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Comment saboter sa position mondaine

Il faut faire comme le narrateur, être sincère et avouer qu’on a été déçu par un spectacle que tout le monde trouve formidable, ou le contraire, d’aimer ce qui est considéré mauvais. L’important est d’abonder dans le sens du vent, et ne surtout pas chercher à être original, ou alors juste une petite pointe qui rajoute une nuance à l’opinion convenue tout en ne s’y opposant pas.

« M. de Norpois, mille fois plus intelligent que moi, devait détenir cette vérité que je n'avais pas su extraire du jeu de la Berma, il allait me la découvrir ; en répondant à sa question, j'allais le prier de me dire en quoi cette vérité consistait ; et il justifierait ainsi ce désir que j'avais eu de voir l'actrice. Je n'avais qu'un moment, il fallait en profiter et faire porter mon interrogatoire sur les points essentiels. Mais quels étaient-ils ? Fixant mon attention tout entière sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à me faire admirer de M. de Norpois, mais à obtenir de lui la vérité souhaitée, je ne cherchais pas à remplacer les mots qui me manquaient par des expressions toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher de le provoquer et lui faire déclarer ce que la Berma avait d'admirable, je lui avouai que j'avais été déçu. »

C’est plus tard au cours du repas qu’il se fit cette remarque : « Je démêlai seulement que répéter ce que tout le monde pensait n'était pas en politique une marque d'infériorité mais de supériorité. »

Plus tard, dans la soirée, alors que Norpois était parti, son père lui montre un article de journal fort élogieux sur la prestation de la Berma, si bien que de la déception initiale, le souvenir déçu de la Berma s’effaça pour se transmuer en un moment d’admiration sans restriction : Dès que mon esprit eut conçu cette idée nouvelle de « la plus pure et haute manifestation d'art », celle-ci se rapprocha du plaisir imparfait que j'avais éprouvé au théâtre, lui ajouta un peu de ce qui lui manquait et leur réunion forma quelque chose de si exaltant que je m'écriai : « Quelle grande artiste ! »

Et de conclure : « qu'on pense encore aux touristes qu'exalte la beauté d'ensemble d'un voyage dont jour par jour ils n'ont éprouvé que de l'ennui, et qu'on dise, si dans la vie en commun que mènent les idées au sein de notre esprit, il est une seule de celles qui nous rendent le plus heureux qui n'ait été d'abord en véritable parasite demander à une idée étrangère et voisine le meilleur de la force qui lui manquait. »

D’où l’on peut conclure que notre goût est plus formé par la réputation faite par d’autres ayant autorité sur le sujet que par notre jugement propre. Et c’est ainsi que l’on se force à lire Proust dont on n’aurait jamais ouvert un livre si le jugement commun ne nous l’avait pas présenté comme un auteur qu’il faut avoir lu et apprécié. Je suis un bon exemple de ce cas, tout en n’ayant absolument aucune visée mondaine dans ma lecture de Proust dont je ne parle à personne. Il ne me viendrait pas à l’idée d’en parler dans un dîner.

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