir les dirigeants financiers, au tarif de $2,333 par habitant des Etats-Unis (tous âges confondus). Ils disent que ça fait 30 ans, depuis la révolution libérale reaganienne, que l'on défend un modèle où chacun doit prendre ses responsabilités et ne doit pas compter sur le parapluie de l'Etat en cas de défaillance personnelle. Il disent que ça fait 30 ans qu'on leur dit que tout ce qui ressemble à une solidarité envers ceux qui échouent n'est qu'un encouragement à la paresse.

    L'année dernière, 1,5 millions d'américains ont été expulsés de leur foyer faute de pouvoir rembourser leur emprunt. On en prévoit 2,5 millions cette année. Irresponsables sont donc ces 4 millions de ménages incapables de gérer leurs finances personnelles : qu'ils n'attendent aucune aide de l'Etat.

    Irresponsables sont les ex-stars des produits dérivés  dont l'avidité a conduit à ces expulsions, et l'aveuglement à croire que le système pouvait perdurer.

    Injuste aurait été de leur signer ce chèque en blanc de 700 milliards, de peur que le système ne s'écroule

    On peut lire dans la presse américaine, comme le Christian Science Monitor , à quel point ce plan scandalise les électeurs qui y voit, non sans raison, le sauvetage par le contribuable, d'une caste arrogante et irresponsable.

    "La plupart des législateurs ont été submergés par les appels et les messages d'électeurs en colère, qui y voit (dans ce texte), les dollars du contribuable à la rescousse des grosses fortunes de Wall Street"

    "Most lawmakers had been deluged with calls and e-mail from voters angry that, as they see it, taxpayer dollars would be used to bail out Wall Street fat cats."

    On peut lire aussi, dans le New York Times par exemple , comment beaucoup de Représentants n'ont pas voté ce texte,  par simple incapacité à comprendre que le monde a changé.

    Un représentant du Texas, Jeb Hensarling, vote non, juste parce que ce plan ressemble à une intervention de l'Etat dans l'économie, une pente glissante vers le socialisme.

    "I fear that, under this plan, ultimately the federal government will become the guarantor of last resort, and Madam Speaker, that does put us on the slippery slope to socialism."

    Un autre, Paul Ryan du Wisconsin,  est encore plus franc :

    "On doit comprendre cette angoisse... Si nous n'arrivons pas à la surmonter, je crains que le pire soit à venir. Le problème est que nous sommes à un mois des élections. On a tous peur de perdre notre job. Tous, la plupart d'entre nous, disent que ce texte doit passer mais je préfèrerais que ce soit toi qui vote pour, plutôt que moi."

    "We have to deal with this fear. ... If we fail to pass this, I fear the worst is yet to come. The problem we have here is we're one month away from an election. We're all worried about losing our jobs. All of us, most of us say, this thing needs to pass, but i want you to vote for it, not me. Unfortunately, a majority of us are going to have to vote for us.

    Il est très certainement nécessaire d'agir pour que le système bancaire ne s'écroule pas tout à fait. Le vote de beaucoup de représentants contre le plan Paulson est souvent un simple réflexe contre tout ce qui ressemble à une intervention de l'Etat dans les mécanismes "infaillibles" du marché. Pire encore, ce vote est pour certains, pure et simple démission devant leurs responsabilités (comme ce Paul Ryan).

    Il y a cet aveuglement et il y a cette lâcheté. Il y a aussi l'écho du peuple américain qui comprend bien qu'il faut agir, mais pas à n'importe quel prix et à condition que les règles du jeu ne soient pas toujours dans le même sens. Décidément, l'ère Reagan est bien finie.

  • Le homard impromptu de Versailles

    Il faut attendre la fin de ce débat entre Philippe Tesson et Jean-Jacques Aillagon (Président du domaine national de Versailles) pour entendre un argument de poids en faveur de cette exposition Jeff Koons. C'est Jean-Jacques Aillagon qui défend son idée :

    "J'observe souvent dans les musées, pas seulement à Versailles,  les visiteurs, et je suis souvent frappé par leur très grande inattention. Ils ne regardent pas vraiment les oeuvres et les décors qui les entourent. Et je pense que la présence d'un objet atypique dans le circuit d'un musée et dans le circuit d'un monument, c'est une invitation à mieux regarder le monument"

    On ne regarde pas assez, c'est vrai. On visite Versailles au pas de course en deux heures, sans avoir le temps ni la patience, souvent, de déchiffrer ce qui se montre là. C'est un art déjà ancien qu'il faut dévoiler.

    34cb248175ca9ce9cd5026475c5ad2ce.jpgOn n'en dira pas autant de cet énorme objet, immanquable. Ce homard géant s'impose tellement que l'on ne voit que lui. Vous ne voulez pas de l'art contemporain, semble-t-il nous dire. Eh bien, je me pose là, devant vous, et vous serez bien obligé de me regarder. Baudruche boursouflée qui obstrue ce salon de Mars : ce n'est pas un dialogue entre deux époques auquel nous sommes invités, c'est notre siècle qui exhibe son impuissance à séduire.

    Non pas que, sur le principe, l'art contemporain n'ait pas sa place à Versailles. Jean-Jacques Aillagon a raison de le souligner. Versailles a bougé entre le pavillon de Louis XIII, puis le palais de Louis XIV et les travaux de Louis-Philippe. Il n'est donc pas scandaleux que Versailles soit aussi de notre époque et pas seulement une image figée du passé.

    On rêve d'un art plus modeste dans ses dimensions et qui sache se faire aimer sans la violence de son obésité. On rêve d'un homard, ou de tout autre objet dont la modernité se découvre  par surprise. Posé sur une cheminée à côté d'objets d'une époque plus ancienne, on ne le remarquerait tout d'abord pas. Et ce serait alors la découverte d'une amitié entre les siècles. Comme Montaigne dialoguant avec Lucrèce et la Renaissance avec l'Antiquité, ce pourrait être la reconnaissance d'une parenté à travers les siècles, et non ce tintamarre visuel qui couvre la voix des anciens.

    Depuis que Duchamp exposa son urinoire en déclarant : c'est de l'Art, en 1917 ! Ca fait maintenant plus de 90 ans que l'Art s'interroge sur lui-même. De cette remise en cause, il n'est toujours pas sorti, et de cette interrogation génialement provocante à l'époque, le homard de Jeff Koons n'est que le sempiternel pastiche. Cette exposition de Versailles démontre cruellement que nous en sommes toujours aux interrogations, pas encore à l'heure de la création.

  • Benoit XVI et l'extension du domaine de la raison

    Parfois, les meilleurs esprits n'y échappent pas : Catherine Kintzler, dont j'admire souvent l'expression, signe avec d'autres un appel à la vigilance laïque qui "ne doit pas plier devant Benoit XVI".

    Voilà comment le Pape s'y trouve décrit :

    "En tant que leader religieux, Benoît XVI est un pape ultraconservateur et liberticide. Sa vision du catholicisme, promue à travers des mouvements comme l’Opus Dei ou la Légion du Christ, est dogmatique, étroite, antiféministe, inégalitaire, hostile à un véritable œcuménisme et à l’esprit moderniste de Vatican II. Il n’y a vraiment pas là matière à révérence. Mais c’est l’affaire des croyants."

    Christian Terras de la revue Golias, et dans une genre un peu plus modéré, écrit dans Mediapart :

    "Le pape ne semble pas accepter que l'humanité puisse avoir d'autres ressources de survie et de progrès que la référence docile et soumise à une transcendance, considérée parfois avec une certaine étroitesse. Ainsi, lors de sa visite en Allemagne, sa patrie d'origine, Benoît XVI n'a pas hésité à fustiger en termes très durs l'occident laïc qui, en excluant Dieu, fait perdre aux hommes leur identité. L'esprit des lumières, évidemment présenté de façon caricaturale, voilà l'ennemi."

    Dès son élection, son image était fixée. Allemand : c'est le panzer cardinal, ancien Préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi : c'est l'héritier de l'Inquisition. Avant même d'être un peu connu, le voilà étiqueté. Conservateur, ultra évidemment, et maintenant liberticide (de qui, de quoi ?). Au Vatican, on ne veut pas, et sans doute que l'on ne peut pas comprendre les règles du jeu médiatique. Aux caricatures et aux raccourcis, le Pape ne sait répondre que par de longs discours que personne ne prend le temps de lire.

    Comme ce fameux discours de Ratisbonne, cité par Christian Terras, qui y voit une condamnation de l'occident laïc. Et commençons par la fameuse phrase qui a fait scandale en condamnant si brutalement Mahomet :

    "Il [ l'empereur bysantin Manuel II Paléologue ] s'adresse à son interlocuteur d'une manière étonnamment abrupte – abrupte au point d’être pour nous inacceptable –, qui nous surprend et pose tout simplement la question centrale du rapport entre religion et violence en général. Il dit : « Montre moi ce que Mahomet a apporté de nouveau et tu ne trouveras que du mauvais et de l'inhumain comme ceci, qu'il a prescrit de répandre par l'épée la foi qu'il prêchait ». Après s'être prononcé de manière si peu amène, l'empereur explique minutieusement pourquoi la diffusion de la foi par la violence est contraire à la raison. Elle est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l'âme"

    Qu'a-t-on retenu de ce discours, sinon la phrase si brutale de l'empereur ,que cite Benoit XVI, en précisant bien avant de la citer qu'elle "est pour nous inaccepable", et après, que l'empereur s'est exprimé "de manière peu amène". Qui peut croire sincèrement que Benoit XVI adhère à ces paroles. Mais, bien sûr, certains n'ont repris que la citation de Manuel II afin de créer le scandale. Ils ont réussi, alors que l'important n'est pas dans cette citation mais bien dans la suite de la réflexion de Benoit XVI à propos de la diffusion de la foi par la violence, contraire à la raison, et de manière plus globale des rapports de la foi et de la raison.

    Toute la suite de ce discours est une défense de l'accord possible et même nécessaire entre la raison (le Logos) et la foi.

    Contrairement à une certaine tradition islamique, pour laquelle "Dieu est 'absolument transcendant. Sa volonté n'est liée à aucune de nos catégories, fût-ce celle qui consiste à être raisonnable" Benoit XVI défend l'alliance du christianisme avec l'héritage grec "dans le meilleur sens du terme" c'est à dire de la découverte de la raison.

    C'est cet héritage, qu'il estime menacé, qu'il veut au contraire refondé. Entre la sphère de la raison et la sphère de la foi, il ne voit pas de frontière étanche. C'est sans doute en cela qu'il peut choquer certains laïcs. Sauf qu'il ne souhaite pas réduire l'espace de la raison :

    "L'éthique de la scientificité – vous y avez fait allusion M. le Recteur magnifique – est par ailleurs volonté d'obéissance à la vérité et, en ce sens, expression d'une attitude fondamentale qui fait partie des décisions essentielles de l'esprit chrétien. Il n'est pas question de recul ni de critique négative, mais d'élargissement de notre conception et de notre usage de la raison."

    Il souhaite au contraire élargir le domaine de la raison vers l'espace de la foi. Ce n'est pas la foi qui doit conduire la raison, contrairement à ce dont l'accusent des contradicteurs qui ne le lisent pas. C'est exactement le contraire, il veut briser la barrière et les limites  posées par Kant à la raison pure. D'après Kant, la raison ne doit plus s'occuper de métaphysique où "elle doit s'effacer pour laisser place à la foi". Du coup, pense Benoit XVI, les grandes interrogations humaines, "d'où venons-nous" "où allons-nous" sont exclues du domaine de la raison pour se retrouver livrées à l'opinion, à l'irrationalité, aux gourous de toutes sortes et au relativisme. Un relativisme défini par Benoit XVI comme le règne de "chacun sa vérité" où toutes les croyances se valent, du moment qu'elles sont sincères.

    Pour Benoit XVI, la philosophie doit réinvestir les questions fondamentales qu'elle a repoussé dans le domaine de la métaphysique, inconnaissable et sans réponses. En tant que Pape, il affirme alors que "écouter les grandes expériences et les grandes intuitions des traditions religieuses de l'humanité, mais spécialement de la foi chrétienne, est une source de connaissance à laquelle se refuser serait une réduction de notre faculté d'entendre et de trouver des réponses". C'est en ce sens qu'il veut abaisser les frontières. Jamais il ne parle d'un envahissement du domaine de la science par la religion.

    Pour lui la raison doit s'élargir et accepter de penser le fait religieux. Jamais il n'affirme que le religieux doit s'insérer ou guider la raison pure.

    C'est donc la pensée de Benoit XVI dans le domaine individuel. Les chose se compliquent dans le domaine social : ce qui concerne le statut de la laïcité. On croyait la question religieuse apaisée. Elle n'était qu'endormie, et il aura fallu quelques discours présomptueux de Nicolas Sarkozy pour la réveiller. Autant le fait de remettre la question de Dieu dans le domaine de la raison individuelle est une attitude que l'on peut discuter, mais mais qui mérite l'intérêt, autant faire prendre en compte la religion par le politique n'est pas indiqué. Car, quelle religion ? Et surtout, pourquoi l'interrogation religieuse devrait-elle faire partie du champ politique, quand nous  la considèrons comme exclusivement liée aux préoccupations individuelles. En tant que fait social, les religions ne peuvent être ignorées, elles doivent être reconnues et protégées sans que l'Etat ne s'en mêle plus.

    Les positions philosophiques de Benoit XVI sont respectables. Il aurait tort, et Nicolas Sarkozy avec lui, de vouloir étendre et donc imposer cette pensée à un niveau social qui n'est pas de son ressort.

  • Monsieur X est dans EDVIGE

    N'écoutant que son courage, Matamore Alliot Marie déserte les plateaux de télévision et les studios de radio quand il s'agit d'EDVIGE. C'est donc Monsieur Gérard Gachet, porte parole du Ministère de l'Intérieur, que l'on envoie sur  les ondes pour défendre le fameux fichier. Cela fait déjà plusieurs fois qu'il nous sert l'histoire de Monsieur X. Là voici :

    Monsieur X a décidé de se présenter aux élections municipales de St Symphorien les Bruyères. Il est important, paraît-il, - on a toujours fait comme ça depuis que le monde est monde - il est important, nous dit-on, que le Préfet du département puisse informer les autorités sur les caractéristiques de Monsieur X. On ne sait pas qui sont ces autorités, en quoi elles ont besoin de cette information, et ce qu'elles en font. Mais on a toujours fait comme ça, donc on continue sans que plus personne ne sache vraiment pourquoi.

    Or donc, Monsieur X, d'après l'exemple de Gérard Gachet, se trouve être président d'une association contre l'homophobie. C'est donc à ce titre, nous dit-il, et à ce titre seulement, que des informations pouvant avoir rapport avec les goûts sexuels de Monsieur X pourront être consignées dans EDVIGE.

    Avez-vous compris la démonstration de Gérard Gachet ? Moi, Non.

    Par rapport à cette association, on induit et on laisse induire que Monsieur X est homosexuel. Car enfin, rien ne le prouve. On peut défendre une cause sans être directement intéressé par cette cause. J'ai moi-même défendu Madame Noachovitch que je ne connaissais pas précédemment, que je ne connais toujours pas, et que je ne désire pas connaître. Je l'ai défendue, juste pour des questions de principes de protection de la vie privée, déjà. Il est possible que Monsieur X ait la même attitude vis à vis de l'homophobie, sans lui-même être directement concerné.

    Il n'y a donc rien de certain à ce que Monsieur X soit homosexuel, ce n'est pas sa présidence de l'association qui peut permettre de le déduire. Si donc c'est faux, il est grave qu'une information fausse soit enregistrée. Si c'est vrai, personne n'a besoin de le savoir et il est tout aussi grave que cette information, vraie, soit enregistrée. Dans les deux cas, on ne voit pas l'usage républicain qui peut en être fait.

    EDVIGE n'est que l'informatisation du fichier des Renseignements Généraux. Vivait-on en dictature auparavant ? Les RG étaient-ils et sont-ils encore aussi dangereux pour notre vie privée que ne l'étaient les défuntes Stasi et KGB ? Non évidemment.

    Ce fichier qu'il s'appelle EDVIGE, ou son équivalent actuel aux RG, est juste totalement inutile. Nous sommes la seule démocratie occidentale où ce type de renseignement est collecté. A quoi cela sert-il si ce n'est, le cas échéant, pouvoir faire pression sur une personnalité grâce à des informations collectées que cette personnalité ne souhaite pas voir divulguer. Ce qui ne signifie pas que la pratique est courante, mais seulement qu'elle est possible, ce qui est déjà trop.

    Ce fichier n'avait pas de justifications autrefois, il devient carrément liberticide avec ce projet de ficher des jeunes de 13 ans "susceptible" de troubler l'ordre public. Il ne lutte en rien contre les délinquants qui sont déjà répertoriés dans des fichiers spécialisés  dont personne ne demande la suppression.

    Le projet EDVIGE, comme les fichiers des RG, doit purement et simplement être abandonné et les données consignées détruites. Pour l'obtenir, on peut déjà signer cette pétition.

  • Rentrée "on the cloud"

    J'aime bien Nicholas Carr qui ne s'est jamais laissé prendre à certaines naïvetés Web 2.0 tout en sachant souvent y déceler les mouvements de fond qui expliquent les vagues. Voir par exemple son analyse à propos de Chrome.

    La thèse de son dernier livre "The big switch" porte sur une évolution de l'informatique vers un modèle centralisé, "on the cloud" comparable à la disparition de la production locale et privée d'électricité au profit d'entreprises spécialisées. L'électricité devient alors moins chère et de meilleure qualité se tranforme alors en simple commodité, disponible pour tous, avec les avantages dont nous disposons encore aujourd'hui.

    Le livre est déjà paru depuis plusieurs mois, et Francis Pisani y consacre quelques notes. En guise de rentrée sur le Web, j'y ai laissé un commentaire qui peut également servir de rentrée sur ce blog :

    La comparaison entre l’énergie électrique et “l’énergie informatique” est tentante et stimulante. Les évolutions actuelles (the cloud) semblent aller dans le sens décrit par N. Carr. Et pourquoi continuer à - mal - utiliser une informatique en local quand des professionnels le font mieux et pour moins cher.

    Il y a pourtant une différence de taille : L’énergie électrique se transporte et ne se stocke pas. L’énergie informatique ne se tranporte pas, ce sont les données qui se tranportent. J’utilise des CPUs, mémoires et dispositifs informatiques à distance avec des données que je leur envoie et que j’exploite une fois transformées. Mes données pourront être stockées en local ou à distance ; dans la pratique elles sont souvent répliquées sur les deux sites.

    L’électricité est un simple flux qui ne porte rien d’autre que lui-même au service de la production d’autre chose. Les TIC sont un flux, mais surtout un stock dont la valeur ne se mesure pas qu’en pur volume. Tous les Go ne se valent pas, et si l’on peut bien imaginer un Go banalisé, ouvert et disponible à tous “on the cloud”, je doute que le Go à vraie valeur ajoutée pour celui qui le possède soit confié aux opérateurs du nuage.

     

    Tout commentaire, de rentrée également, est bienvenu sur ce sujet, comme sur d'autres...

  • Dernière de l'année

    Très peu actif sur ce blog en juillet, je reviendrai en septembre.

    Très peu actif, car trop pris par un boulot très intense : le mien et celui de mes collègues qui sont en congés. Tout ça dans un contexte de Xième "plan social" dont je finirai bien par faire partie, un jour.

     Très peu actif aussi, car j'écris principalement pour moi-même sans me soucier de la cadence, de la forme, des conventions, des règles (y en a-t-il ?) du blogging. A ce point, c'est peut-être manquer de respect pour ses lecteurs. J'attends vos commentaires sur ce sujet

     En attendant, je ferme tout : Téléphone, PC, Télé, journaux et informations. Et bien sûr pas de Jeux Olympiques.

    J'en profite pour piquer son logo à Cath, qui ne m'en voudra pas.

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  • Mauriac, Malagar, ses écrits, son actualité

    On imagine mal, aujourd'hui, l'influence que pouvait avoir François Mauriac. Ses articles du Figaro, puis de l'Express, étaient réputés pouvoir déplacer des centaines de milliers de voix. Ainsi, dans un article de décembre 1955, il prend position pour Pierre Mendès France, provoquant la réplique du Cardinal Saliège : « les laïcs qui prétendent engager la conscience chrétienne dans un parti n'ont aucune autorité pour le faire. » C'est, qu'à l'époque, le vote catholique comptait, et Mauriac était LE grand écrivain catholique. Dans ces années là, son oeuvre romanesque était déjà derrière lui. Il n'écrira plus qu'un dernier livre, à la toute fin de sa vie : "Un adolescent d'autrefois". Un livre qu'il aurait pu écrire dans les années 30, où il ne se renouvelle pas, mais qui démontre qu'il n'a rien perdu de cette espèce de perfection qui lui est propre.

    C'est donc après la guerre, qu'il entame une deuxième carrière, de journaliste. Ce qui reste de meilleur de Mauriac, nous dit Charles Dantzig dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française. On lit encore son Bloc-Notes, La paix des cimes, ses Mémoires intérieurs. Il s'y passionne pour la politique de son temps, et sa voix compte. A cause de son catholicisme, il est catalogué à droite, ce qu'il n'est pas. Il a l'avantage pour cette droite, disqualifiée à la sortie de la guerre, d'avoir fait les choix que l'histoire approuvera. Au moment de la guerre d'Espagne, pendant l'occupation, contre la guerre d'Indochine et enfin lors du drame algérien, il est à chaque fois lucide et prend un parti qui, aujourd'hui, n'est plus discuté. C'est sans doute pour ça, et pour cette clairvoyance, remarquable à l'époque, que ses écrits politiques nous intéressent moins. La cause est entendue, et nous, qui connaissons la fin de l'histoire, suivons avec peu d'intérêt des débats où ses prises de position nous semblent simple évidence, et ses adversaires particulièrement obtus. Les hommes politiques de l'époque : Joseph Boncour, Laniel, même Mendès France sont bien oubliés. C'est une leçon pour aujourd'hui, pour tous les sarkomanes, qu'ils soient sarkophiles ou sarkophobes. Ils seront stupéfaits et nous aussi, voire attérés de retrouver, plus tard, l'incompréhensible brouhaha qu'ils ont mis tant d'énergie à produire autour de leur obsession. C'est le lot de tout journalisme, et particulièrement du journalisme politique. Mauriac n'y échappe pas.

    Plus tard vient de Gaulle. Jacques Laurent a eu bien tort d'écrire son Mauriac sous de Gaulle. Mauriac n'avait rien à attendre de De Gaulle, et il ne lui devait rien. Il était connu depuis bien plus longtemps, son prestige datait des années 20, quand De Gaulle n'était encore qu'un capitaine parmi d'autres. Il avait déjà tous les honneurs possibles, Légion d'honneur, l'Académie française depuis 1933, le Prix Nobel en 1952. Son soutien ne lui a rien rapporté. Comme Malraux, il a tout de suite distingué en lui l'homme exceptionnel qui se rencontre rarement dans l'histoire. Il ne pouvait pas le manquer.

    Cette politique, cette histoire là est finie, on en connaît le fin. Elle ne nous passionne plus. Quoi d'autre alors dans ces bloc notes et ces mémoires ? L'Académie française par exemple ! Quoi ?l'Académie française, cette institution inutile et gâteuse ! Eh bien oui. Laniel, Mendès France et même De Gaulle paraissent fades à côté d'André Chaumeix. La politique est un sujet de devoir pour Mauriac. Il fallait bien qu'il participe au débat, parce que l'actualité le demande. Mais ce qui l'intéresse au fond, ces sont les ressorts de l'ambition, du pouvoir, les haines et les amitiés. Et comme il n'est pas de la partie, il ne peut avoir qu'un regard extérieur sur une politique dont il devine seulement certains aspects sans y participer. Alors qu'à l'Académie française, il est chez lui. Depuis plus de 20 ans, il en connaît tous les secrets et c'est un milieu qui en vaut bien un autre pour disséquer l'âme humaine, son vrai génie.

    Voici donc Chaumeix : « Comment êtes-vous avec Chaumeix ? » Tout Paris savait qu'avoir Chaumeix pour soi signifiait presque toujours qu'on avait partie gagné » Chaumeix, critique littéraire, ne publiait rien. « C'est que les provinciaux ont la naïveté d'attendre d'un membre de l'Académie qu'il publie des ouvrages, et ils comptent sur les titres de ses livres pour se souvenir d'un auteur.[...] Mais la grâce qu'avait reçue André Chaumeix était celle d'arriver à tout en ne publiant rien[...] André Chaumeix n'entra à l'Académie française qu'en 1930. Depuis longtemps, il avait choisi ce champ de bataille, ou plutôt ce bastion, et dès qu'il y eut pénétré il consacra sa vie à y établir l'esprit de droite et à le faire triompher. »

    Chaumeix, dès lors, sera le véritable patron de l'Académie, au service de ses idées politiques. Son chef d'oeuvre, il le construira à la Libération. La droite et même l'extrême droite déconsidérée, « quai Conti, ne commettait pas une seule faute de tactique et, aussi compromise qu'elle parût être, elle allait en très peu de mois réoccuper toutes les positions perdues. Chaumeix manoeuvra si bien qu'il sut trouver chez des académiciens irréprochables durant l'Occupation une alliance lui permettant de regagner des sièges et de faire élire des littérateurs qui lui devraient tout : Le pion se laissait pousser par le doigt du joueur avec une docilité dont je pourrais donner des exemples incroyables. Après avoir été manoeuvrés, durant des années, lorsque enfin le meneur de jeu leur entrebâillait la porte, j'en ai vu qui trouvaient encore la force de l'embrasser en pleurant de joie. Ainsi les pauvres chiens de laboratoire lèchent la main du vivisecteur qui les recoud. En revanche, les orgueilleux, qui ne manquent pas dans les lettres, s'éloignèrent presque tous .»

    Martin du Gard, Malraux, Sartre, Camus, Gide furent de ceux qui refusèrent de s'humilier devant Chaumeix. Mauriac, bon observateur, mais piètre tacticien, n'avait pas ce désir de pouvoir qui lui eut permis de combattre ces manoeuvres. Il tempêtait, se débattait mais n'avait pas l'habileté nécessaire à ce genre de combat. Et c'est ainsi qu'il nous décrit, rageur, le triomphe des médiocres.

    L'Académie française, quelle importance direz-vous ? Aucune, évidemment. Sauf qu'on jubile en lisant les épisodes de ces guerres picrocholines qui durent encore. Les passions y sont toujours meurtrières, quand l'histoire des années 50 n'est plus que cendre froide. Mauriac est l'écrivain d'un milieu bien précis, renfermé. Ses analyses politiques ont souvent été justes, mais il y manque l'oeil de l'intérieur, l'oreille aux portes, qui font son vrai génie.

    Mauriac est l'écrivain d'un petit milieu comme l'Académie française, comme sa région : «De cette campagne, je ne suis non plus jamais sorti, ni mon oeuvre, et c'est sans doute ce dont me louent ceux qui l'ont aimée, - faiblesse pourtant aux yeux de beaucoup d'autres.» Mauriac, c'est Malagar. Allons à  Malagar.

     

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    «Pauvre maison déguisée en manoir», ce n'est pas un château, même si dans le bordelais, toute maison, pourvu qu'elle soit entourée de vignes devient château. Non, c'est une maison bordelaise comme il y en a tant, surmontée d'une petite tour, et dont on peut visiter le rez de chaussée. Chaque pièce donne de part en part de la maison. Une entrée, puis à droite, le salon où Mauriac écrivait sur sa table de palissandre : «Dans mon cabinet de Malagar, un visage d'homme dessiné par Michel Ciry me regarde, et je ne sais si ce regard qu'il arrête sur moi me condamne ou me pardonne. Car cet homme est le Christ.» Plus loin un cuvier qu'il fit aménager pour libérer le salon. Au mur, un portrait de Barrès, auquel il doit d'avoir été très vite reconnu : «Vous êtes un grand poète que j'admire, un poète vrai, mesuré, tendre et profond» lui écrivait-il en 1909 à propos de son recueil de poésie : «Les mains jointes». Barrès, c'était quelque chose, prince de la jeunesse, son influence était considérable. Mauriac était lancé.

    Mais, nous dit-on, François Mauriac n'a jamais écrit dans cette pièce. C'était la pièce où il s'occupait de la gestion du domaine, des factures. Finalement, à Malagar, il n'a jamais pu écrire ailleurs que dans le salon. Jean Mauriac, son fils, raconte : Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire : «Faites doucement, votre père travaille». Avec mes soeurs Claire et Luce, nous passions des journées entières à tourner en vélo autour de la maison. «Toujours dans le même sens !» nous criait Maman». La vie n'est pas toujours drôle pour l'enfant d'un homme qui voyait le monde à travers les livres qui'l lisait, qu'il écrivait. Toute la famille était au service de son oeuvre, comme sa femme, qui devait déchiffrer et taper à la machine les écrits de la journée. Jean Mauriac poursuit : «C'est pendant l'été 40 que mon père me fit travailler pour la première et seule fois de sa vie.[...] Il me faisait traduire du Cicéron et du Salluste, qu'il lisait presque à livre ouvert. Pas moi hélas ! Il s'impatientait puis s'agaçait et enfin n'arrivait pas à cacher un certain mépris à mon égard. Il pouvait être méprisant, très, très méprisant.» Ce catholique connaissait la charité de l'Evangile, mais ne la pratiquait guère. C'était un polémiste redouté, aux griffures douloureuses. On voit que sa famille n'était guère plus épargnée.

    On revient vers l'entrée pour passer à la salle à manger, puis la cuisine, et derrière, une souillarde. Tout est resté comme à l'époque de Mauriac. Mort en 1970, il vivait dans un cadre du début du XXème siècle. Mobilier banal, décor sans goût, aucun tableau de valeur, Mauriac n'avait pas le goût des beaux objets. Peut-être pas les moyens. Malagar ne rapportait rien. Le vin se vendait mal et, nous dit Jean Mauriac «il était fort en degrés et très, très mauvais». Toute la famille ne buvait que ça, bien entendu. Mauriac travaillait donc beaucoup, «il reprochait sans cesse à Bernard Grasset, son éditeur, de l'exploiter. Il se trouvait dans l'obligation d'écrire un roman par an. Toutes les fins étaient ratées parce qu'il était pressé par le temps».

    Aujourd'hui Malagar est silencieux. François Mauriac était d'origine paysanne, inconsolé de paysages ravagés par la modernité, d'une campagne muette : «Vous ne savez plus ce que c'est le chant d'un rossignol». Non, nous ne savons plus. «Dans mon enfance, durant certaines nuits, il nous fallait fermer les volets, les fenêtres et les rideaux pour pouvoir dormir. Il y avait des rossignols qui chantaient tout près de la maison pendant les heures de la nuit» Pourtant, Mauriac n'a pas écrit de roman paysan. Il les côtoyait, mais ne se mélangeait pas à eux. Incapable de manier autre chose qu'un stylo, il aime la nature en spectateur. D'ailleurs, les paysans n'aiment pas la nature – j'en sais quelque chose. On se bat contre elle, on la cultive, on l'exploite. Rien ne vaut une grande parcelle rectiligne taillée pour les tracteurs, désolée pour la vue.

    Derrière Malagar, perpendiculaires à la maison, sont les allées de charmilles, taillées au cordeau par lesquelles on descend jusqu'à la terrasse. De la terrasse de Malagar, c'est Langon, ville sans intérêt que détestait Mauriac, puis la Garonne, et enfin l'immense forêt des Landes. Plusieurs fois par jour, Mauriac descendait jusquà sa terrasse pour y méditer devant le paysage familier, lire son courrier, y écrire quelque bloc notes, parfois.

    Ce n'est pas à Malagar, qu'il a situé la plupart de ses romans, mais à Saint-Symphorien, plus au Sud dans les Landes, où il a passé son enfance. Le Noeud de vipères est un des seuls dont le décor est inspiré de Malagar. Peu importe, au fond, les décors sont semblables, et les thèmes inchangés.

    Son thème, c'est l'argent. Non pas l'argent des grands capitaines d'industrie, du capitalisme déjà impudent, non plus l'argent rare des classes miséreuses. C'est l'argent de la petite bourgeoisie, héritière des paysans, l'argent que l'on amasse en petits tas, qui s'hérite, s'envie, et noircit toutes ces vies. «L'argent était l'alliage commun à toutes ces particules humaines. La mort en demeurait le dispensateur par l'héritage attendu, et il faut bien l'écrire, espéré – puisque c'étaient des espérances qu'une fiancée apportait avec elle, espérances liées à la mort d'un aïeul, mais aussi d'une mère, d'un père, - le plus tard possible, certes, c'était bien ainsi qu'on l'entendait.» De la religion, on ne retenait que la haine du sexe, on ignorait tout ce qui est mépris des richesses. «La rigueur pour tout ce qui touche aux choses de la chair donnait en quelque sorte carte blanche pour cette passion de la propriété que la conscience bourgeoise avait déguisé en vertu.»

    Laissez tomber la chair qui n'est plus un péché, mais presque une obligation, remplacez la religion par les grands principes de solidarité, et gardez l'argent dont la passion est immuable. Vous êtes prêts à lire les romans de Mauriac, ils n'ont pas vieilli. C'est ce Noeud de vipères, longue lettre qu'écrit Louis à son épouse dont il s'est cru aimé, il y a bien longtemps. A son désespoir, il a vite compris que cette famille, autrefois prestigieuse des Fondaudège ,n'avait plus les moyens de tenir le haut du pavé. Une alliance avec ce fils de paysans, dont la mère «avait porté le foulard» n'était pas très glorieuse mais permettait de se renflouer. On négocie le contrat de mariage, mais la mère de Louis qui sait ce qu'est un sou saura négocier. Le début de fortune ne sera pas dilapidé pour payer les dettes Fondaudège. Et voilà le récit de la vengeance de Louis, contre Isa son épouse, ses enfants et même un fils naturel que les autres avaient cru pouvoir embaucher dans leur complot. Capturer enfin cet héritage, car son fils Hubert s'est ruiné en 1929, quand Louis a vendu à temps. Tous pris à la gorge, ils n'attendent plus que l'héritage et la mort du vieux grigou. Ils auront les deux, finalement. Louis, à ses derniers instants semble avoir retrouvé une Foi qu'il piétinait par haine de lui-même. Cette longue lettre se termine par «cet amour dont je connais enfin le nom ador...» Artifice un peu gros, dira Brasillach dans son compte-rendu critique.

    Artifice et manipulation de ses personnages : on a beaucoup reproché à Mauriac ce genre d'effets. C'est ainsi que commence la longue lettre du Noeud de vipères : «Mais c'est que pendant des années, j'ai refait en esprit cette lettre et que je l'imaginais toujours, durant mes insomnies, se détachant sur la tablette du coffre, d'un coffre vide, et qui n'eût rien contenu d'autre que cette vengeance, durant presque un demi-siècle cuisinée. Rassure toi ; tu es d'ailleurs déjà rassurée, les titres y sont. Il me semble entendre ce cri, dès le vestibule, au retour de la banque. Oui, tu crieras aux enfants, à travers ton crêpe : Les titres y sont.

    Il s'en est fallu de peu qu'ils n'y fussent pas et j'avais bien pris mes mesures. Si je l'avais voulu, vous seriez aujourd'hui dépouillés de tout, sauf de la maison et des terres. Vous avez eu de la chance que je survive à ma haine»

    Tout est dit dès les premières lignes : la lettre, la vengeance «cuisinée», le coffre, l'avidité derrière le deuil, la haine.

    Dans un texte célèbre, Sartre, fera ce reproche à Mauriac : «Dieu n'est pas un artiste ; M. Mauriac non plus». Il parlait d'un autre roman Thérèse Desqueyroux . Mauriac, dit-il à peu près, présente ses personnages, ou son roman de telle manière que l'on sache dès le début, tout sur eux. On voit trop le romancier, on ne voit que lui qui tire les ficelles de ses personnages – c'est bien normal – mais qui nous montre et même nous démontre ces ficelles et les ressorts de la marionnette. Et Sartre de citer ce passage de Thérèse Desqueyroux : «Elle entendit sonner neuf heures. Il fallait gagner un peu de temps encore, car il était trop tôt pour avaler le cachet qui lui assurerait quelques heures de sommeil; non que ce fût dans les habitudes de cette désespérée prudente, mais ce soir elle ne pouvait se refuser ce secours.» Selon lui, cette désespérée prudente est de trop : le romancier intervient pour nous imposer une vision de son héroïne, alors que c'est à nous d'en juger ou de le deviner. Il manipule ses personnages, mais aussi ses lecteurs. Critique qui sera reprise plus tard par Roland Barthes écrivant que «l'image de la littérature que l'on peut trouver dans la culture courante est tyranniquement centrée sur l'auteur, sa personne, son histoire, ses goûts, ses passions[...]. Il faut considérer, tout au contraire, que grâce au lecteur, «tout texte est écrit éternellement ici et maintenant». [...] la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'Auteur» (R. Barthes, Le bruissement de la langue, 1984). Sartre poursuivait : «Voulez-vous que vos personnages vivent ? Faites qu'ils soient libres. Il ne s'agit pas de définir, encore moins d'expliquer (dans un roman les meilleurs analyses psychologiques sentent la mort), mais seulement de présenter des passions et des actes imprévisibles.» Il faut que l'on comprenne sans qu'on nous explique. Ne dites pas, Louis, cet avare, mais montrez-le dans des situations illustrant son avarice.

    Mauriac était conscient de ce dilemme : «Il s'agit de laisser à nos héros l'illogisme, l'indétermination, la complexité des êtres vivants; et tout de même de continuer à construire, à ordonner selon le génie de notre race - de demeurer enfin des écrivains d'ordre et de clarté... Le conflit entre ces deux exigences : d'une part, écrire une oeuvre logique et raisonnable ; d'autre part laisser aux personnages l'indétermination et le mystère de la vie - ce conflit nous paraît être le seul que nous ayons vraiment à résoudre» A-t-il trop déterminé ses personnages ? C'est peut-être un héritage de Racine, qu'il admirait temps, dont les tragédies sont jouées dès le premier acte, les passions n'ayant plus qu'à suivre leur logique inexorable, de laquelle les personnages ne peuvent pas se libérer.

    On lui reprocha pourtant, dans ce même Noeud de vipères la conversion finale de Louis. C'est un reproche que je partage aussi. Ce retour au Christ paraît bien artificiel, semble avoir été mis là pour enlever un peu de noirceur au personnage, et démontrer la thèse catholique de l'ultime rachat, toujours possible, jusqu'aux derniers instants. En cherchant bien dans le texte, on pourrait trouver quelques indices qui annoncent, qui rendent vraisemblables cette conversion. Il se trouve que ma lecture ne les a pas facilement repérés. Cet aspect-là du personnage m'intéresse moins que la tragédie familiale qu'il ourdit. En ce sens, Roland Barthes a raison, puisque je ne retiens de Louis, ce qui me tocuhe le plus.

    Peut-être trop déterminé par certains côtés, pas assez par d'autres, l'équilibre parfait ne peut exister. Et l'auteur est bien obligé, de guider, un peu mais pas trop, les lecteurs que nous sommes.

    On voit bien de quel mouvement la critique de Roland Barthes participe. Celui qui consiste à mettre au même niveau l'auteur et le lecteur, l'acteur et le spectateur, le professeur et l'élève. Il n'y aurait plus d'élèves, d'ailleurs, mais des co-apprenants qui découvrent de manière autonome un savoir que le professeur aide à faire découvrir en ayant garde d'être trop directif. La méthode a montré ses limites...En littérature, j'ai ma propre lecture, bien sûr, mais j'aime bien que les auteurs soient présents, et qu'ils donnent à lire leur univers différents du mien. J'ai moins de talent que l'auteur, et s'il me laisse me débrouiller tout seul, je lis toujours le même livre – le mien, qui ne m'apporte rien. A quoi bon lire alors ?

    L'observation de Sartre est plus subtile, qui critique le mélange des points de vue dans une même phrase : «Elle entendit sonner neuf heures.[...]non que ce fût dans les habitudes de cette désespérée prudente». Elle, c'est Thérèse, non que ce fût..., c'est Mauriac qui parle. C'est bien l'auteur qui crée ses personnages, comme Dieu pourrait-on dire, mais comme Dieu, il ne doit pas entraver leur liberté.

    Mauriac tiendra compte de ces remarques. A l'occasion de la sortie de son dernier roman, écrit à plus de quatre-vingts ans, Un adolescent d'autrefois il écrivait : «Je suis étonné d'une presse quasi unanime dans la louange ; et même l'un des rares critiques hostiles, celui de l'Observateur, est le premier à avoir noté que les personnages de ce roman ont rerouvé la liberté dont Sartre me reprochait d'avoir frustré ceux de La fin de la nuit. Ce qui m'a causé une vraie joie.»

    Mauriac, romancier catholique, c'est à voir. On dirait presque un passage imposé par ses convictions religieuses, mais pas un vrai thème romanesque. Il est vrai que je n'ai pas lu La Pharisienne, dont le titre laisse deviner le contenu. C'est même cet aspect, qui m'a longtemps laissé réticent à m'intéresser à lui. La grâce, le péché de chair, tout ça a bien veilli. On voit que j'ai eu tort, même si je continue à trouver dans le catholicisme de Mauriac, son côté le moins sympathique. Non pas par rapport à mes convictions personnelles, mais par rapport à l'utilisation qu'il en fait. Dans ses rapports avec Gide et Cocteau par exemple. A une époque où catholicisme et sexualité étaient presque antinomiques, l'homosexualité un enfer, on comprend son admiration-fascination-dégoût qu'il éprouvait à l'égard de ces personnages autrement libres. C'est même l'une des clés de son oeuvre, nous révèle récemment Jean Mauriac dans ses souvenirs : Le Général et le journaliste «Oui, admet Jean Mauriac, son père était homosexuel, au sens où il éprouva plus que de l'amitié pour les jeunes gens qui gravitèrent autour de lui. S'il s'enflamma dans les années 1950 pour la cause des peuples colonisés, ce fut non seulement par sens de la justice, mais aussi pour les beaux yeux de Robert Barrat. S'il transporta son Bloc-Notes à L'Express, ce fut par mendésisme, mais aussi parce qu'il ne refusait rien au séduisant JJSS...»

    Fallait-il pour autant écrire cette lettre ouverte à Cocteau après la générale de Bacchus, l'une de ses pièces. Il l'accuse de faire rire non pas au dépens de l'Eglise, ce qu'il admettrait volontiers, mais au dépens de la Foi, de sa Foi. Jusque là c'est acceptable. Mais cette longue lettre se transforme alors en sermon, rappelant à Cocteau sa conversion fugitive de 1925, et l'image du Père Charles Henrion qui l'avait guidé lors de cette conversion. «Et pourtant, l'autre soir à Marigny, je sentais bien que je souffrais pour le vrai Cocteau, le Cocteau invisible, le Cocteau inconnu de tous, mais que Dieu connaît et que Dieu aime. Car nous sommes aimés. Voilà le fond de tout : ce que tu n'as jamais compris, il me semble, et même pas au moment de ta conversion»

    Mais de quoi se mêle-t-il ? Qui est-il pour juger du "vrai" Cocteau, inconnu de tous sauf de Dieu ? Et de Mauriac sans doute. Ce sermon est insupportable. Etait-il là au moment de cette conversion ? Que sait-il des sentiments de Cocteau ? Il n'a, de toutes façons, pas à se prendre pour un confesseur, qu'il n'est pas, et sur la place publique par dessus la marché. C'est le Mauriac méchant, celui qui jetait beaucoup de ses vacheries, secret entre ma poubelle et moi, disait-il. Il aurait mieux fait de jeter celle-là : «Tu es la créature à la fois la plus dure et la plus fragile. Ta dureté est celle de l'insecte, tu as son corselet résistant ; n'empêche qu'il suffirait d'appuyer un peu trop...Mais non, je n'appuierai pas.» Ce n'est plus de la méchanceté, c'est se croire le maître d'un Cocteau dont il connaîtrait tous les secrets, se donnant le droit de les dévoiler, puis d'écraser l'insecte du revers de la main. Ignoble, il faut bien le dire.

    Revenons à Un adolescent d'autrefois . Une histoire de mariage encore, que le héros croit manigancé par sa mère avec un laideron, "le Pou". Unir les deux domaines contigus et des familles dont les intérêts financiers se rejoignent, Alain, qui croit tout savoir, s'y refuse. Mais "le Pou" est bien innocente, la mère d'Alain pas si noire. Tout finira par la mort du Pou terrorisé par ce jeune homme méprisant. Mauriac disait de ce roman : «S'il n'y a qu'une idée, c'est de montrer à quel point on peut se tromper sur les êtres»

    Mauriac qui se trompait peu sur les évènements, avait tendance à s'annexer un peu trop facilement les hommes. Les ultimes paroles de Gide sur son lit de mort, interprétées abusivement, comme une réconciliation ultime avec Dieu, en sont un autre exemple.

    Ce serait dommage de terminer sur cette image de Mauriac. Elle fait partie du personnage, mais ne le conclut pas. Mauriac, pour moi est une découverte récente, d'un an à peine. Je n'ai pas tout lu ; il me reste bien des romans à découvrir, même si je sais que leur univers ne me surprendra plus. Peut-être que si, finalement. Réduit dans son canton girondin, n'en sortant jamais, ses personnages qui, en première anlayse, paraissent datés me parlent encore. C'est que Mauriac ne fait pas de quartiers. Sa religion n'est pas fade et méprise les "belles âmes". Notre époque en est rempli. Avec Mauriac, faites le ménage et aller fouailler dans le secret des coeurs. Vous y trouverez l'horreur et, parfois la grandeur.

    Un mot enfin sur la modernité de François Mauriac. Son Bloc Notes serait aujourd'hui un Blog Notes, évidemment. Son écriture est un modèle, par son style, ses vacheries, et sa façon de traiter l'actualité. C'est un modèle que j'envie souvent. Il faut bien se garder de l'imiter – c'est impossible, mais à le relire, on peut sans doute progresser vers une écriture plus acérée.

  • Le désir, jouissance entre souffrance et déception

    J'ai passé mon Bacc le 19 juin , je le repasse aujourd'hui, toujours sur le même sujet : désir et souffrance.

    Prenez le comme un exercice de style. Pas trop scolaire, j'espère.

     

    Le désir est cette envie de posséder ce que je n'ai pas. Qu'il soit sexuel, désir de richesse ou de pouvoir, le désir se réduit à ce dernier. Au pouvoir sur l'autre, au pouvoir que donne l'argent, au pouvoir politique ou économique. Le stoïcien et le boudhiste les réfrène quand le jouisseur laisse "libre cours à tous ses désirs". C'est dire que le désir court devant nous, jamais satisfait, jamais rattrapé, jamais rassasié. A ne considérer que le but, le désir meurt quand il s'accomplit. Mais c'est cet objet du désir là, qui meure à ce moment. Un autre renaît, à peine avons-nous joui du premier. D'autres conquêtes, plus d'argent, plus de pouvoir sont à posséder, car il n'y a pas de désir satisfait qui puisse combler l'homme. Le ressort en serait cassé, qui lui donne l'énergie de "persévérer dans son être et vouloir augmenter sa puissance".

    Illusoire course à l'impossible satisfaction d'un désir fuyant, pense le stoïcien du jouisseur. Illusoire maîtrise de ses désirs qui cache une impuissance à vivre pleinement, pensera l'autre de l'austère prédicateur. Le désir ne va pas sans souffrance, qu'il soit toujours décevant dans son accomplissement ou refoulé par un effort inhumain.

    Souffrance quand on contemple au loin son objet qui semble inaccessible. Souffrance quand on s'interdit d'y céder. Impuissante résignation de celui qui n'envisage même plus qu'il puisse être atteint. Déception et mépris de ce qui n'a plus de valeur une fois qu'on le possède. Le désir est souffrance à sa naissance comme à sa mort. Il est ivresse et parfois jouissance de l'action quand il se met en marche.

    Le désir se fixe sur un objet qui nous est extérieur. Il n'y a pas de désir sur soi-même. Il dépend donc d'un environnement extérieur qui s'impose à nous. On ne peut que le rejeter ou tenter de le satisfaire, mais il n'y a pas de moyens de vivre en harmonie avec lui. Satisfait, il meurt, mais un autre renaît, encore plus violent. Insatisfait, il se refoule, ne disparaît jamais et revient sous d'autres formes. C'est en cela que les stoïciens le rejetaient puisqu'il nous rend dépendant d'un objet sur lequel nous n'avons pas toutes les prises. Mais c'est ce jeu où l'on n'est jamais certain de gagner qui en fait l'attrait pour l'être désirant. Du domaine de l'impossible et de l'incertain, l'objet du désir devient possible, probable et enfin possédé. C'est que le désir est mouvement. Le plaisir est dans la conquête, non dans la possession.

    Dom Juan, qui a quelque expérience, sait bien que la possession n'est que la preuve de son succès. C'est dans le mouvement de sa puissance qui fera plier son objet qu'il trouve son plaisir. Il sait bien que tout finit dans la chiennerie de deux épidermes en sueur. Il sait bien que tout s'épuise ou s'affadit dans le ronronnement du couple. Plus rien à voir avec la brûlure du désir en tous cas. Celui-ci ne se réveillera que pour d'autres conquêtes.

    Le politique, quand il vise le pouvoir, sait bien que c'est sa conquête qui est le meilleur moment. C'est alors le temps des promesses et des programmes pour un monde meilleur. Temps de séduction envers les électeurs que l'on conquiert un par un. C'est aussi le temps où l'on élimine tous ses rivaux pour accéder enfin au pouvoir. Vient le temps de l'exercice de ce pouvoir. Il s'agit alors de se frotter avec une réalité qui résiste et ne se séduit pas, à rendre compte de ses actes. La parole et les actes n'avaient de conséquences que sur le succès final de la conquête. Une fois au pouvoir, ces actes n'ont plus rien à voir avec une conquête déjà réalisée, mais avec la gestion beaucoup moins exaltante du quotidien.

    L'homme devenu riche se donne à son argent. Il s'offre tout ce dont il rêvait lors de sa conquête. Très vite déçu par des jouets et des fantaisies qui ne l'amusent plus, il lui en faut toujours plus, et il y a toujours plus riche que soi.

    L'homme riche se compare, et se souvient des pauvres. Car il ne suffit pas d'être riche, encore faut-il qu'il y ait des pauvres. Sinon comment saurait-il qu'il est riche ? Heureusement, se dit-il, il ne manque pas de pauvres, et le spectacle de leur envie me rassasie autant que ma propre richesse. J'ai même besoin d'eux pour me sentir riche, mais ils n'en savent rien. Il y a deux mille ans, Jésus proclamait heureux les pauvres,. On ne l'a jamais cru, pas plus les pauvres que moi-même, si bien que c'est moi le riche qui me ressens heureux et non les pauvres.

    Désir mimétique, dirait René Girard, car le pauvre nourrit son désir du spectacle du riche qui s'étale. Et le riche se rassure de la valeur de son désir en constatant l'attraction qu'il exerce auprès de ceux qui n'en jouissent pas. Rien ne sert de désirer ce qui n'a pas de valeur aux yeux de l'autre. Le désir n'est jamais personnel mais correspond toujours à la convergence du désir des autres. Il faut donc que j'étale mes conquêtes, mon pouvoir et mon argent. Plus l'objet de mon désir acquiert de la valeur pour les autres, plus ma jouissance augmente. On voit que cette jouissance n'a plus rien à voir avec sa réalisation elle-même. L'objet est devenu indifférent à mes propres yeux, il n'a de valeur que dans le regard des autres. C'est ainsi que le désir se nourrit, une fois son objet atteint. Sa possession elle-même est toujours décevante. Posséder n'est rien, si un grand nombre partage mon objet. Posséder n'est rien si je suis seul à posséder. La possession de mon désir n'a de valeur que s'il est partagé par le petit nombre de ceux que je reconnais comme égaux, et inaccessible au grand nombre de ceux qui y aspirent. D'étape en étape, mon désir se rassure du chemin parcouru en reconnaissant ceux qui m'envient ; il se régénère en un nouvel objet plus rare, plus cher, plus prestigieux possédé par un nombre de plus en plus restreint.

    Le pur désir n'a donc pas besoin de contenu. Il suffit qu'il soit partagé par l'autre pour devenir objet désiré. C'est pourquoi son atteinte est décevante, car il est vide de toute valeur intrinsèque. Véhicule sans pilote, il est aimanté par un objet que nous ne choisissons pas.

    Pour s'en libérer, il ne sert à rien de le nier mais de lui donner un objet. Mieux encore, de ruser avec lui et de profiter de son énergie vitale. Le politique, quand il vise le pouvoir, déçoit et est déçu. Le politique qui a un projet authentique saura utiliser son désir de pouvoir pour le mettre au service de son projet. Lui seul saura peut-être ce qui est la part du désir et la part de vrai contenu dans son parcours de conquête.

    Enfin, le désir est tellement sexué, si marqué par son empreinte historique presque exclusivement masculine, qu'on se demande encore ce qu'il en sera de son expression féminine qui commence à pouvoir disposer de ses propres moyens. On n'en a sans doute pas fini avec le désir.

     

     

  • Otages libérés

    La prise d'otages est un acte odieux. Que ce soit d'enfants ou d'adultes, directement crapuleux ou sous des prétextes politiques ce n'est qu'un chantage à la vie humaine.

    Les otages de Colombie ont été libérés, sans faire de victimes. Il suffit de se réjouir de la libération de ces otages et de la joie de leurs proches. Il suffit de penser à eux, pour une fois.

    Mais non, c'est un déferlement de commentaires personnels sur ce que JE pense et MON opinion. Qaund chacun y va de son commentaire sur la personnalité d'Ingrid Betancourt (otage de luxe. Mondaine !), du rôle de ses enfants ou de tel comité de soutien, on se dit que, pour quelques instants, ils feraient bien d'oublier un peu leur ego. D'autres se réjouissent de la disparition des bannières bien pensantes sur les blogs. Ca l'énerve. On comprend que son agacement est un sujet d'importance dont cette libération va le soulager.

    Mettre sur le même plan ces considérations personnelles avec la vie retrouvée des otages, n'est pas plus digne que les différentes récupérations politiques et médiatiques qui se profilent, dans un sens ou dans l'autre.

     Il suffit de penser à eux, pour une fois, pas à nous.

     

  • Que connait-on de l'Univers ? 0,4%

    Lu, dans cet entretien  avecAndré Brahic dans Le Point

    "Il y a un siècle, on ne savait pas pourquoi les étoiles brillaient, on ignorait l'existence des galaxies et la nature des planètes. Aujourd'hui, je peux vous décrire de façon relativement fiable ce qui s'est passé au cours des 13,7derniers milliards d'années ! Mais, au moment même où l'observation de toutes les lumières nous a révélé une multitude d'astres nouveaux et un Univers beaucoup plus vaste que prévu, nous réalisons que beaucoup reste à faire. Einstein a montré que l'énergie est une forme condensée de matière. Eh bien, 73 % de tout ce qui existe dans l'Univers est sous forme d'une énergie noire dont nous ignorons la nature, 23 % est sous forme de matière noire de type inconnu et que nous ne pouvons pas voir. Les 4 % restants sont composés d'atomes et de molécules comme vous et moi, ou cette chaise. Et, en mobilisant tous nos instruments, nous sommes capables de « voir » un dixième de cette matière, soit 0,4 % du tout ! C'est un peu comme si on écrivait un roman policier dont on sait qu'on ne connaîtra jamais la fin de son vivant. Mais l'enquête progresse..."

     

    Le grand collisionneur de hadrons (LHC) va coûter plus de 6 milliards d'Euros. Peut-être lèvera-t-il  le voile sur cette énergie et cette matière noire. Vu l'énormité de ce qu'on ne sait pas et les moyens gigantesques à déployer pour combler notre ignorance, arrivera-t-on un jour où l'homme découragé et les gouvernements ruinés arrêteront la recherche fondamentale ? On dirait parfois que ce jour n'est pas loin et qui constituerait une rupture fondamentale dont je ne mesure pas bien les conséquences.