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14/03/2017

Les Thibault : les conspirateurs de l'été 1914

Pour ceux qui ont lu les Thibault, qui ont eu la patience d'aller jusqu'au bout, on se souvient des pages interminables où les cercles socialistes de Genève dissertent pesamment de la guerre qui s'approche. Jacques Thibault est parmi eux, idéaliste au milieu de vieux briscards d'une révolution introuvable à laquelle ils ne croient plus que par habitude.

Meneystrel, surnommé le pilote est un peu le chef des exilés de Genève, des révolutionnaires amateurs, des conspirateurs de troquet. On est en juillet 1914, Jacques Thibault se voit confier une mission secrète par le groupe. Il ne sait rien de la mission ; c’est Trautenbach qui lui dira. Il doit rencontrer Trautenbach à Bruxelles qui lui dira quoi faire.

La mission Trautenbach doit dérober la serviette du colonel autrichien Stolbach qui fait la liaison avec l’état-major allemand. On sait qu’il va aller à Berlin. Il faut récupérer les notes, les informations qui s’échangent entre les deux puissances. Un complice à l’hôtel se chargera d’échanger la serviette pleine de papiers confidentiels contre la même, bourrée de vieux journaux. Jacques n’aura pas grand ’chose à faire. Il devra attendre à la gare, qu’on lui remette la serviette pour la ramener à ses chefs.

La manœuvre a réussi. Jacques confie la serviette à son chef, le pilote Meneystrel. Meneystrel s’enferme pour les consulter. C’est qu’il ne s’agit pas de partager le secret avec des sous-fifres. Les papiers confirment ce que chacun soupçonne. Les deux états-majors sont complices. L’Allemagne ne modère pas les prétentions autrichiennes sur la Serbie, elle les encourage. Les deux préparent l’affrontement général en toute conscience. Que faire de ces informations « explosives ». Meneystrel n’hésite pas très longtemps. Elles peuvent permettre d’éviter la guerre si elles sont rendues publiques. Le scandale sera tel que les peuples se révolteront. C’est ce qu’il faut faire pour la paix. Oui, mais la paix, c’est l’ordre, l’ordre bourgeois qui se prolonge.

Non, non, il vaut mieux laisser les événements suivre leur cours fatal qui mènera tout aussi fatalement à la révolution. Ces papiers ne doivent pas être publiés. Meneystrel se gonfle de son importance. Il a la clé du destin de l’Europe dans sa minable chambre d’hôtel. Le voilà enfin parvenu au niveau de ceux qui connaissent le dessous des cartes, qui agissent et qui manipulent. Ah, comme il est doux de se poser des cas de conscience, de peser une décision qui engagera le destin de millions d’hommes. Car il y croit, ce pauvre Meneystrel. Comme tous les comploteurs, il est persuadé de l’existence de forces secrètes, de plans concertés, de cercles restreints qui décident de tout lors de rendez-vous secrets. Et le voilà qui fait partie de la famille.

On dit que Martin du Gard a pris Lénine comme modèle pour Meneystrel. Il en avait fait un pacifiste sincère, puis, un peu mieux renseigné, avait imaginé l’épisode de la destruction des papiers Stolbach pour mieux coller avec le cynisme du vrai Lénine.  

Un autre personnage, le nommé Rumelles, se gonfle aussi d’informations secrètes que tout le monde connait. C’est un ami d’Antoine Thibault, il travaille au ministère des affaires étrangères. C’est dire s’il est la vedette des dîners, censé être au courant des négociations, confident du ministre, peut-être même son plus proche conseiller. C’est tout juste s’il n’est pas l’inspirateur secret de la politique française. Il ne le dit pas, mais il aimerait bien qu’on le pense de lui. Il est si heureux de trouver un public naïf en la personne d’Antoine. Antoine qui ne s’intéressait pas à la politique, mais qui finit par s’inquiéter. On ne peut rester indifférent à ce qui se passe en ces journées tragiques. Alors, il entretient sa relation avec Rumelles pour, lui aussi, faire partie des gens au courant. Rumelles ne sait rien de plus que n’importe qui, mais il est du métier quand même.

Tout le monde bluffe nous dit-il, personne ne veut être pris par surprise, il s’agit d’être prêt si l’adversaire prend l’initiative. Alors, on prépare la guerre, non pas parce que l’on veut la paix  selon le vieux dicton «  si vis pacem para bellum » , mais parce qu’on ne veut pas la perdre au cas où elle se déclencherait. C’est exactement ça. La guerre, comme si c’était un acteur du jeu diplomatique, une guerre qui n’est plus un événement dépendant de la volonté des hommes, mais un personnage autonome qui a sa propre logique qui ne dépend pas de nous. Et c’est exactement ce qui s’est passé en 1914. La montée aux extrêmes s’est faite presque automatiquement, très vite, chacun pensant que le camp d’en face savait ce qu’il faisait. En réalité chacun ne fait qu’anticiper les intentions supposées de l’autre qui, du coup, entreprend de les réaliser, justifiant a posteriori les craintes de la partie opposée. Et c’est ainsi que l’escalade se justifie par elle-même jusqu’à l’explosion finale.

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