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29/05/2009

Le surréalisme

Le mouvement surréaliste naquit de la première guerre mondiale et connut son plein éclat jusqu'à la veille de la seconde. Même si André Breton a tenté de le faire revivre à son retour des Etats-Unis en 1946, le surréalisme ne retrouva plus l'écho et l'influence qu'il avait entre les deux guerres. Surtout, aucun artiste d'envergure de l'époque ne passa par ses rangs. En revanche, entre-deux-guerre, beaucoup de grands noms participèrent au mouvement, ou eurent des relations amicales avec lui. Citer quelques uns de ces artistes donne une idée de la fécondité du mouvement. En littérature, André Breton, Louis Aragon, Paul Eluard, Raymond Queneau, René Char et Julien Gracq firent partie du groupe. Du côté des arts graphiques, on citera Francis Picabia, Georgio de Chirico, Joan Miro, Salvador Dali, André Masson et Marcel Duchamp. Picasso était déjà maître de son propre style. Il était apprécié des surréalistes, mais ne faisait pas partie du groupe. Pour terminer cette liste, rappelons qu'un photographe comme Man Ray ou un cinéaste comme Bunuel (en association avec Dali) furent aussi, un moment, surréalistes. Citer tous ces noms, au delà de la célébrité acquise et du succès rencontré, illustre un des aspects majeurs du surréalisme. Fondé par des écrivains qui en élaborèrent la doctrine, le surréalisme n'est pas un mouvement purement littéraire. Dès le début, il s'élargit aux arts graphiques, fabrication d'objets divers, photographie et cinéma. Il fut l'un des premiers à parler d'art à propos d'objets en provenance de cultures non occidentales, d'Afrique ou d'Océanie. En revanche, il s'intéressa peu à la musique même si Georges Auric fit un bref passage dans ses rangs. Il rejetait le roman, et surtout le théâtre considéré comme une activité purement commerciale.

 

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Comment se définit le surréalisme ? Le mieux est sans doute de se reporter à la définition qu'en donne André Breton dans le « Premier manifeste du surréalisme » « Surréalisme : Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer, soit oralement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de toute préoccupation esthétique ou morale. Le surréalisme repose sur la croyance en la réalité supérieure de certaines formes d'association négligées jusqu'à lui, à la toute puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie ». C'est ainsi que naquit une des premières oeuvres du surréalisme : « Les champs magnétiques », exercice d'écriture automatique co-écrit par André Breton et Philippe Soupault. L'examen du manuscrit montre pourtant que, dès son origine, la théorie était contournée. Les pages de Philippe Soupault sont écrites d'un seul trait quand celles de Breton sont couvertes de ratures. La volonté d'ouvrir toutes les vannes de la pensée est bien réelle, mais celle-ci est néanmoins corrigée et contrôlée par des préoccupations esthétiques. Breton était bien conscient que l'automatisme pur pouvait laisser la place à du n'importe-quoi sans consistance ni valeur, ou encore à une bouillie de mots inaccessible.

 

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Mais plutôt que d'examiner les limites d'une telle démarche, intéressons-nous à sa fécondité. « Dictée de la pensée », le surréalisme est absolument antinomique à toute imitation ou représentation du monde extérieur. C'est un mouvement qui part de l'homme pour produire une autre réalité, qualifiée de supérieure, d'où son appellation de surréalisme. Ce n'est pas une tentative de capture ou de représentation du monde extérieur qui l'intéresse, ce sont les expressions, théoriquement pures de ce qui se passe dans notre cerveau. On trouvera là une relation très étroite avec la psychanalyse. Le surréalisme a toujours voulu rentrer en contact avec Freud. Et si celui-ci est resté méfiant à son égard, les surréalistes ont été fortement influencés par ses théories. La démarche surréaliste est extrêmement proche de la cure psychanalytique en ce qu'elle tend à laisser jaillir sans contrôle le « jeu désintéressé de la pensée ». Le surréalisme en attend une expression artistique, là où la psychanalyse en espère la libération de noeuds inconscients qui nous contraignent. Mais il n'y a pas de psychanalyste en surréalisme, pas de personne qui sache interpréter les paroles du patient. C'est au public que revient ce rôle, dont on espère qu'il saura, lui aussi, lire derrière des associations improbables, la vérité non fardée de son auteur. Pour autant, la définition du surréalisme donnée par Breton ne parle pas d'expression artistique. Elle se veut un moyen au service de « la résolution des principaux problèmes de la vie ». Le surréalisme se manifestera par des oeuvres ; sa définition est plus large et laisse la place à toute expression des différentes formes de la pensée, sans préjuger du résultat. C'est probablement en ce sens qu'il est le plus riche. Il fait confiance en chacun pour qu'une expression libérée de tout contrôle produise de l'inattendu, qui pourra peut-être être apprécié par d'autres en tant qu'oeuvre d'art. Là où il se sépare de la psychanalyse est dans la notion de collectif. La psychanalyse s'est clairement intéressée aux associations inopinées qui peuvent jaillir d'une parole sans contrainte, elle a vu dans les actes manqués la révélation d'un inconscient à la fois masqué comme agissant puissamment dans nos vies. Mais elle ne prend en compte que la parole d'un individu. Elle se limite à lui seul, uniquement par le biais de l'expression orale. Le surréalisme veut aller plus loin, et s'intéresse à toute forme d'expression «soit oralement, soit par écrit, soit de toute autre manière». Il prône la création collective et multi-disciplinaire. Nous avons déjà évoqué la création collective des « Champs magnétiques », à deux auteurs. On pourrait également cité « Nadja », illustré par des photos de Man Ray, « Clair de Terre », qui paraîtra avec une eau-forte de Picasso ou encore le « Second manifeste du surréalisme », orné d'un frontispice de Dali. Le surréalisme se fera connaître par de multiples expositions. Ces expositions sont considérées comme des oeuvres d'art, elles associent des poèmes, des peintures, des objets de toute sorte, elles sont annoncées par des affiches également créées et décorées par l'association des écrivains et des peintres. Il se diffuse également par l'intermédiaire de nombreuses revues qui proposent un mélange de textes et de représentations graphiques. Enfin le surréalisme se manifeste, souvent bruyamment, par des manifestations de tous ordres : réunion à l 'église de Saint Julien le Pauvre ("visite à travers Paris de lieux volontairement dérisoires"), procès intenté à Maurice Barrès. Toutes ces actions que l'on nommerait aujourd'hui « happening » faisaient pleinement partie de l'expression surréaliste.

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En tant que « moyen de résolution des principaux problème de la vie », le surréalisme ne pouvait manquer d'avoir affaire avec la politique. On a vu que le mouvement naquit à la fin de la première guerre mondiale. Il ne s'agit pas seulement d'une coïncidence de dates, puisque Breton, Aragon et les fondateurs du groupe avaient vingt ans pendant la guerre. Le surréalisme s'est fondé aussi contre cette guerre. Marqué par l'horreur du conflit auquel il participa, Breton réagit par un geste de révolte contre l'asservissement de toute une civilisation qui avait permis et même encouragé ce désastre. Il ne pardonnait pas, surtout, l'attitude de la plupart des intellectuels qui s'étaient ralliés à un discours de propagande patriotique qu'il jugeait indigne. Toute sa vie, il crachera sur le drapeau, l'uniforme, ira jusqu'à crier « Vive l'Allemagne, à bas la France ». De son côté, Aragon écrira, dans sont « Traité du style », qu'il « conchie l'armée française dans sa totalité ». La révolte politique est une des sources du surréalisme, elle sera la cause de sa dispersion. La liberté totale d'expression individuelle et collective qu'il prônait ne pouvait s'affranchir d'une réflexion politique. S'il a brièvement adhéré au parti communiste, Breton n'a jamais accepté de se soumettre aux contingences, voire aux compromissions du combat politique. Quand Pierre Naville, rallié au parti communiste, affirmait que le prolétariat n'attendait rien d'autres des poètes et des artistes qu'une « aide de techniciens et d'hommes habitués aux besognes de plume », Breton jugeait le programme communiste comme un programme minimum limité à la défense d'intérêts matériels, alors que le surréalisme est « une sommation totale ». D'autres membres du groupe prirent le chemin de l'engagement politique, avec Aragon d'abord, puis Eluard qui adhérèrent au parti communiste pour ne plus le quitter, et prirent part à la Résistance. René Char, sans adhérer au parti, était le chef d'un maquis du Lubéron. Il en tira un de ses plus beaux ouvrages « Les feuillets d'Hypnos », qui allie l'expression poétique au combat pour la libération des hommes. Il y a là, sans doute, un des sommets d'une poésie, non pas au service d'une cause, mais qui accompagne et magnifie l'action d'hommes de toutes provenances combattant pour leur libération : « Je veillerai à ce qu'ils soient chaussés comme des dieux », dit-il de ces êtres « sylvestres ». Pendant ce temps Breton, en exil à New-York, continuait à se livrer au jeu des « cadavres exquis ». Cette association de mots, dont on espère faire jaillir un pouvoir poétique nouveau, de l'association inopinée de mots jetés au hasard paraissait aux yeux de ses anciens compagnons comme un jeu inconséquent et irresponsable. En refusant de voir le tragique de la situation politique, Breton s'exposait à être taxé de dandysme. De leur côté, certains poèmes d'Aragon démontrent un servilité à l'égard des dirigeants communistes qui trahit toute ambition poétique.

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Qu'apporte donc le surréalisme en terme d'expression artistique ? On peut noter que le terme même d'art est absent de la définition du surréalisme. Il « cherche à résoudre les problèmes de la vie », par l'expression libre de la pensée. S'il se manifeste surtout par l'activité artistique, c'est grâce à une extension sans limites de la notion d'art. Marcel Duchamp exposait son urinoir en proclamant « c'est de l'art ». L'art est ainsi affirmé par son créateur en dehors de toute règle établie. C'est lui qui donne un statut artistique à sa production. Libre au spectateur d'accepter et de considérer l'oeuvre comme l'étant. Par cette revendication le surréalisme ouvre l'art à de multiples formes d'expression qui en étaient exclues. On a vu qu'il se manifestait par des moyens traditionnels (poésie, peinture, photographie, cinéma) mais aussi par la création d'objets de toutes sortes tels que collages, découpages, ou objets en sable. L'art, d'après le surréalisme, peut être partout tant qu'il est une expression authentique de son auteur. Si l'on s'en tient à la définition classique de Kant du « beau qui plait universellement sans concept », on comprend que le surréalisme ne cherche pas le beau dans ce sens. Kant voyait dans la beauté un moyen de communication direct entre les hommes sans passer par le détour d'un concept, d'une idée ou de l'objet. C'est pourquoi le jugement de goût a ce caractère universel qui fait que mon sentiment peut être partagé par d'autres. Quand il l'est, c'est bien que nous avons l'un et l'autre été émus par la beauté de l'objet artistique. Le surréalisme ne cherche pas à plaire, il cherche au contraire le scandale, et ne rechigne pas à repousser le spectateur. Il n'a aucune prétention à l'universel, mais au contraire, il magnifie le particulier jusqu'à l'incompréhensible. Il ne vise pas le beau, il n'a pas de préoccupation esthétique. Il cherche à révéler une réalité suprême supérieure à celle, banale à ses yeux, que nous donne à voir nos propres sens. Toujours à la recherche de l'inattendu, c'est sans doute dans la trecherche d'association que l'on peut mieux le définir. Association entre les différentes disciplines, on l'a vu, et association d'images. Mais celles-ci ne doivent pas être convenues, proches de la réalité visible. Elles doivent au contraire s'en écarter pour faire jaillir une nouvelle lumière. Toujours dans le « Manifeste du surréalisme », Breton déclarait : « La valeur de l’image dépend de la beauté de l’étincelle obtenue ; elle est, par conséquent, fonction de la différence de potentiel entre les deux conducteurs. Lorsque cette différence existe à peine comme dans la comparaison, l’étincelle ne se produit pas. Or il n’est pas, à mon sens, au breton-poupee-hopie.jpgpouvoir de l’homme de concerter le rapprochement de deux réalités si distantes. Le principe d’association des idées, tel qu’il nous apparaît, s’y oppose. Force est donc bien d’admettre que les deux termes de l’image ne sont pas déduits l’un de l’autre par l’esprit en vue de l’étincelle à produire, qu’ils sont les produits simultanés de l’activité que j’appelle surréaliste, la raison se bornant à constater, et à apprécier le phénomène lumineux. » La préoccupation esthétique est finalement reconnue dans ces lignes. Mais elle ne se manifeste qu'après l'acte créateur. Elle n'est pas visée d'abord, elle peut apparaître après. On voit facilement la richesse de la démarche, qui sans aucune contrainte, peut finalement créer la beauté là où on ne l'attendait pas. Ce n'est pas ici une beauté séduisante qui cherche à plaire mais plutôt une beauté qui provient de l'étonnement, de la joie de la surprise. Il faudrait donc laisser venir à l'esprit deux idées, deux images, deux phénomènes qui n'ont rien à voir. Et c'est justement ce « rien à voir » apparent qui pourra donner à voir et ressentir une réalité nouvelle et supérieure. Le surréalisme laisse la porte ouverte à n'importe qui revendiquant son art. Il casse tous les codes et donne à voir ce qui naguère n'avait pas sa chance, était sous-estimé voire méprisé. C'est ainsi qu'il fut un des premiers à reconnaître dans les arts premiers une force d'expression brute rendue possible par un acte créatif qui s'est plus attaché à créer cette émotion plutôt qu'à raffiner sans cesse une technique de représentation du monde vouée de toutes façons à l'imperfection de son résultat. Le surréalisme n'a pas d'a priori et ouvre l'espace de l'art à une infinité de possibilités et de créateurs là où certains voulaient le cantonner aux disciplines traditionnelles. C'est là sans doute son principal mérite, et l'on a déjà cité quelques grands noms parmi de nombreux autres qui passèrent par ses rangs.

 

Mais, plusieurs écueils guettent cette démarche. La surprise s'émousse vite, et l'émotion ressentie devant une « première fois », se transforme vite en lassitude blasée. Combien d'essais, de créations qui tournent à vide, avant que surgisse le miracle improbable d'une nouveau phénomène lumineux. Pour reprendre la comparaison de Breton de l'étincelle entre deux conducteurs, celle-ci pourra être brillante, soudaine, foudroyante dans le meilleur des cas. Mais si les conducteurs sont vraiment trop loin, le courant ne passe plus et l'on se retrouve en face du vide. A n'accepter aucun filtre à la création, le surréalisme s'expose au bavardage. Le bavard parle pour ne rien dire, en laissant s'exprimer librement « tout ce qui lui passe par la tête ». Liberté totale d'expression et donc possibilité de la nouveauté peuvent facilement se transformer en non-sens pour le lecteur ou le spectateur. « La parole, est faite pour ceux qui écoutent, et les bavards n'écoutent personne, comme ils sont toujours en train de parler » disait Plutarque dans son Traité sur le bavardage. Le surréalisme est fait pour ceux qui le créent, ils ne se préoccupent guère de ses interlocuteurs, auxquels il cherche plus à s'imposer plutôt qu'à les convaincre. Il est symptomatique que le surréalisme se soit aussi manifesté par des actions violentes contre qui ne partageaient pas ses choix. Les pseudo-procès, les injures, les expéditions punitives - contre un café qui avait eu l'audace de s'appeler Maldoror - montrent sans doute qu'ils se faisaient une haute idée de l'art, mais aussi sans égard pour qui déviaient de la ligne ou prenaient un autre chemin. A contrario, l'absence de règles peut conduire au silence et à l'impuissance. Devant l'infinité des possibles, le créateur peut être perdu puis paralysé. Non guidé par des contraintes de représentation, une technique imposée ou des règles esthétiques, il finit parfois par théoriser son impuissance. Monochromes, carré noir sur fond blanc, ou sur fond noir, témoignent d'une stérilité peut-être due à l'absence de contraintes.

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J'ai évoqué les nombreux artistes qui furent, un temps, surréalistes. Ils avaient besoin de créer leur oeuvre et leur style personnel après ce passage. C'est peut-être de cette éclosion de talents si divers que le surréalisme peut tirer le plus de gloire. Certains continuaient à s'inspirer de ses leçons tout en rejetant son côté tyrannique. D'autres partirent sur des voies radicalement opposées. L'exemple le plus frappant est sans doute celui de Raymond Queneau qui fonde l'OULIPO (Ouvroir de Littérature Potentielle) sur des principes radicalement opposés. A l'absence de règles il oppose la définition de contraintes formelles très précises dont on espère que la résolution sera l'occasion d'une création inattendue. Un de ses membres, Georges Perec disait «  Au fond, je me donne des règles pour être totalement libre ». « La vie mode d'emploi », qui est son oeuvre la plus réussie, est ainsi bâtie sur le modèle d'un immeuble dont Georges Perec va parcourir chaque appartement en suivant le parcours du cavalier du jeu d'échecs. Chaque étape sera l'occasion d'une histoire particulière mais qui rentre en résonance avec le projet du personnage principal. Celui-ci s'est fixé pour objectif d'apprendre l'aquarelle pendant dix ans, puis de peindre des bords de mer de tous les continents pendant vingt ans. Chaque aquarelle est envoyé à un artisan qui en découpe un puzzle, et notre héros passera les dernières années de sa vie à reconstituer les puzzles. De l'arbitraire de ces règles s'écrit un roman (DES romans, comme l'indique le sous-titre de « La vie mode d'emploi ») profondément original. Les contraintes posées par l'auteur ne sont évidemment pas vues en première lecture. Notre plaisir en est redoublé quand nous commençons à découvrir « comment c'est fait ». L'artiste qui se donne à lui-même ses propres règles (non celles d'une quelconque académie) y trouve à coup sûr plus de richesses que dans l'infini des possibles dont il ne sait que faire.

29/10/2008

Un dos maçonné

Vraiment, Rimbaud aurait bien fait de tourner un "dos maçonné" à ses anciennes activités littéraires ?

C'est ainsi que René Char image une rupture qu'il essaie de défendre malgré l'évidence d'un parcours qui finit très banalement.  Tout indique, en effet, qu'après ses trois années de poésie, Rimbaud  s'est très communément rangé. Il voulait faire de l'argent, se marier, et ne parlait plus de ses poésies. Juste des rinçures, disait-il, quand il daignait encore en parler.

René Char ne pouvait pas mieux dire avec ce dos maçonné. Rimbaud quittait ce cadeau de la vie qu'on nomme adolescence. Une, deux ou trois années pendant lesquelles tout est questionné, remis en cause et rejeté. Tout le discours parental et scolaire n'a plus aucune légitimité ; on a la chance alors de pouvoir construire le sien. Peu en profitent, il est bien compliqué de ne plus avoir les certitudes de l'opinion commune. Voilà une période dont beaucoup se souviennent avec mépris comme l'instant où l'on se pose la questions idiote du "sens de ma vie".

Il faut juste admettre que la vie n'a de sens que celui qu'on lui donne. Mais non, ils préféreront se rendormir comme passager d'un processus biologique qu'on appelle la vie. Après cette période vraiment trop dérangeante, on accueille avec soulagement le confort de l'opinion toute faite (mais par qui ? n'est plus une question) et de la vie comme habitude. Le dos est bien maçonné, bardé de certitudes qu'on ne remettra surtout plus en question. Bétonnons, colmatons,  et ne revivons plus jamais cette période si dérangeante.

D'autres, plus rares, se décident alors à prendre les commandes. La voie n'est plus tracée par d'autres et il s'agit de voir au loin, jusqu'au tombeau bien ouvert qui nous attend tous, pour retrouver quoi ? L'éternité.

25/07/2008

Mauriac, Malagar, ses écrits, son actualité

On imagine mal, aujourd'hui, l'influence que pouvait avoir François Mauriac. Ses articles du Figaro, puis de l'Express, étaient réputés pouvoir déplacer des centaines de milliers de voix. Ainsi, dans un article de décembre 1955, il prend position pour Pierre Mendès France, provoquant la réplique du Cardinal Saliège : « les laïcs qui prétendent engager la conscience chrétienne dans un parti n'ont aucune autorité pour le faire. » C'est, qu'à l'époque, le vote catholique comptait, et Mauriac était LE grand écrivain catholique. Dans ces années là, son oeuvre romanesque était déjà derrière lui. Il n'écrira plus qu'un dernier livre, à la toute fin de sa vie : "Un adolescent d'autrefois". Un livre qu'il aurait pu écrire dans les années 30, où il ne se renouvelle pas, mais qui démontre qu'il n'a rien perdu de cette espèce de perfection qui lui est propre.

C'est donc après la guerre, qu'il entame une deuxième carrière, de journaliste. Ce qui reste de meilleur de Mauriac, nous dit Charles Dantzig dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française. On lit encore son Bloc-Notes, La paix des cimes, ses Mémoires intérieurs. Il s'y passionne pour la politique de son temps, et sa voix compte. A cause de son catholicisme, il est catalogué à droite, ce qu'il n'est pas. Il a l'avantage pour cette droite, disqualifiée à la sortie de la guerre, d'avoir fait les choix que l'histoire approuvera. Au moment de la guerre d'Espagne, pendant l'occupation, contre la guerre d'Indochine et enfin lors du drame algérien, il est à chaque fois lucide et prend un parti qui, aujourd'hui, n'est plus discuté. C'est sans doute pour ça, et pour cette clairvoyance, remarquable à l'époque, que ses écrits politiques nous intéressent moins. La cause est entendue, et nous, qui connaissons la fin de l'histoire, suivons avec peu d'intérêt des débats où ses prises de position nous semblent simple évidence, et ses adversaires particulièrement obtus. Les hommes politiques de l'époque : Joseph Boncour, Laniel, même Mendès France sont bien oubliés. C'est une leçon pour aujourd'hui, pour tous les sarkomanes, qu'ils soient sarkophiles ou sarkophobes. Ils seront stupéfaits et nous aussi, voire attérés de retrouver, plus tard, l'incompréhensible brouhaha qu'ils ont mis tant d'énergie à produire autour de leur obsession. C'est le lot de tout journalisme, et particulièrement du journalisme politique. Mauriac n'y échappe pas.

Plus tard vient de Gaulle. Jacques Laurent a eu bien tort d'écrire son Mauriac sous de Gaulle. Mauriac n'avait rien à attendre de De Gaulle, et il ne lui devait rien. Il était connu depuis bien plus longtemps, son prestige datait des années 20, quand De Gaulle n'était encore qu'un capitaine parmi d'autres. Il avait déjà tous les honneurs possibles, Légion d'honneur, l'Académie française depuis 1933, le Prix Nobel en 1952. Son soutien ne lui a rien rapporté. Comme Malraux, il a tout de suite distingué en lui l'homme exceptionnel qui se rencontre rarement dans l'histoire. Il ne pouvait pas le manquer.

Cette politique, cette histoire là est finie, on en connaît le fin. Elle ne nous passionne plus. Quoi d'autre alors dans ces bloc notes et ces mémoires ? L'Académie française par exemple ! Quoi ?l'Académie française, cette institution inutile et gâteuse ! Eh bien oui. Laniel, Mendès France et même De Gaulle paraissent fades à côté d'André Chaumeix. La politique est un sujet de devoir pour Mauriac. Il fallait bien qu'il participe au débat, parce que l'actualité le demande. Mais ce qui l'intéresse au fond, ces sont les ressorts de l'ambition, du pouvoir, les haines et les amitiés. Et comme il n'est pas de la partie, il ne peut avoir qu'un regard extérieur sur une politique dont il devine seulement certains aspects sans y participer. Alors qu'à l'Académie française, il est chez lui. Depuis plus de 20 ans, il en connaît tous les secrets et c'est un milieu qui en vaut bien un autre pour disséquer l'âme humaine, son vrai génie.

Voici donc Chaumeix : « Comment êtes-vous avec Chaumeix ? » Tout Paris savait qu'avoir Chaumeix pour soi signifiait presque toujours qu'on avait partie gagné » Chaumeix, critique littéraire, ne publiait rien. « C'est que les provinciaux ont la naïveté d'attendre d'un membre de l'Académie qu'il publie des ouvrages, et ils comptent sur les titres de ses livres pour se souvenir d'un auteur.[...] Mais la grâce qu'avait reçue André Chaumeix était celle d'arriver à tout en ne publiant rien[...] André Chaumeix n'entra à l'Académie française qu'en 1930. Depuis longtemps, il avait choisi ce champ de bataille, ou plutôt ce bastion, et dès qu'il y eut pénétré il consacra sa vie à y établir l'esprit de droite et à le faire triompher. »

Chaumeix, dès lors, sera le véritable patron de l'Académie, au service de ses idées politiques. Son chef d'oeuvre, il le construira à la Libération. La droite et même l'extrême droite déconsidérée, « quai Conti, ne commettait pas une seule faute de tactique et, aussi compromise qu'elle parût être, elle allait en très peu de mois réoccuper toutes les positions perdues. Chaumeix manoeuvra si bien qu'il sut trouver chez des académiciens irréprochables durant l'Occupation une alliance lui permettant de regagner des sièges et de faire élire des littérateurs qui lui devraient tout : Le pion se laissait pousser par le doigt du joueur avec une docilité dont je pourrais donner des exemples incroyables. Après avoir été manoeuvrés, durant des années, lorsque enfin le meneur de jeu leur entrebâillait la porte, j'en ai vu qui trouvaient encore la force de l'embrasser en pleurant de joie. Ainsi les pauvres chiens de laboratoire lèchent la main du vivisecteur qui les recoud. En revanche, les orgueilleux, qui ne manquent pas dans les lettres, s'éloignèrent presque tous .»

Martin du Gard, Malraux, Sartre, Camus, Gide furent de ceux qui refusèrent de s'humilier devant Chaumeix. Mauriac, bon observateur, mais piètre tacticien, n'avait pas ce désir de pouvoir qui lui eut permis de combattre ces manoeuvres. Il tempêtait, se débattait mais n'avait pas l'habileté nécessaire à ce genre de combat. Et c'est ainsi qu'il nous décrit, rageur, le triomphe des médiocres.

L'Académie française, quelle importance direz-vous ? Aucune, évidemment. Sauf qu'on jubile en lisant les épisodes de ces guerres picrocholines qui durent encore. Les passions y sont toujours meurtrières, quand l'histoire des années 50 n'est plus que cendre froide. Mauriac est l'écrivain d'un milieu bien précis, renfermé. Ses analyses politiques ont souvent été justes, mais il y manque l'oeil de l'intérieur, l'oreille aux portes, qui font son vrai génie.

Mauriac est l'écrivain d'un petit milieu comme l'Académie française, comme sa région : «De cette campagne, je ne suis non plus jamais sorti, ni mon oeuvre, et c'est sans doute ce dont me louent ceux qui l'ont aimée, - faiblesse pourtant aux yeux de beaucoup d'autres.» Mauriac, c'est Malagar. Allons à  Malagar.

 

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«Pauvre maison déguisée en manoir», ce n'est pas un château, même si dans le bordelais, toute maison, pourvu qu'elle soit entourée de vignes devient château. Non, c'est une maison bordelaise comme il y en a tant, surmontée d'une petite tour, et dont on peut visiter le rez de chaussée. Chaque pièce donne de part en part de la maison. Une entrée, puis à droite, le salon où Mauriac écrivait sur sa table de palissandre : «Dans mon cabinet de Malagar, un visage d'homme dessiné par Michel Ciry me regarde, et je ne sais si ce regard qu'il arrête sur moi me condamne ou me pardonne. Car cet homme est le Christ.» Plus loin un cuvier qu'il fit aménager pour libérer le salon. Au mur, un portrait de Barrès, auquel il doit d'avoir été très vite reconnu : «Vous êtes un grand poète que j'admire, un poète vrai, mesuré, tendre et profond» lui écrivait-il en 1909 à propos de son recueil de poésie : «Les mains jointes». Barrès, c'était quelque chose, prince de la jeunesse, son influence était considérable. Mauriac était lancé.

Mais, nous dit-on, François Mauriac n'a jamais écrit dans cette pièce. C'était la pièce où il s'occupait de la gestion du domaine, des factures. Finalement, à Malagar, il n'a jamais pu écrire ailleurs que dans le salon. Jean Mauriac, son fils, raconte : Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire : «Faites doucement, votre père travaille». Avec mes soeurs Claire et Luce, nous passions des journées entières à tourner en vélo autour de la maison. «Toujours dans le même sens !» nous criait Maman». La vie n'est pas toujours drôle pour l'enfant d'un homme qui voyait le monde à travers les livres qui'l lisait, qu'il écrivait. Toute la famille était au service de son oeuvre, comme sa femme, qui devait déchiffrer et taper à la machine les écrits de la journée. Jean Mauriac poursuit : «C'est pendant l'été 40 que mon père me fit travailler pour la première et seule fois de sa vie.[...] Il me faisait traduire du Cicéron et du Salluste, qu'il lisait presque à livre ouvert. Pas moi hélas ! Il s'impatientait puis s'agaçait et enfin n'arrivait pas à cacher un certain mépris à mon égard. Il pouvait être méprisant, très, très méprisant.» Ce catholique connaissait la charité de l'Evangile, mais ne la pratiquait guère. C'était un polémiste redouté, aux griffures douloureuses. On voit que sa famille n'était guère plus épargnée.

On revient vers l'entrée pour passer à la salle à manger, puis la cuisine, et derrière, une souillarde. Tout est resté comme à l'époque de Mauriac. Mort en 1970, il vivait dans un cadre du début du XXème siècle. Mobilier banal, décor sans goût, aucun tableau de valeur, Mauriac n'avait pas le goût des beaux objets. Peut-être pas les moyens. Malagar ne rapportait rien. Le vin se vendait mal et, nous dit Jean Mauriac «il était fort en degrés et très, très mauvais». Toute la famille ne buvait que ça, bien entendu. Mauriac travaillait donc beaucoup, «il reprochait sans cesse à Bernard Grasset, son éditeur, de l'exploiter. Il se trouvait dans l'obligation d'écrire un roman par an. Toutes les fins étaient ratées parce qu'il était pressé par le temps».

Aujourd'hui Malagar est silencieux. François Mauriac était d'origine paysanne, inconsolé de paysages ravagés par la modernité, d'une campagne muette : «Vous ne savez plus ce que c'est le chant d'un rossignol». Non, nous ne savons plus. «Dans mon enfance, durant certaines nuits, il nous fallait fermer les volets, les fenêtres et les rideaux pour pouvoir dormir. Il y avait des rossignols qui chantaient tout près de la maison pendant les heures de la nuit» Pourtant, Mauriac n'a pas écrit de roman paysan. Il les côtoyait, mais ne se mélangeait pas à eux. Incapable de manier autre chose qu'un stylo, il aime la nature en spectateur. D'ailleurs, les paysans n'aiment pas la nature – j'en sais quelque chose. On se bat contre elle, on la cultive, on l'exploite. Rien ne vaut une grande parcelle rectiligne taillée pour les tracteurs, désolée pour la vue.

Derrière Malagar, perpendiculaires à la maison, sont les allées de charmilles, taillées au cordeau par lesquelles on descend jusqu'à la terrasse. De la terrasse de Malagar, c'est Langon, ville sans intérêt que détestait Mauriac, puis la Garonne, et enfin l'immense forêt des Landes. Plusieurs fois par jour, Mauriac descendait jusquà sa terrasse pour y méditer devant le paysage familier, lire son courrier, y écrire quelque bloc notes, parfois.

Ce n'est pas à Malagar, qu'il a situé la plupart de ses romans, mais à Saint-Symphorien, plus au Sud dans les Landes, où il a passé son enfance. Le Noeud de vipères est un des seuls dont le décor est inspiré de Malagar. Peu importe, au fond, les décors sont semblables, et les thèmes inchangés.

Son thème, c'est l'argent. Non pas l'argent des grands capitaines d'industrie, du capitalisme déjà impudent, non plus l'argent rare des classes miséreuses. C'est l'argent de la petite bourgeoisie, héritière des paysans, l'argent que l'on amasse en petits tas, qui s'hérite, s'envie, et noircit toutes ces vies. «L'argent était l'alliage commun à toutes ces particules humaines. La mort en demeurait le dispensateur par l'héritage attendu, et il faut bien l'écrire, espéré – puisque c'étaient des espérances qu'une fiancée apportait avec elle, espérances liées à la mort d'un aïeul, mais aussi d'une mère, d'un père, - le plus tard possible, certes, c'était bien ainsi qu'on l'entendait.» De la religion, on ne retenait que la haine du sexe, on ignorait tout ce qui est mépris des richesses. «La rigueur pour tout ce qui touche aux choses de la chair donnait en quelque sorte carte blanche pour cette passion de la propriété que la conscience bourgeoise avait déguisé en vertu.»

Laissez tomber la chair qui n'est plus un péché, mais presque une obligation, remplacez la religion par les grands principes de solidarité, et gardez l'argent dont la passion est immuable. Vous êtes prêts à lire les romans de Mauriac, ils n'ont pas vieilli. C'est ce Noeud de vipères, longue lettre qu'écrit Louis à son épouse dont il s'est cru aimé, il y a bien longtemps. A son désespoir, il a vite compris que cette famille, autrefois prestigieuse des Fondaudège ,n'avait plus les moyens de tenir le haut du pavé. Une alliance avec ce fils de paysans, dont la mère «avait porté le foulard» n'était pas très glorieuse mais permettait de se renflouer. On négocie le contrat de mariage, mais la mère de Louis qui sait ce qu'est un sou saura négocier. Le début de fortune ne sera pas dilapidé pour payer les dettes Fondaudège. Et voilà le récit de la vengeance de Louis, contre Isa son épouse, ses enfants et même un fils naturel que les autres avaient cru pouvoir embaucher dans leur complot. Capturer enfin cet héritage, car son fils Hubert s'est ruiné en 1929, quand Louis a vendu à temps. Tous pris à la gorge, ils n'attendent plus que l'héritage et la mort du vieux grigou. Ils auront les deux, finalement. Louis, à ses derniers instants semble avoir retrouvé une Foi qu'il piétinait par haine de lui-même. Cette longue lettre se termine par «cet amour dont je connais enfin le nom ador...» Artifice un peu gros, dira Brasillach dans son compte-rendu critique.

Artifice et manipulation de ses personnages : on a beaucoup reproché à Mauriac ce genre d'effets. C'est ainsi que commence la longue lettre du Noeud de vipères : «Mais c'est que pendant des années, j'ai refait en esprit cette lettre et que je l'imaginais toujours, durant mes insomnies, se détachant sur la tablette du coffre, d'un coffre vide, et qui n'eût rien contenu d'autre que cette vengeance, durant presque un demi-siècle cuisinée. Rassure toi ; tu es d'ailleurs déjà rassurée, les titres y sont. Il me semble entendre ce cri, dès le vestibule, au retour de la banque. Oui, tu crieras aux enfants, à travers ton crêpe : Les titres y sont.

Il s'en est fallu de peu qu'ils n'y fussent pas et j'avais bien pris mes mesures. Si je l'avais voulu, vous seriez aujourd'hui dépouillés de tout, sauf de la maison et des terres. Vous avez eu de la chance que je survive à ma haine»

Tout est dit dès les premières lignes : la lettre, la vengeance «cuisinée», le coffre, l'avidité derrière le deuil, la haine.

Dans un texte célèbre, Sartre, fera ce reproche à Mauriac : «Dieu n'est pas un artiste ; M. Mauriac non plus». Il parlait d'un autre roman Thérèse Desqueyroux . Mauriac, dit-il à peu près, présente ses personnages, ou son roman de telle manière que l'on sache dès le début, tout sur eux. On voit trop le romancier, on ne voit que lui qui tire les ficelles de ses personnages – c'est bien normal – mais qui nous montre et même nous démontre ces ficelles et les ressorts de la marionnette. Et Sartre de citer ce passage de Thérèse Desqueyroux : «Elle entendit sonner neuf heures. Il fallait gagner un peu de temps encore, car il était trop tôt pour avaler le cachet qui lui assurerait quelques heures de sommeil; non que ce fût dans les habitudes de cette désespérée prudente, mais ce soir elle ne pouvait se refuser ce secours.» Selon lui, cette désespérée prudente est de trop : le romancier intervient pour nous imposer une vision de son héroïne, alors que c'est à nous d'en juger ou de le deviner. Il manipule ses personnages, mais aussi ses lecteurs. Critique qui sera reprise plus tard par Roland Barthes écrivant que «l'image de la littérature que l'on peut trouver dans la culture courante est tyranniquement centrée sur l'auteur, sa personne, son histoire, ses goûts, ses passions[...]. Il faut considérer, tout au contraire, que grâce au lecteur, «tout texte est écrit éternellement ici et maintenant». [...] la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'Auteur» (R. Barthes, Le bruissement de la langue, 1984). Sartre poursuivait : «Voulez-vous que vos personnages vivent ? Faites qu'ils soient libres. Il ne s'agit pas de définir, encore moins d'expliquer (dans un roman les meilleurs analyses psychologiques sentent la mort), mais seulement de présenter des passions et des actes imprévisibles.» Il faut que l'on comprenne sans qu'on nous explique. Ne dites pas, Louis, cet avare, mais montrez-le dans des situations illustrant son avarice.

Mauriac était conscient de ce dilemme : «Il s'agit de laisser à nos héros l'illogisme, l'indétermination, la complexité des êtres vivants; et tout de même de continuer à construire, à ordonner selon le génie de notre race - de demeurer enfin des écrivains d'ordre et de clarté... Le conflit entre ces deux exigences : d'une part, écrire une oeuvre logique et raisonnable ; d'autre part laisser aux personnages l'indétermination et le mystère de la vie - ce conflit nous paraît être le seul que nous ayons vraiment à résoudre» A-t-il trop déterminé ses personnages ? C'est peut-être un héritage de Racine, qu'il admirait temps, dont les tragédies sont jouées dès le premier acte, les passions n'ayant plus qu'à suivre leur logique inexorable, de laquelle les personnages ne peuvent pas se libérer.

On lui reprocha pourtant, dans ce même Noeud de vipères la conversion finale de Louis. C'est un reproche que je partage aussi. Ce retour au Christ paraît bien artificiel, semble avoir été mis là pour enlever un peu de noirceur au personnage, et démontrer la thèse catholique de l'ultime rachat, toujours possible, jusqu'aux derniers instants. En cherchant bien dans le texte, on pourrait trouver quelques indices qui annoncent, qui rendent vraisemblables cette conversion. Il se trouve que ma lecture ne les a pas facilement repérés. Cet aspect-là du personnage m'intéresse moins que la tragédie familiale qu'il ourdit. En ce sens, Roland Barthes a raison, puisque je ne retiens de Louis, ce qui me tocuhe le plus.

Peut-être trop déterminé par certains côtés, pas assez par d'autres, l'équilibre parfait ne peut exister. Et l'auteur est bien obligé, de guider, un peu mais pas trop, les lecteurs que nous sommes.

On voit bien de quel mouvement la critique de Roland Barthes participe. Celui qui consiste à mettre au même niveau l'auteur et le lecteur, l'acteur et le spectateur, le professeur et l'élève. Il n'y aurait plus d'élèves, d'ailleurs, mais des co-apprenants qui découvrent de manière autonome un savoir que le professeur aide à faire découvrir en ayant garde d'être trop directif. La méthode a montré ses limites...En littérature, j'ai ma propre lecture, bien sûr, mais j'aime bien que les auteurs soient présents, et qu'ils donnent à lire leur univers différents du mien. J'ai moins de talent que l'auteur, et s'il me laisse me débrouiller tout seul, je lis toujours le même livre – le mien, qui ne m'apporte rien. A quoi bon lire alors ?

L'observation de Sartre est plus subtile, qui critique le mélange des points de vue dans une même phrase : «Elle entendit sonner neuf heures.[...]non que ce fût dans les habitudes de cette désespérée prudente». Elle, c'est Thérèse, non que ce fût..., c'est Mauriac qui parle. C'est bien l'auteur qui crée ses personnages, comme Dieu pourrait-on dire, mais comme Dieu, il ne doit pas entraver leur liberté.

Mauriac tiendra compte de ces remarques. A l'occasion de la sortie de son dernier roman, écrit à plus de quatre-vingts ans, Un adolescent d'autrefois il écrivait : «Je suis étonné d'une presse quasi unanime dans la louange ; et même l'un des rares critiques hostiles, celui de l'Observateur, est le premier à avoir noté que les personnages de ce roman ont rerouvé la liberté dont Sartre me reprochait d'avoir frustré ceux de La fin de la nuit. Ce qui m'a causé une vraie joie.»

Mauriac, romancier catholique, c'est à voir. On dirait presque un passage imposé par ses convictions religieuses, mais pas un vrai thème romanesque. Il est vrai que je n'ai pas lu La Pharisienne, dont le titre laisse deviner le contenu. C'est même cet aspect, qui m'a longtemps laissé réticent à m'intéresser à lui. La grâce, le péché de chair, tout ça a bien veilli. On voit que j'ai eu tort, même si je continue à trouver dans le catholicisme de Mauriac, son côté le moins sympathique. Non pas par rapport à mes convictions personnelles, mais par rapport à l'utilisation qu'il en fait. Dans ses rapports avec Gide et Cocteau par exemple. A une époque où catholicisme et sexualité étaient presque antinomiques, l'homosexualité un enfer, on comprend son admiration-fascination-dégoût qu'il éprouvait à l'égard de ces personnages autrement libres. C'est même l'une des clés de son oeuvre, nous révèle récemment Jean Mauriac dans ses souvenirs : Le Général et le journaliste «Oui, admet Jean Mauriac, son père était homosexuel, au sens où il éprouva plus que de l'amitié pour les jeunes gens qui gravitèrent autour de lui. S'il s'enflamma dans les années 1950 pour la cause des peuples colonisés, ce fut non seulement par sens de la justice, mais aussi pour les beaux yeux de Robert Barrat. S'il transporta son Bloc-Notes à L'Express, ce fut par mendésisme, mais aussi parce qu'il ne refusait rien au séduisant JJSS...»

Fallait-il pour autant écrire cette lettre ouverte à Cocteau après la générale de Bacchus, l'une de ses pièces. Il l'accuse de faire rire non pas au dépens de l'Eglise, ce qu'il admettrait volontiers, mais au dépens de la Foi, de sa Foi. Jusque là c'est acceptable. Mais cette longue lettre se transforme alors en sermon, rappelant à Cocteau sa conversion fugitive de 1925, et l'image du Père Charles Henrion qui l'avait guidé lors de cette conversion. «Et pourtant, l'autre soir à Marigny, je sentais bien que je souffrais pour le vrai Cocteau, le Cocteau invisible, le Cocteau inconnu de tous, mais que Dieu connaît et que Dieu aime. Car nous sommes aimés. Voilà le fond de tout : ce que tu n'as jamais compris, il me semble, et même pas au moment de ta conversion»

Mais de quoi se mêle-t-il ? Qui est-il pour juger du "vrai" Cocteau, inconnu de tous sauf de Dieu ? Et de Mauriac sans doute. Ce sermon est insupportable. Etait-il là au moment de cette conversion ? Que sait-il des sentiments de Cocteau ? Il n'a, de toutes façons, pas à se prendre pour un confesseur, qu'il n'est pas, et sur la place publique par dessus la marché. C'est le Mauriac méchant, celui qui jetait beaucoup de ses vacheries, secret entre ma poubelle et moi, disait-il. Il aurait mieux fait de jeter celle-là : «Tu es la créature à la fois la plus dure et la plus fragile. Ta dureté est celle de l'insecte, tu as son corselet résistant ; n'empêche qu'il suffirait d'appuyer un peu trop...Mais non, je n'appuierai pas.» Ce n'est plus de la méchanceté, c'est se croire le maître d'un Cocteau dont il connaîtrait tous les secrets, se donnant le droit de les dévoiler, puis d'écraser l'insecte du revers de la main. Ignoble, il faut bien le dire.

Revenons à Un adolescent d'autrefois . Une histoire de mariage encore, que le héros croit manigancé par sa mère avec un laideron, "le Pou". Unir les deux domaines contigus et des familles dont les intérêts financiers se rejoignent, Alain, qui croit tout savoir, s'y refuse. Mais "le Pou" est bien innocente, la mère d'Alain pas si noire. Tout finira par la mort du Pou terrorisé par ce jeune homme méprisant. Mauriac disait de ce roman : «S'il n'y a qu'une idée, c'est de montrer à quel point on peut se tromper sur les êtres»

Mauriac qui se trompait peu sur les évènements, avait tendance à s'annexer un peu trop facilement les hommes. Les ultimes paroles de Gide sur son lit de mort, interprétées abusivement, comme une réconciliation ultime avec Dieu, en sont un autre exemple.

Ce serait dommage de terminer sur cette image de Mauriac. Elle fait partie du personnage, mais ne le conclut pas. Mauriac, pour moi est une découverte récente, d'un an à peine. Je n'ai pas tout lu ; il me reste bien des romans à découvrir, même si je sais que leur univers ne me surprendra plus. Peut-être que si, finalement. Réduit dans son canton girondin, n'en sortant jamais, ses personnages qui, en première anlayse, paraissent datés me parlent encore. C'est que Mauriac ne fait pas de quartiers. Sa religion n'est pas fade et méprise les "belles âmes". Notre époque en est rempli. Avec Mauriac, faites le ménage et aller fouailler dans le secret des coeurs. Vous y trouverez l'horreur et, parfois la grandeur.

Un mot enfin sur la modernité de François Mauriac. Son Bloc Notes serait aujourd'hui un Blog Notes, évidemment. Son écriture est un modèle, par son style, ses vacheries, et sa façon de traiter l'actualité. C'est un modèle que j'envie souvent. Il faut bien se garder de l'imiter – c'est impossible, mais à le relire, on peut sans doute progresser vers une écriture plus acérée.

13/05/2008

Pauline au Buffalo Grill

"Bonjour, je m'appelle Pauline, pour votre service"

En déplacement client, les soirées sont souvent moroses. Je n'ai pas le goût de rechercher  le bon petit restaurant. D'ailleurs, dîner seul est une corvée, qu'il faut bien remplir dans une fonction purement métabolique. Pour ça, rien ne vaut les chaînes de restaurant. C'est toujours pareil, on a son nombre de calories, et surtout on n'attend pas. Rien de pire que ces restaurants à la française où, une fois installé, les serveurs passent et repassent devant vous en faisant mine de ne pas vous voir. Au Buffalo, à peine assis, on vous amène une carafe d'eau et un bol de salade.

Pauline a les jambes trop maigres pour la petite jupe du Buffalo Grill. Elle a un vrai sourire et rien de commercial ni d'automatique dans ses paroles. Comme je réponds "Bonjour Pauline, je suis content que ce soit vous", elle se crispe tout de suite.

Pauline est serveuse au Buffalo Grill. Elle est trop maigre et le sourire se fatigue quand on l'appelle ainsi par son prénom. Trop de compliments vulgaires ne laissent pas de place au simple plaisir du remerciement. De toutes façons, Pauline n'a pas le temps de s'attarder à une table. La tenancière surveille. On la reconnait à ce qu'elle n'a pas l'uniforme. Car toutes ont ce chemisier rouge et cette courte jupe. Et toutes ne sont pas jolies comme Pauline, et toutes n'ont pas que des compliments.

Quant à moi, je cherche à croiser son regard à nouveau, essayant d'y faire passer un sourire qui ne soit que cela. Un sourire sans objet, ni pitié, ni moquerie ni désir et qui soit purement gratuit. Ca me semble facile et je n'ai rien à déguiser ; c'est exactement ce que je ressens et ce que je veux dire à Pauline. Elle, méfiante, détourne les yeux pour ne pas croiser les miens qui la suivent trop pour qu'elle n'en sente pas l'appel.

Mais il n'y aura rien de gratuit ce soir au Buffalo Grill de Chenove, aux abords de Dijon, et Pauline s'arrangera même pour ne pas avoir à présenter la note. Je paie.

18/04/2008

Histoires de pirates, et d'antennes

d74cd4673780f22b79e05cace315159a.jpgL'histoire du Ponant nous remémore que les pirates n'ont jamais vraiment disparu. L'enlèvement contre rançon a toujours fait partie de leur activité. Cette bande de minables prête à tout est sans doute plus proche de la réalité, que la légende romanesque qui nous fait tant rêver.

C'est L'île au trésor de Stevenson qui est en bonne part à la source de cet imaginaire, et c'est sur l'île des perroquets que nous allons débarquer aujourd'hui. Ce livre de Robert Margerit est jugé par Hubert Juin comme l'égal des plus grands romans de mer, ceux de Stevenson ou de Conrad.

Le jeune Antoine, paysan du Limousin, est très épris de la jeune Marion. Un soir enfin, au bord d'un étang, elle se donne à lui. C'est le lendemain qu'on la retrouvera noyée dans l'étang, la veste d'Antoine oubliée l'accuse de viol et de meurtre. L'innocent torturé avoue tout ce que l'on veut mais réussit à s'évader. Il traverse la France pour échouer sur une plage où une bande de pirates le recueille.

C'est le début de l'aventure et le meilleur du livre qui suit. A bord du Walrus, le vaisseau du capitaine Flint, Antoine apprend le métier. Le vocabulaire marin a ceci de magique qu'il forme en lui-même son propre monde et dépayse par l'initiation qu'il requiert. Robert Margerit y est à son meilleur lors de ces traversées.

Arrive alors que Flint rompt le pacte des pirates et se voit envoyée la fameuse Marque Noire qui signe la mutinerie de l'équipage assoifé quand lui-même s'était réservé quelques tonneaux pour son propre compte. Pourchassé par des frégates anglaises, le Walrus, désormais commandé en second par Antoine, échoue au bord de lîle des perroquets. Par une manoeuvre hardie, il réussit à tromper les deux frégates qui croyant canonner le Walrus, se coulent mutuellement dans le brouillard qui protège la fuite des pirates.

Mais Flint avait garder des fidèles qui le libèrent de ses fers. Le voilà de nouveau le maître. Les mutins subissent le pire des punitions de la loi pirate. Ils sont débarqués sans aucune ressource sur l'île des perroquets. Ils réussissent à survivre et commencent à fabriquer un navire avec les reste des épaves. Quand un soir, une centaine de "sauvages" débarquent sur l'île pour une cérémonie initiatique qui se termine par un festin des restes de ceux qui n'auront pas été jugés dignes de l'épreuve. Nos pirates se voient déjà finir dans une marmite, tant les traces d'une présence impie ne peut échapper aux sauvages. C'est alors que dans la panique, ils découvrent la grotte qui les cachera, fera leur fortune et leur malheur. Car le trésor est là, le mythique trésor de Morgan.cde0a7ff78e909b7e10d309e8e472ef4.jpg

Riches, ils se retrouvent aux Antilles espagnoles où ils ne savent que faire de leur richesse. Ils s'ennuient, et nous aussi. Le livre aurait pu se terminer là, mais il y aura un épilogue que je vous laisse découvrir par vous-mêmes.

Flint, la marque noire, une île au trésor, on est en plein mythe du pirate tel que l'a créé Stevenson. Je ne suis pas sûr que Margerit l'égale. Peut-être est-ce une question d'âge car on ne lit pas à 50 ans comme à 14. Mais je n'ai pas revécu la terreur de Jim Hawkins lorsque l'aveugle Pew lui tord le bras à l'auberge "L'amiral Benbow" au début du roman de Stevenson. Ni lorsque Long John Silver que l'on croyait abattu lance un couteau en pleine poitrine de son compagnon.

Les pirates de Margerit sont un peu trop gentils. Ils font grâce à Flint lorqu'ils lui envoient la marque noire. Et Flint lui-même ne les fait pas pendre lorsqu'il reprend le contrôle de son brick. Lorsqu'ils découvrent le trésor, ils ne s'entretuent pas, mais le partagent en parts égales sans qu'aucun d'entre eux ne cherchent à s'emparer de celle des autres. On aurait aimé que le souvenir de Marion, de sa mort idiote, de la condamnation injuste qui s'ensuivit mettent sous tension les aventures d'Antoine et nourissent sa vengeance. Mais non, et d'ailleurs Antoine finira sa vie grâce quelques restes du trésor investis bourgeoisement dans la ferme de ses vieux jours.

Robert Margerit est un écrivain, mort en 1988, déjà oublié sans avoir été connu. C'est pourtant de lui que Julien Gracq, qui s'y connaissait un peu, voyait dans son Mont-Dragon le roman le plus inspiré de l’époque. SOn île des perroquets est un exercice de style, presque un pastiche, un peu trop travaillé pour vraiment convaincre. On y trouve un plaisir délicat mais non l'âpre férocité des pirates de Stevenson.

C'est grâce à lui, en tous cas que j'ai décodé ce sonnet de José-Maria de Hérédia proposé par Albertine, il y a quelques semaines :

                    Les conquérants

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Morguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.


Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.


Chaque mois, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;


Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

Ce sont des conquérants, conquistadores, autre race avide enivrée par l'or du Pérou. Un or qui remplit les gallions pourchassés par d'autres pirates qui enterreront ce trésor dans lîle des perroquets. 

J'aime le premier quatrain par ce gerfaut, rapace inconnu par ailleurs. Au charnier natal répond le rêve brutal : ces aventuriers ne feront pas de quartier.

Les misères hautaines évoquent irrésistiblement "misaine" et le mât qui porte cet attribut ; nous voilà embarqués par ces rimes en 'taine" à la recherche de l'or des mines de Cipango. Cipango ou Cipangu, est le nom que donnait Marco Polo aux îles du Japon. Christophe Colomb croyait découvrir l'Inde, peut-être en dépassant Cipangu sur sa route : la géographie était bien vague à l'époque. Les conquistadores devaient mieux la connaître. Croyaient-ils débarquer encore à Cipangu ?

Mais ce sont ces antennes inclinées par le vent qui m'intriguaient. Que viennent faire des antennes dans ce voyage ? C'est à l'antenne radio-électrique que l'on pense aujourd'hui, ou l'antenne de certains insectes. Hérédia les auraient-ils placées là, faute de mieux, juste pour la rime en "taine" ? Ce serait d'un mauvais poète et me gachait un peu le sonnet.

 C'est en lisant lîle des perroquets que j'eus la solution. On y retrouve des antennes lors des manoeuvres du Walrus.

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N'étant pas marin, j'ignorais que l'antenne est une "vergue des voiles latines, très longue, mince aux deux extrémités, hissée obliquement au mât.
Sur les grands voiliers, ces vergues sont toujours longues, formées de plusieurs pièces d'assemblage, et assez minces aux deux extrémités ; l'une de ses extrémités s'apique tout bas, et l'autre est relevée à l'arrière du mât. C'est à peu près aux deux cinquièmes de l'antenne que la drisse est frappée ; à partir de ce point, la partie qui se relève est plus longue.
La partie basse s'appelle le quart, la partie haute la penne" :
Définition trouvée dans le lexique de marine ancienne sur mandragore.net

L'antenne a donc bien sa place dans le sonnet de Hérédia. Il se termine moins bien que les deux  quatrains. Les deux derniers tercets sont bien médiocres. C'est que l'aventure comme l'amour est excitante tant que l'on court après. La possession déçoit toujours comme un "mirage doré".

07/04/2008

Du côté de chez Saint-Simon

Prenez la Nationale 12 qui vous emmène de Paris à Rennes et même au delà, jusqu'à Brest. Après une centaine de kilomètres, c'est là, un peu à l'écart de la Nationale, entre Verneuil Sur Avre et Mortagne au Perche que Saint-Simon écrivait ses Mémoires, à la Ferté-Vidame. Ca fait des années que je prends cette route, sans jamais avoir fait le détour, ayant toujours entendu parler de ruines sans intérêt.

81681a71134a31664b5833d82b613550.jpgLes voilà ces ruines. De loin en venant de la forêt, on aperçoit un énorme Colisée, mais ce n'est plus qu'une façade, et ce n'est pas le château de Saint-Simon.

Son château fut détruit pour être remplacé par un autre bâtiment dont il ne reste que ces ruines. Un nouveau château que l'on doit à Jean-Joseph de Laborde, bourgeois richissime qui aspirait à la noblesse. Mauvais choix puisqu'il finit guillotiné en 1794. Entre les deux, il avait du revendre La Ferté-Vidame au Duc de Penthièvre, petit fils de Louis XIV et de Madame de Montespan par son père le Comte de Toulouse 

Que d'humiliations posthumes pour Saint-Simon de voir sa demeure abattue pour être reprise par un financier. Et surtout la rage que ce Duc de Penthièvre, un descendant de la bâtardise tant abhorrée vienne occuper les lieux. C'est la passion de la pureté de son sang, de la défense des privilèges de son duché pairie qui est le carburant de ses Mémoires. S'il n'y avait que cela, on s'y ennuierait plutôt mais heureusement il y a aussi cette autre passion de l'observation des caractères, des manoeuvres, de la "carte" de la cour de Louis XIV. Et la haine de ses ennemis, les usurpateurs, les bâtards, qui prennent toutes les places jusqu'à s'approcher du pouvoir et même de la couronne.

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Tout cela est oublié, ruiné définitivement lorsque la Révolution arrive et que le château de la Ferté-Vidame est saccagé. Il ne reste plus rien alors de Saint-Simon : pas de descendant, son château reconstruit puis ruiné, sa tombe profanée. Personne n'a connaissance de ses Mémoires.

 

Il ne faudra pourtant plus très longtemps pour qu'on y reconnaisse celui qui sous l'apparat de Versailles a capturé pour toujours un fond du caractère français. La Cour ! Le Roi ! Monsieur le Président de la République ! son aristocratie toujours vivante ( ce n'est plus la même ), ses manoeuvres, ses intrigues, ses favoris, ses disgrâces, ses coteries. Rien de plus français, tout ça, et pas prêt de tomber en ruines.

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 Photos de l'auteur ( Nokia 6280 )

28/03/2008

Max Weber à l'Elysée

Sur Internet, il faut nager à contre courant, c'est une question d'hygiène. Comme Nicolas Sarkozy va remonter la vague des sondages, grâce à - sublime, forcément sublime – Carla, il est urgent de rappeler ce qu'en disait Max Weber ( 1864-1920 ). Le célèbre sociologue allemand était aussi prophète à sa façon.

"En effet, bien que, ou plutôt parce que la puissance est le moyen inévitable de la politique, et qu'en conséquence le désir de pouvoir est une de ses forces motrices, il ne peut y avoir de caricature plus ruineuse de la politique que celle du matamore qui joue avec le pouvoir à la manière d'un parvenu, ou encore Narcisse vaniteux de son pouvoir, bref tout adorateur du pouvoir comme tel. Certes le simple politicien de la puissance, à qui l'on porte aussi chez nous un culte plein de ferveur, peut faire grand effet, mais tout cela se perd dans le vide et dans l'absurde. Ceux qui critiquent la « politique de puissance » ont entièrement raison sur ce point. Le soudain effondrement moral de certains représentants typiques de cette attitude nous a permis d'être les témoins de la faiblesse et de l'impuissance qui se dissimulent derrière certains gestes pleins d'arrogance, mais parfaitement vides. Une pareille politique n'est jamais que le produit d'un esprit blasé, souverainement superficiel et médiocre, fermé à toute signification de la vie humaine ; rien n'est d'ailleurs plus éloigné de la conscience du tragique qu'on trouve dans toute action et tout particulièrement dans l'action politique que cette mentalité" ( Politische Schriften )

C'est en prenant le sillage de DirtyDenys que je cite Max Weber pour faire le point sur notre Président. La très brillante note de Denys nous montre que la pensée de Max Weber irrigue au delà du domaine traditionnel de la sociologie, en nous peignant un Philippe Lucas (ex-entraîneur de Laure Manaudou), naguère seul maître à bord de son centre d'entraînement, mais n'ayant plus barre sur sa nageuse vedette, et devenuchef charismatique qui perd la tête.

La donna é mobile

De Raphael à Picasso, de Titien à Dali, 90 portraits de femmes qui n'en font qu'une. Ca n'a pas l'air très connu en France, mais beaucoup vu par ailleurs.

Le titre de l'oeuvre, le nom de l'artiste pour chaque portrait est ici.

L'oeuvre video, car c'en est une, est

 

 

12/11/2007

Show me the way to the next whisky bar

Well, show me the way
To the next whisky bar
Oh, don't ask why
Oh, don't ask why


For if we don't find
The next whisky bar
I tell you we must die
I tell you we must die
I tell you, I tell you
I tell you we must die


Oh, moon of Alabama
We now must say goodbye
We've lost our good old mama
And must have whisky, oh, you know why


Well, show me the way
To the next little girl
Oh, don't ask why
Oh, don't ask why


For if we don't find
The next little girl
I tell you we must die
I tell you we must die
I tell you, I tell you
I tell you we must die


Oh, moon of Alabama...

 

 

Alabama Song, la chanson de Kurt Weill et Bertold Brecht reprise par les Doors en 1967 avait déjà 40 ans. Elle paraît avoir été écrite pour les Fitzgerald. Zelda naquit à Montgomery en Alabama. On retrouve cette chanson de nouveau 40 ans plus tard sous la forme du roman de Gilles Leroy ( Prix Goncourt ) qui en porte le titre. Et c'est la même histoire de whisky et de petites filles. J'ai été attiré par ce livre grâce à la chronique de François Busnel dans l'Express :

"Souvenez-vous, la rumeur a couru tout l'été: Sarkozy raflera le prix Goncourt. Eh bien, c'est fait! Mais pas vraiment comme on s'y attendait. Certes, les jurés Goncourt ont eu la bonne idée de contrer dès sa parution l'exercice de courtisanerie littéraire de Yasmina Reza, L'Aube le soir ou la nuit (Flammarion), récit d'une année passée à côtoyer le futur président. Exit Sarkozy? Non. Car en couronnant Alabama Song (Mercure de France), de Gilles Leroy (dont L'Express a dit tout le bien que l'on pouvait en penser dans cette chronique le 11 octobre dernier), ils consacrent les valeurs mêmes du sarkozysme triomphant: en effet, Fitzgerald (héros de ce Goncourt 2007) est bel et bien la figure qui obsède notre président, des fastes mondains qu'il orchestra aux ruptures sentimentales qu'il vécut. "

Sarkozy en Fitzgerald, c'est un peu fort. Voilà qui m'intriguait et m'a fait découvrir le livre de Gilles Leroy. Merci à François Busnel. Pour le reste, c'est à se demander si on a lu le même livre. Parce que la fête, les dollars et le bling-bling n'y sont évoqués qu'avec l'amertune d'une vaincue. C'est de Zelda dont il s'agit dans ces souvenirs imaginaires de la rencontre, la vie et la mort des Fitzgerald. En voici quelques brillants, qui ne sont pas en toc, assurément. Et c'est le style qui fait l'oeuvre :

 "L'uniforme de chez Brooks était d'une propreté irréprochable, la pliure du pantalon laissait imaginer bien du talent. On nous payait des fortunes pour des publicités où tout notre effort consistait à arriver à l'heure, dessoülés, souriants et propres. C'est nous qui avons inventé la célébrité et surtout son commerce.

Les roues côté abîme semblaient perdre contact avec le bitume - mais moi, quelle adhérence avais-je encore avec ce monde ? Et pour ceux qui ont perdu l'amour, le spectacle des amants est une torture qu'ils nient en crachant dessus ou en s'en moquant. Vous n'êtes pas mariée ma jeune dame. Vous avez signé un contrat publicitaire.

Puis ce gros lard est entré dans notre vie. L'amateur de corridas et de sensations fortes. Zelda, voici Lewis. Lewis O'Connor ( Mais pourquoi ne s'appellet-il pas Hemingway ? ) L'écrivaillon aime saisir les couilles du taureau... Ca doit l'impressionner, ou l''exciter, lui qui n'en a pas. A moins qu'il ne préfère les couilles du torero, qui sont tout de même celles que l'on voit le mieux, ensachés dans la culotte moulante, or et rose.

Je suis enfermée derrière deux capitons : celui des murs de l'asile, et celui de ma graisse.

L'homme délicat, si tatillon naguère et doué d'un odorat soupçonneux, s'accomode aujourd'hui des bras de n'importe quelle grognasse à l'encolure cerné de gris. Les hommes : d'eux mêmes, ils disent qu'ils sont "tourmentés", et c'est si élégant, si romantique, le signe de leur distinction supérieure. De nous, à peine nous déraillons, ils disent que nous sommes hystériques, schizophréniques - bonnes à enfermer, c'est sûr.

La seule hygiène de vie qui vaille, c'est l'excès, l'extrême. C'est se consumer avec panache en donnant tout de soi."

Les Fitzgerald furent les premières rock stars, et comme Jim Morrison et bien d'autres, ils tombèrent dans le panneau qu'ils avaient eux-mêmes tendu. Vivre à l'excès est le cliché le plus répandu chez des artistes. Un cliché qui se prolonge jusqu'à aujourd'hui, dans le désir de "choquer le bourgeois", un bourgeois qui lit les caprices de Britney Spears dans Closer chez son coiffeur. C'est que la vie artistique se doit d'être en rupture avec le ronron des gens ordinaires. Une tradition qui n'est pas si ancienne et que l'on peut dater des Scènes de la Vie de Bohème dont Puccini tirera son opéra. La préface de ce livre vaut une lecture, en donnant toutes les clés d'une attitude encore contemporaine :

"Beaucoup de jeunes gens ont pris au sérieux les déclamations faites à propos des artistes et des poëtes malheureux. Les noms de Gilbert, de Malfilâtre, de Chatterton, de Moreau, ont été trop souvent, trop imprudemment, et surtout trop inutilement jetés en l’air. On a fait de la tombe de ces infortunés une chaire du haut de laquelle on prêchait le martyre de l’art et de la poésie.

Adieu, trop inféconde terre,
Fléaux humains, soleil glacé !
Comme un fantôme solitaire,
Inaperçu j’aurai passé.

Ce chant désespéré de Victor Escousse, asphyxié par l’orgueil que lui avait inoculé un triomphe factice, est devenu un certain temps la Marseillaise des volontaires de l’art, qui allaient s’inscrire au martyrologe de la médiocrité.

Car toutes ces funèbres apothéoses, ce Requiem louangeur, ayant tout l’attrait de l’abîme pour les esprits faibles et les vanités ambitieuses, beaucoup, subissant cette fatale attraction, ont pensé que la fatalité était la moitié du génie ; beaucoup ont rêvé ce lit d’hôpital où mourut Gilbert, espérant qu’ils y deviendraient poëtes comme il le devint un quart d’heure avant de mourir, et croyant que c’était là une étape obligée pour arriver à la gloire."

On ne sait plus qui sont ces Gilbert, Malfiâtre et Victor Escousse. Mais on sait bien comment la défonce reste un ingrédient obligatoire pour tous ceux qui rêvent de célébrité. On y voit une espèce de passage obligé, de l'incompréhension de l'artiste incompris avant une gloire reconnue. L'audace, la nouveauté, la créativité doivent elles être d'abord incomprises ?  Oui car c'est souvent le signe de l'originalité. Oui, mais pas trop longtemps, car alors il ne reste plus que l'épate stérile.

On reconnait une oeuvre quand nous lisons cette phrase où tous les mots sont à leur place, des phrases qui s'enchaînent sans couture pour exprimer une idée ou développer une intrigue. Et nous voyons ce tableau qui révèle ce que nous n'aurions jamais vu sans lui. La musique ne ressemble à rien de la nature, et fait pourtant résonner tout un jeu d'émotions et de sensations. Toute oeuvre d'art frôle une certaine perfection qui paraît donnée. Elle doit pour cela cacher tous ses essais, ses gommages et ses ratés. L'échafaudage doit être démonté. Un échafaudage que nous ne voyons pas mais que nous sommes bien incapables de reconstituer quand nous essayons à notre tour de créer une oeuvre. Si d'aventure nous y parvenions, nous serions encore les seuls à ne pas en jouir. Nous verrions toujours  l'effort d'une création imparfaite là où le public ignorant de nos coups de pinceaux voit le tableau fini. Le magicien concentré sur la réussite de son truc est le seul à ne pas voir la table flotter dans l'air. Il s'inquiète de la solidité de ses ficelles. Dieu s'ennuie qui ne peut s'émerveiller de rien.

Notre échec à produire de telles oeuvres paraît lié à la platitude du quotidien. Si nous sommes impuissants c'est de rester dans la norme et le réglement, pour ne pas dire l'embrigadement de tous les sens.  Sortir de son quotidien est très facile : le whisky, la drogue et le sexe en sont des moyens très surs. Il semblerait alors que ces deux mondes communiquent et vivent en symbiose. Pas de création sans déréglements qui sont eux-mêmes source de l'oeuvre. On ne s'étonnera pas que cette image soit née en même temps qu'un romantisme tardif, qui célèbre l'artiste inspiré des dieux, rompant avec tous les carcans du classicisme et ne se fie qu'à son propre génie. Il vole sans effort de ses ailes de géant, plane au dessus du médiocre de nos vies condammnées à la chaîne de la production économique. C'est à ce moment là que s'est imposée l'image de l'artiste qui n'a pas d'horaires, pas de patrons et n'a de comptes à rendre à personne.

Fitzgerald fut une star qui finît mal. Un cliché qui perdure aujourd'hui dans le domaine musical principalement. C'est que de tous les arts, la musique est le plus immédiat. La littérature comme la peinture ne sont pas accessibles dans l'instant. Pour les goûter pleinement, il faut passer par une phase de déchiffrement qui s'apparente à la reconstruction de l'échafaudage qui a permis la construction de l'oeuvre. Celui-ci ne peut pas être entièrement caché. Nous avons des pensées et nous voyons le monde. Leurs représentations artistiques ne nous sont pas totalement incompréhensibles. Il n'y a pas de musique dans la nature. Pourtant et à cause de ça, une musique nous parvient instantanément sans aucune médiation ni explication. La musique est un art proprement extra-terrestre où il n'y a rien à comprendre et tout à jouir. Une musique contemporaine intellectualisée et construite n'attire d'ailleurs que certains érudits capables de déchiffrer ces hiéroglyphes sonores. Il n'est pas étonnant que les musiciens populaires aient conservé leur statut d'idoles.

L'idole et son "grand style" est censé dépasser le lot commun par une vie libérée de toutes nos contraintes. "Sex and drugs and rock'n roll". On a oublié money, qui est le plus important, car c'est bien sûr cet hommage à la vie la plus bourgeoise qui constitue le fond d'une telle attitude. Le roman de Gilles Leroy raconte cette épopée truquée dès le départ, de la célébrité et de son commerce. Car tout se vole ici : "Tu sais, Bébé, on la vendra bien mieux ta nouvelle, si mon nom apparaît. Le patron du magazine y tient. Il offre une rallonge de cinq cents dollars si je signe avec toi". C'est Scott Fitzgerald qui pompe les oeuvres de Zelda. Et lui même se fera sucer ( dans tous les sens du terme ) par ce Lewis O'Connor alias Ernest Hemingway. Tout ça finira par l'écriture à la chaîne de scénarios hollywoodiens qui ne seront jamais tournés. 

Zelda vivait et voyait l'envers du décor. Mais elle n'a jamais été considéré par son mari comme une véritable artiste. L'aurait-elle été qu'il ne lui aurait pas laissé sa chance. Traitée comme une groupie elle avait juste le droit d'aller picoler backstage. On ne peut pas s'empêcher de penser au destin parallèle et plus proche de nous de Marianne Faithful qui fut la petite amie de Mick Jagger pendant quelques années. Le temps de plonger dans l'héroïne et de se faire dépecer. Il a fallu qu'elle menace les Stones d'un procès pour que les droits de "Sister Morphine" lui soit reversés. Une sister morphine qui lui finançait son héroïne lors des années d'addiction. C'est bien plus tard que son nom fut enfin crédité sur les enregistrements des Stones. 

Que reste-t-il de Fitzgerald alors au delà du bling-bling ? Qui croirait que Cioran eut pu s'intéresser à lui ? Ce n'est ni Gatsby, ni Tendre est la nuit qui l'intéresse. Ce n'est pas le succès, mais la cassure,  Crack Up : une série d'articles autobiographiques où Fitzgerald décrit sa faillite. Un texte qui semble démontrer que Fitzgerald n'était pas dupe de la comédie du succès et de la déchéance si communément jouée aujourd'hui. Gilles Leroy a écrit le Crack Up de Zelda.

Nous voilà bien loin de Sarkozy qui n'apparaît ne savoir que se vautrer dans le succès. Mais qui sait vraiment ? 

06/04/2007

Faire aimer lire

medium_Dantzig.jpgVous me lirez tous les soirs un article dans  Le dictionnaire égoïste de la littérature française.

Ca commence par les adverbes et les adjectifs. Sujet verbe complément, voilà la phrase idéale. Le français , c'est le verbe. Il soutient toute la phrase sans besoin de rajouter des béquilles en forme d'adjectif ou d'adverbe. Ah, les adverbes en ment, interdit. J'eus l'audace de demander pourquoi l'on ne devait pas utiliser ces adverbes puisqu'ils appartenaient à la langue.  Ce sont les règles du style, et c'est tout ce que mon prof de Français a pu répondre. L'auteur de notre dictionnaire, Charles Dantzig, défend cette règle. C'est aussitôt pour nous citer des écrivains qui la violent avec bonheur. Connaissez des règles, respectez les si vous voulez, et si vous les enfreignez, sachez le faire avec talent.

900 pages plus loin, Voltaire. Qui lit Voltaire à part les lycéens ? Dantzig défend Voltaire, il veut nous le faire aimer, et il y parvient. On ne juge Voltaire que sur 5% de son oeuvre. Quelques contes, un peu de correspondance, "Le siècle de Lous XIV" peut-être, et c'est tout. Avec Charles Dantzig, on a envie d'essayer le reste. Instinctivement, je n'aime pas Voltaire. Trop malin, trop rusé, trop facile, trop riche. C'est l'homme qui s'en tire toujours, il tient sa liberté de son argent, c'est tellement plus simple de ne rien devoir à personne. Et pourtant, après la bataille, il écrit "Le poème de Fontenoy", le déclame devant le Roi et conclut : "Trajan est-il content ? " Louis XV en Trajan ! On dirait du Jack Lang ! On ne demandait pas à Louis XV de gagner les batailles, il y a des généraux pour ça, mais d'être un peu Roi. Il aurait dû prendre exemple sur son arrière-grand-père Louis XIV qui savait y faire avec les écrivains. Voyez comment il fit de Racine  son historiographe et son adorateur. On raconte que Racine ne se remit jamais de la gaffe qu'il fit en se moquant de Scarron devant le Roi. Scarron, le premier mari de Mme de Maintenon ! Louis XIV lui tourna le dos, et le pauvre Racine mourut de dépit quelques mois plus tard sans avoir jamais pu revoir le Roi.

medium_250px-Buste_de_Voltaire.jpgAvec Voltaire, Lous XV avait un historiographe qui valait bien Racine et Boileau, et aussi bon courtisan. Sa gloire était assurée. Mais non, il était tellement bête. Il se crut obliger de l'exiler. C'est Voltaire, qui désormais sera le Roi d'Europe à sa cour de Ferney. La France n'aura plus de grands Rois, ils étaient partis à l'Est avec un Frédéric II qui saura manoeuvrer Voltaire à son avantage.

Alors que reste-t-il ? L'affaire Calas , il y en eut 10 autres, et Voltaire était toujours là pour combattre l'injustice. Je viens de redécouvrir ce passage du Traité sur la Tolérance :

« Il ne faut pas un grand art, une éloquence bien recherchée, pour prouver que des chrétiens doivent se tolérer les uns les autres. Je vais plus loin je vous dis qu’il faut regarder tous les hommes comme nos frères. Quoi ! mon frère le Turc ? mon frère le Chinois ? le Juif ? le Siamois ? Oui, sans doute ; ne sommes-nous pas tous enfants du même père, et créatures du même Dieu ? »

Que me reste-t-il de Voltaire après avoir tout oublié ? Les souvenirs scolaires : Candide, "il faut cultiver son propre jardin". Plus tard un jugement moral, trop rapide. Oublions les devoirs de classe et les préjugés. Après l'article de Charles Dantzig, je ne doute plus qu'il mérite d'être vraiment lu.

Entre les adverbes et Voltaire, on peut s'arrêter à la station Paul Morand. Je n'ai rien lu de lui. Si Voltaire m'agaçait, Paul Morand me révulse. Comment peut-on ouvrir un livre de cet ignoble combinard antisémite. Il n'a jamais pensé qu'à sa fortune (c'était celle de sa femme), et d'ailleurs Charles Dantzig ne nous cache rien de ses bassesses. Il réussit quand même à me donner envie d'en essayer quelques pages.

Charles Dantzig nous attire vers ceux qu'il aime, et je ne serai pas détourné de mes goûts par des jugements contraires au mien. Il n'aime pas les surréalistes. André Breton est traité de fils de gendarme qui fit honneur à son père. Pas une ligne sur Eluard ni sur René Char. Ca ne m'empêchera pas de continuer à les lire. Il met Proust au sommet mais est conscient que c'est un goût d'époque qui ne durera sans doute pas. C'est la première fois que l'on compare "La recherche du temps perdu" à L'astrée. C'est exactement ça. Pour moi Proust est totalement illisible, c'est un monde aussi étranger que cette histoire de berger au XVIIème siècle.

Quelle importance ? La France est le seul pays où l'on s'interroge sur ce qu'il FAUT aimer. Dantzig aime beaucoup sans s'occuper des réputations. Baudelaire, Montaigne, Rimbaud sont maltraités. Il a bien le droit. Quand il aime, on a envie d'aimer avec lui. Quand il n'aime pas, on aime quand même. Quel plus beau compliment peut-on faire à un critique. Mais ce n'est pas un critique, c'est un écrivain.  "Hercule vécut au XIXème siècle sous le nom de Balzac", "Les romans de François Mauriac, au tableau !" Ah, il sait introduire. Et conclure. Mais justement c'est un des secrets de métier qu'il nous donne au passage. Ecrivez, puis ôtez les deux extrémités. On doit rentrer et sortir sans vestibule.

28/03/2007

Ce cerisier inutile mais non pas absurde

medium_Cerisier2.jpgIl paraît que les plantes à fleurs s'embellissent pour attirer les insectes  pollinisateurs. Qui peut croire cette fable ?  Ce ne serait de toutes fàçons qu'un sous-produit de cette beauté. Je reste persuadé que la question du pourquoi de la beauté n'est pas la bonne question.  Et les réponses en terme d'utilité de la  beauté des fleurs sont des fausses réponses à des fausses questions

Ce cerisier c'est la différence entre une résidence et une cité. Les cités portent souvent des noms de fleurs et d'une beauté qui en est exclue.

On peut imaginer un monde uniquement fonctionnel, sans aucune beauté. Mais serait-il vivable ?  Je n'en suis pas si sûr et je n'ai pas envie de l'essayer.

J'ai pris ces photos le 16 mars dernier. Depuis je tourne autour de ces questions sans pouvoir y apporter de réponses. Je ne sais pas penser autrement qu'en pourquoi,  à quoi ça me sert, et quelle est la fonction de cette beauté. Je suis complètement persuadé qu'elle est gratuite, et que pour autant elle n'est pas vide. Je n'ai toujours pas trouvé la bonne question ni la bonne réponse. Il faut probablement se contenter de la contempler, mais ma formation d'occidental ne m'y engage pas. Vieillissons donc encore un peu, puisque naguère, cette beauté m'était presque invisible. 

  En attendant, voici quelques images de ce voisin cerisier

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09/03/2007

Char et Camus

medium_Char_Alexandre.jpgmedium_Camus_Jean_Daniel.2.jpgRené Char aurait 100 ans. Arte diffuse un film consacré à son action résistante dans les maquis du Vaucluse. Ce film sera disponible en DVD.

René Char et Albert Camus étaient amis. Je ne sais pas s'il faut résister à l'air du temps comme nous le propose Jean Daniel avec Camus. Mais Char et Camus sont le signe d'une exigence. Ca peut nous nettoyer du futur-ex "Je me fous de beaucoup de choses" Chirac

08/10/2006

Revel et Aron

"Pour Jean-François Revel "

C'est le titre du livre que Pierre Boncenne consacre à l'un de mes maîtres. Angelo Rinaldi lui consacre un bel article dans Marianne. J'ai lu Jean-François Revel pendant ses années à l'Express. Le journal qu'il fit lorsqu'il en était le directeur n'a jamais été égalé. C'était à la fin des années Giscard, et donc la fin des années 70. Le quatuor d'éditorialistes était formé par lui-même, Raymond Aron, Max Gallo et Olivier Todd. Je ne crois pas que l'on ait jamais retrouvé une telle force de frappe intellectuelle et journalistique depuis ces années 70 à l'Express.

Revel et Aron



On a souvent comparé le rôle respectif de Jean-François Revel et de Raymond Aron. Leurs livres de mémoire respectifs les révèlent bien. Leur parcours sont presque identiques. Normale Supérieure et l'agrégation de Philosophie. Jean-François Revel est un un bien meilleur écrivain. Revel raconte la préparation au concours d'entrée, et comment, il lui a fallu "s'immerger dans Homère, s'en imprégner, le pratiquer de longues heures d'affilée au point de l'intérioriser jusqu'à la métempsychose". Aron préparât aussi ce concours, il ne dit rien de ses efforts. Peut-être n'en fit-il pas. Tout au long de l'écriture  de ses mémoires , un pavé de plus de 800 pages, Aron accomplit l'exploit de ne jamais parler de lui-même. On saura tout sur ses articles, ses livres, les combats intellectuels courageux qu'il aura mené. Rien sur lui-même. Et pourtant, quand il se laisse aller, il peut très bien nous toucher. Ainsi, pour décrire la fin des années 30 et l'avant-guerre, qui furent aussi les premières années de son mariage, il trouve cette formule : "Bonheur de l'homme et désespoir du citoyen". Aron est assez discret sur ses années de guerre qu'il a passé pour la plus grande partie à Londres. Qui d'autre que Raymond Aron pouvait lire « Sein und Zeit », en version originale, en Angleterre pendant l'été 1940? Il écrivait aussi dans « La France Libre » qui n'était certes pas l'organe officiel du Général de Gaulle, mais plutôt l'expression de Français qui n'acceptaient pas le Pétainisme tout en se méfiant du Général. Aron comme Revel n'ont pas été gaullistes. Le romantisme, et la vision de l'histoire comme épopée, du Général, leur échappaient complètement.

 

Kant est-il poète?

Mes années scolaires et universitaires furent un désert. Il n'y a aucun professeur dont je puisse me souvenir et qui m'ait appris quelque chose. Je me considère comme un autodidacte. Revel et Aron furent donc mes  profs. Aron raconte qu'il passât une année entière à Normale Sup à lire et méditer les 3 critiques de Kant. Une fois cette épreuve passée, pendant longtemps il mesurait la difficulté d'un livre, par comparaison avec La critique de la raison pure. Qu'un esprit aussi aiguisé, et qui prouvât son génie par la suite, ait pu autant peiné à la lecture de ce monument m'a donné le courage de m'y attaquer. Je suis assez fier de pouvoir dire que je le finirai bientôt. Non, je n'ajouterai pas ici un commentaire supplémentaire à cette oeuvre. Je veux seulement témoigner, moi aussi, que rien ne vaut la lecture de  l'original, et que tous les commentaires du monde ne remplacent pas cet effort, de faire les choses, et de penser, par soi-même.

On ne peut pas dire que Kant ait cherché à aérer sa démonstration par des images ou des comparaisons. Le sujet ne s'y prête pas, à chercher les conditions "a priori" de notre savoir. Et pourtant, lui aussi, quand il veut, peut être poète comme ce célèbre passage de la colombe:

« La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, elle fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle réussirait bien mieux encore dans le vide. C’est justement ainsi que Platon quitta le monde sensible parce que ce monde oppose à l’entendement trop d’obstacles divers, et se risqua au-delà de ce monde, sur les ailes des idées, dans le vide de l’entendement pur. "

Cette métaphore de la colombe, et le bonheur de l'homme Raymond Aron, auraient pu figurer dans "Une anthologie de la poésie française" que fit paraître Jean-François Revel. Ils n'y sont pas. Cela n'aurait pas fait peur à Jean-François qui se moquait bien des conformismes. Dans cette anthologie, pas d'Aragon ni de Claudel. On ne s'en plaindra pas. Pas de Corneille, je le déplore.

Revel écrivit aussi un « Sur Proust » qui ne m'a toujours pas convaincu de l'intérêt de cet écrivain. Je tente, sans conviction, de m'intéresser périodiquement aux aventures des duchesses du Boulevatrd Saint Germain. J'ai le regret d'affirmer que leurs états d'âme me sont totalement indifférents.

De Revel à René Char

En tous cas, avec d'autres, et dans cette anthologie de la poésie française, Revel me fit découvrir René Char et « La lettre hors commerce » adressée à André Breton, avec cette phrase :"Que l'homme se débrouille avec les nombres que les dés lui ont consentis". Pour se débrouiller, René Char nous affirme que "N'étant jamais définitivement modelé, l'homme est receleur de son contraire" . N'y a t-il pas là des mots d'espoir définitifs, face aux affirmations imbéciles et désespérées qui proclament que tout se joue avant 6 ans.

 

Où l'on rencontre à nouveau Heideggerr

Ainsi donc, Aron lisait « Sein und Zeit », au son des bombardements allemands. Il ne dit pas, dans ses mémoires, ce qu'il en a pensé. Etrangement, René Char et Heidegger se rencontrèrent dans les années 50, par l'intermédiaire de Jean Baufret. Heideggerr cherchait-il un certificat d'anti-nazisme auprès du résistant René Char? Ils partageaient l'admiration des anciens grecs et des pré-socratiques, en particulier d'Héraclite. L'un comme l'autre cherchait à se dégager de la philosophie classique, jusqu'à la destruction de celle-ci.  La destruction étant à prendre ici au sens de Char : « Si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux ».

 

Revel, lui, « fut l'un des premiers à flairer le fumet de nazisme s'élevant du brouet heideggérien». Je n'ai pas suffisamment d'éléments pour trancher sur la polémique concernant Heidegger et sa complicité, voire plus, avec le nazisme. Pour être optimiste, on postulera que, pendant ces jours de rencontre avec René Char, Heidegger était « receleur de son contraire ».

 


Exercices d'admiration

Revel et Aron ont eu beaucoup plus d'importance que ces quelques souvenirs personnels. Je tenais cependant à inaugurer une rubrique « Exercices d'admiration » dont je dois le titre à Cioran. Ce qu'ils furent pour moi est anecdotique au regard de leur essentielle qualité. Dans les années de plomb du conformisme communiste, ils furent parmi les seuls à oser braver le politiquement correct de l'époque. Au delà de leur talent intellectuel, c'est ce courage que je voudrais célébrer et faire partager en terminant par cette exhortation sans doute un peu plus connue (de René Char encore) « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront. »