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27/03/2017

L'argument de Bélise

Ils m'ont su révérer si fort jusqu'à ce jour,

Qu'ils ne m'ont jamais dit un mot de leur amour

 

C’est quand on ne le dit pas qu’on le pense très fort. On peut alors interpréter le non-dit à la mesure de ce qu’on souhaite, et faire dire à l’auteur ce qu’il n’a pas dit, mais qu’il aurait pu dire. C’est ainsi que Jean-François Revel décrit l’argument de Bélise. Pour s’en moquer évidemment, dans son étude sur Proust, où il  conteste qu’il soit fasciné par la mort. C’est amusant, parce qu’il utilise exactement le même argument dans un autre passage de cette étude : « Proust est aussi peu impressionné que possible par la richesse et l’aristocratie, aussi étranger qu’on peut l’être à la notion d’élite sociale. Partout il nous montre la sottise et la grossièreté, et si l’on ne prête pas une attention particulière à cette démonstration, c’est que pour lui elle va tellement de soi que, bien que constante, elle reste dans les marges du récit principal et n’emprunte jamais elle-même le cours du récit. »

14/03/2017

Les Thibault : les conspirateurs de l'été 1914

Pour ceux qui ont lu les Thibault, qui ont eu la patience d'aller jusqu'au bout, on se souvient des pages interminables où les cercles socialistes de Genève dissertent pesamment de la guerre qui s'approche. Jacques Thibault est parmi eux, idéaliste au milieu de vieux briscards d'une révolution introuvable à laquelle ils ne croient plus que par habitude.

Meneystrel, surnommé le pilote est un peu le chef des exilés de Genève, des révolutionnaires amateurs, des conspirateurs de troquet. On est en juillet 1914, Jacques Thibault se voit confier une mission secrète par le groupe. Il ne sait rien de la mission ; c’est Trautenbach qui lui dira. Il doit rencontrer Trautenbach à Bruxelles qui lui dira quoi faire.

La mission Trautenbach doit dérober la serviette du colonel autrichien Stolbach qui fait la liaison avec l’état-major allemand. On sait qu’il va aller à Berlin. Il faut récupérer les notes, les informations qui s’échangent entre les deux puissances. Un complice à l’hôtel se chargera d’échanger la serviette pleine de papiers confidentiels contre la même, bourrée de vieux journaux. Jacques n’aura pas grand ’chose à faire. Il devra attendre à la gare, qu’on lui remette la serviette pour la ramener à ses chefs.

La manœuvre a réussi. Jacques confie la serviette à son chef, le pilote Meneystrel. Meneystrel s’enferme pour les consulter. C’est qu’il ne s’agit pas de partager le secret avec des sous-fifres. Les papiers confirment ce que chacun soupçonne. Les deux états-majors sont complices. L’Allemagne ne modère pas les prétentions autrichiennes sur la Serbie, elle les encourage. Les deux préparent l’affrontement général en toute conscience. Que faire de ces informations « explosives ». Meneystrel n’hésite pas très longtemps. Elles peuvent permettre d’éviter la guerre si elles sont rendues publiques. Le scandale sera tel que les peuples se révolteront. C’est ce qu’il faut faire pour la paix. Oui, mais la paix, c’est l’ordre, l’ordre bourgeois qui se prolonge.

Non, non, il vaut mieux laisser les événements suivre leur cours fatal qui mènera tout aussi fatalement à la révolution. Ces papiers ne doivent pas être publiés. Meneystrel se gonfle de son importance. Il a la clé du destin de l’Europe dans sa minable chambre d’hôtel. Le voilà enfin parvenu au niveau de ceux qui connaissent le dessous des cartes, qui agissent et qui manipulent. Ah, comme il est doux de se poser des cas de conscience, de peser une décision qui engagera le destin de millions d’hommes. Car il y croit, ce pauvre Meneystrel. Comme tous les comploteurs, il est persuadé de l’existence de forces secrètes, de plans concertés, de cercles restreints qui décident de tout lors de rendez-vous secrets. Et le voilà qui fait partie de la famille.

On dit que Martin du Gard a pris Lénine comme modèle pour Meneystrel. Il en avait fait un pacifiste sincère, puis, un peu mieux renseigné, avait imaginé l’épisode de la destruction des papiers Stolbach pour mieux coller avec le cynisme du vrai Lénine.  

Un autre personnage, le nommé Rumelles, se gonfle aussi d’informations secrètes que tout le monde connait. C’est un ami d’Antoine Thibault, il travaille au ministère des affaires étrangères. C’est dire s’il est la vedette des dîners, censé être au courant des négociations, confident du ministre, peut-être même son plus proche conseiller. C’est tout juste s’il n’est pas l’inspirateur secret de la politique française. Il ne le dit pas, mais il aimerait bien qu’on le pense de lui. Il est si heureux de trouver un public naïf en la personne d’Antoine. Antoine qui ne s’intéressait pas à la politique, mais qui finit par s’inquiéter. On ne peut rester indifférent à ce qui se passe en ces journées tragiques. Alors, il entretient sa relation avec Rumelles pour, lui aussi, faire partie des gens au courant. Rumelles ne sait rien de plus que n’importe qui, mais il est du métier quand même.

Tout le monde bluffe nous dit-il, personne ne veut être pris par surprise, il s’agit d’être prêt si l’adversaire prend l’initiative. Alors, on prépare la guerre, non pas parce que l’on veut la paix  selon le vieux dicton «  si vis pacem para bellum » , mais parce qu’on ne veut pas la perdre au cas où elle se déclencherait. C’est exactement ça. La guerre, comme si c’était un acteur du jeu diplomatique, une guerre qui n’est plus un événement dépendant de la volonté des hommes, mais un personnage autonome qui a sa propre logique qui ne dépend pas de nous. Et c’est exactement ce qui s’est passé en 1914. La montée aux extrêmes s’est faite presque automatiquement, très vite, chacun pensant que le camp d’en face savait ce qu’il faisait. En réalité chacun ne fait qu’anticiper les intentions supposées de l’autre qui, du coup, entreprend de les réaliser, justifiant a posteriori les craintes de la partie opposée. Et c’est ainsi que l’escalade se justifie par elle-même jusqu’à l’explosion finale.

08/03/2017

Les Thibault : l'été 1914

Autant les discussions entre militants socialistes m’ont ennuyé, autant les craintes de Jacques Thibault en cet été 1914 où la guerre s’annonce m’ont intéressé. Et puis, il faut dire que nous retrouvons Jacques et son frère Antoine plutôt que Jacques et tout un groupe de militants qui nous ont été à peine présentés. Ce sont des caractères, des archétypes, des illustrations pas des personnages ; ils ne nous intéressent pas. Après plusieurs centaines de pages, on a fait connaissance avec Jacques et Antoine ; ils nous touchent.

Jacques est de retour à Paris, pour une vague mission d’information sur les mouvements socialistes. Il doit rencontrer Jaurès, d’autres encore, et faire un rapport. On ne sait pas à qui ça servira, et on s’en fiche. En attendant, il va rendre visite à son frère. Son frère qui a tout refait l’immeuble et les appartements du père, qui dépense beaucoup d’argent pour ça, et qui a de grands projets de recherche sur les maladies mentales de l’enfant. Au passage, on fait connaissance avec sa maîtresse Anne de Battaincourt, une aventurière qui a réussi à se faire épouser, une sorte d’Odette de Crécy.

Les deux frères sont ravis de se retrouver, ce qui donne le prétexte à Martin du Gard d’une conversation, ou plutôt d’un exposé sur les événements de cet été 1914. C’est Jacques qui parle. Jacques s’intéresse à la politique, Antoine s’en fiche, ou plutôt il considère qu’il faut laisser cela aux spécialistes, à ceux que l’on élit pour ça. Lui s’occupe de médecine, pas de politique.

Et l’on vient à parler de la politique de la France, de Poincaré et Delcassé. Ce qui devient intéressant est de resituer cet épisode par rapport à l’époque où il a été écrit. Voici ce qu’en dit Wikipedia :

« Le destin des personnages est désormais directement lié à l'Histoire», à la guerre qui le détermine ; et Martin du Gard, toujours profondément pacifiste, écrit L'Été 1914 avec l'idée de servir la paix. Un tel remaniement n'est pas sans poser problème au romancier, car il ne s'agit pas de plaquer des éléments historiques ou idéologiques sur des personnages déjà existants dont cela ruinerait la cohérence psychologique. Des critiques feront remarquer par ailleurs quelques invraisemblances, comme le fait que personne dans le public, en juillet 14, ne pouvait disposer des informations diplomatiques et militaires dont sont obscurément informés les militants pacifistes entourant Jacques Thibault. Malgré quelques polémiques le livre connaît à sa parution en 1936 un retentissement considérable, et son auteur reçoit le Prix Nobel de littérature dans la foulée. »

Le livre paraît en 1936, après la « Mort du Père » en 1929. 1929, c’est le discours d’Aristide Briand à la SDN qui propose, déjà, une union européenne : « Je pense qu’entre des peuples qui sont géographiquement groupés, comme les peuples d’Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral », proclamait-il à la tribune. 1933, Hitler arrive au pouvoir. 1936, la remilitarisation de la Rhénanie fait monter l’angoisse dans toute l’Europe. Plus jamais ça, disait-on en 1918. Plus jamais ça, et pourtant ça, ça se rapproche, ça, ça s’entend avec les bruits de bottes en Rhénanie et les vociférations du chancelier Hitler.  Il n’est alors pas pensable que ça puisse recommencer. On ne veut pas le voir, on ne peut pas le voir. Comment cela peut-il arriver encore ? Et d’ailleurs comment est-ce arrivé ?

Je ne sais pas si Jacques Thibault est le porte-parole de Martin du Gard dans cet exposé. Il est en tous cas complètement dans l’air du temps de ces années 30 qui fera tout, jusqu’à la honte de Munich, pour éviter que ça recommence. Lors de l’été 1914, Jacques Thibault expose la situation telle qu’on l’analysait vingt ans plus tard, après la catastrophe. Il accusait à l’avance la France d’encourager le militarisme allemand par sa politique d’alliance avec la Grande Bretagne et la Russie. Surtout la Russie. Pour lui, si la guerre éclate ce sera la faute de Poincaré, du service militaire de trois ans, de Delcassé et de l’alliance russe, de l’encerclement allemand. Il prêche à l’avance, une politique d’accommodement, d’apaisement, de compréhension. Il comprend l’inquiétude des empires centraux et de la triplice. Il accuse la France d’avoir financé les lignes de chemin de fer qui permettront aux troupes russes de pouvoir se ruer sur la Prusse Orientale. Nous ne devons pas nous laisser entraîner par les Russes dans l’affaire des Balkans, de l’assassinat de Sarajevo. Ce n’est pas notre affaire.

« Pour préserver la paix, il faut la croire possible. Poincaré, partant de cette idée que le conflit est inévitable a conçu et exécuté une politique qui, loin d’écarter les chances de guerre n’a fait que les accroître [..] Nos armements, parallèle aux préparatifs russes ont, à juste titre, effrayé Berlin. Le parti militaire allemand a profité de l’occasion pour accélérer les siens. Le resserrement de l’alliance franco-russe a justifié en Allemagne la phobie de l’encerclement. Le résultat, c’est d’avoir amené l’Allemagne à devenir telle que Poincaré se la figurait, agressive, nation de proie. »

Voilà ce qu’on disait dans les années 30. Finalement, notre politique, celle de Poincaré, celle que l’alliance russe de Delcassé avait favorisée, avait provoqué la guerre. Il ne faut pas renouveler cette erreur. Et, en effet, nous n’avons pas suivi la même politique. Avant 1914, nous avions développé le canon de 75, pour avoir une artillerie moderne. En 1939, nous refusions de changer notre doctrine militaire, se reposant sur les principes de la guerre précédente. En 1914, nous avions l’alliance russe qui tiendra ses engagements, sacrifiant ses armées pour nous soulager lors de l’offensive allemande de 1914. Pour Munich, Chamberlain négociait tout seul avec Hitler, Daladier était à peine tenu au courant. Nous ne faisions rien sans demander la permission à l’Angleterre. Elle se méfiait de nous. Nous serions presque tout seul à supporter le choc en 1940. L’Angleterre ne sacrifiera pas ses troupes, ni son aviation. Elle donnera la priorité à leur préservation. Nous étions seuls.

Nous voulions éviter la boucherie de 1914-1918. Alors, nous avons fait tout le contraire de la politique de Poincaré-Delcassé. Nous n’avions plus d’alliés solides, plus de diplomatie autonome. Nous étions conciliants. Plus jamais ça. En effet, nous n’avons pas eu une longue guerre ; nous avons été écrasés en six semaines. En 1918, nous étions épuisés mais vainqueur. En 1945, annihilés et vaincus. Martin du Gard ne pouvait pas le savoir. Maintenant nous savons.