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Nous voulons des coquelicots

C’est le nom d’une pétition que je ne signerai pas. En voici le texte :

« Les pesticides sont des poisons qui détruisent tout ce qui est vivant. Ils sont dans l’eau de pluie, dans la rosée du matin, dans le nectar des fleurs et l’estomac des abeilles, dans le cordon ombilical des nouveau-nés, dans le nid des oiseaux, dans le lait des mères, dans les pommes et les cerises. Les pesticides sont une tragédie pour la santé. Ils provoquent des cancers, des maladies de Parkinson, des troubles psychomoteurs chez les enfants, des infertilités, des malformations à la naissance. L’exposition aux pesticides est sous-estimée par un système devenu fou, qui a choisi la fuite en avant. Quand un pesticide est interdit, dix autres prennent sa place. Il y en a des milliers.

Nous ne reconnaissons plus notre pays. La nature y est défigurée. Le tiers des oiseaux ont disparu en quinze ans; la moitié des papillons en vingt ans; les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards; les grenouilles et les sauterelles semblent comme évanouies ; les fleurs sauvages deviennent rares. Ce monde qui s’efface est le nôtre et chaque couleur qui succombe, chaque lumière qui s’éteint est une douleur définitive. Rendez-nous nos coquelicots ! Rendez-nous la beauté du monde !

Non, nous ne voulons plus. À aucun prix. Nous exigeons protection.

Nous exigeons de nos gouvernants l’interdiction de tous les pesticides de synthèse en France. Assez de discours, des actes. »

Cet appel est accompagné d’un texte explicatif qui part de l’hypothèse que l’on interdirait tous les pesticides et qui cherchent à en analyser les conditions de succès ainsi que les conséquences. Il affirme l’échec de la politique des petits pas, des interdictions ciblées et des moratoires. Une des conséquences de cet échec est la baisse spectaculaire de la population d’oiseaux dans les campagnes, sans doute liée à la baisse du nombre des insectes. Cette baisse est avérée, incontestable ; il semblerait même qu’elle s’intensifie avec la fin des jachères imposées par la politique agricole commune. S’ensuivent une série de défis qu’une reconversion totale de l’agriculture vers le modèle bio devra relever. D’après l’auteur : « la colossale quantité d’énergie politique qu’il faudrait y déployer incite de fait à identifier au préalable les principaux freins à la transformation qu’il s’agit de faire sauter. Et sans grande surprise, ceux-ci ne sont pas tant techniques que socio-économiques. » Personnellement, je n’ai pas encore compris quelle est la gamme de solutions techniques qui remplaceraient l’agriculture productiviste et exportatrice d’aujourd’hui. L’auteur se concentre donc sur d’autres aspects de la question, aspects que je n’avais sans doute pas bien identifiés.

On commence par le défi commercial puisque l’agriculture française exporte les trois quarts de sa production et importe une somme légèrement inférieure de produits agro-alimentaires. Comme on ne pourra pas imposer que nos importations ne contiennent aucun pesticide, il s’agira donc de réorienter l’agriculture française vers un modèle autarcique et autonome. On a du mal à mesurer les conséquences d’un tel retournement qui implique forcément de mettre en œuvre des barrières douanières et même l’interdiction de la majorité des produits agricoles encore aujourd’hui importés. De l’autre côté, nos relations avec les pays importateurs, principalement du Moyen Orient pour les céréales risquent d’être compliquées à gérer.

Le défi suivant est un défi économique, car il s’agit que les agriculteurs puissent vivre correctement dans ce nouveau modèle, or « l’agriculture conventionnelle étant pensée pour produire pour le moins cher possible, une agriculture sans pesticides couterait sans doute plus cher à la production. » J’aime bien, si l’on peut dire, le « sans doute », car remplacer le désherbage chimique par, par quoi en fait, si ce n’est quelques techniques de binage, implique de faire appel à une main d’œuvre chère, même payée au SMIC, comme a l’air de le préconiser le document. En plus, les pesticides ne servent pas qu’au désherbage, mais aussi au traitement des maladies et à la lutte contre les insectes nuisibles. On supposera donc que ce ces nuisances disparaîtront d’elles-mêmes avec l’agriculture biologique ; ce qui n’est pas prouvé.

Continuons avec le défi social, car il faut à la fois garantir un prix de vente suffisant pour les agriculteurs et un prix d’achat supportable par les consommateurs. Tout ça ne peut être réalisé que par le biais de subventions massives que l’auteur ne chiffre pas.

D’un point de vue technique, la revue Sciences et Avenir rapporte que « de très nombreuses études ont exploré les différences de rendements entre agricultures bio et conventionnelle. Réunies dans des méta-analyses, ces travaux indiquent qu'en moyenne le bio est entre 8 et 25% moins productif. Avec de grandes variations entre plantes. Le riz, le soja, le maïs, le trèfle bio ont des rendements inférieurs de 6 à 11% mais les progrès dans les sélections de variétés laissent espérer une rapide égalité. En revanche, l'écart reste de 28% pour les fruits et de 27% pour le blé. Une autre étude globale estime même à 33% la différence de rendement pour le soja, le tournesol et le blé. Les auteurs préviennent que ces études dépendent fortement des conditions agro-écologiques dans lesquelles elles sont effectuées d'où des différences marquées. Mais un consensus émerge sur le fait que les variétés bio sont plus résistantes en condition de sécheresse ce qui devrait arriver plus fréquemment avec le changement climatique. » J’en étais resté à des différences de rendement beaucoup plus importantes. Il reste à mieux connaître l’ensemble des variables de l’équation technico-économique. On compte sur la science, sur la sélection pour rattraper une partie du retard de rendement. Quant à la question des engrais, on compte sur les légumineuses pour les apports en azote, mais je n’ai pas vu de solution convaincante pour le phosphore et le potassium.

Le texte conclut enfin sur le défi politique. De ce point de vue, il affirme que la question est plus politique que technique. Pour lui « La compétition internationale n’est plus un moyen de stimulation du développement agricole. Elle est devenue au contraire un facteur d’immobilisme et le plus sérieux frein à une transition dont le besoin fait aujourd’hui consensus. » Il faudrait donc inventer un nouveau modèle commercial qui soit compatible avec l’ambition écologique. On voit qu’on est loin du compte.

Décrit comme je viens de le rapporter, la marche semble tellement haute qu’elle est sans doute infranchissable. Dire que la politique des petits pas n’a rien amené est peut-être un peu rapide, et je ne vois pas qu’il puisse y en avoir une autre. Le tableau de la révolution que représenterait ce projet d’agriculture sans pesticide est tellement radical qu’il déboucherait inéluctablement vers des solutions autoritaires. À vrai dire, la situation n’est pas encore assez catastrophique pour que l’on en vienne à ces extrémités.

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