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08/03/2017

Les Thibault : l'été 1914

Autant les discussions entre militants socialistes m’ont ennuyé, autant les craintes de Jacques Thibault en cet été 1914 où la guerre s’annonce m’ont intéressé. Et puis, il faut dire que nous retrouvons Jacques et son frère Antoine plutôt que Jacques et tout un groupe de militants qui nous ont été à peine présentés. Ce sont des caractères, des archétypes, des illustrations pas des personnages ; ils ne nous intéressent pas. Après plusieurs centaines de pages, on a fait connaissance avec Jacques et Antoine ; ils nous touchent.

Jacques est de retour à Paris, pour une vague mission d’information sur les mouvements socialistes. Il doit rencontrer Jaurès, d’autres encore, et faire un rapport. On ne sait pas à qui ça servira, et on s’en fiche. En attendant, il va rendre visite à son frère. Son frère qui a tout refait l’immeuble et les appartements du père, qui dépense beaucoup d’argent pour ça, et qui a de grands projets de recherche sur les maladies mentales de l’enfant. Au passage, on fait connaissance avec sa maîtresse Anne de Battaincourt, une aventurière qui a réussi à se faire épouser, une sorte d’Odette de Crécy.

Les deux frères sont ravis de se retrouver, ce qui donne le prétexte à Martin du Gard d’une conversation, ou plutôt d’un exposé sur les événements de cet été 1914. C’est Jacques qui parle. Jacques s’intéresse à la politique, Antoine s’en fiche, ou plutôt il considère qu’il faut laisser cela aux spécialistes, à ceux que l’on élit pour ça. Lui s’occupe de médecine, pas de politique.

Et l’on vient à parler de la politique de la France, de Poincaré et Delcassé. Ce qui devient intéressant est de resituer cet épisode par rapport à l’époque où il a été écrit. Voici ce qu’en dit Wikipedia :

« Le destin des personnages est désormais directement lié à l'Histoire», à la guerre qui le détermine ; et Martin du Gard, toujours profondément pacifiste, écrit L'Été 1914 avec l'idée de servir la paix. Un tel remaniement n'est pas sans poser problème au romancier, car il ne s'agit pas de plaquer des éléments historiques ou idéologiques sur des personnages déjà existants dont cela ruinerait la cohérence psychologique. Des critiques feront remarquer par ailleurs quelques invraisemblances, comme le fait que personne dans le public, en juillet 14, ne pouvait disposer des informations diplomatiques et militaires dont sont obscurément informés les militants pacifistes entourant Jacques Thibault. Malgré quelques polémiques le livre connaît à sa parution en 1936 un retentissement considérable, et son auteur reçoit le Prix Nobel de littérature dans la foulée. »

Le livre paraît en 1936, après la « Mort du Père » en 1929. 1929, c’est le discours d’Aristide Briand à la SDN qui propose, déjà, une union européenne : « Je pense qu’entre des peuples qui sont géographiquement groupés, comme les peuples d’Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral », proclamait-il à la tribune. 1933, Hitler arrive au pouvoir. 1936, la remilitarisation de la Rhénanie fait monter l’angoisse dans toute l’Europe. Plus jamais ça, disait-on en 1918. Plus jamais ça, et pourtant ça, ça se rapproche, ça, ça s’entend avec les bruits de bottes en Rhénanie et les vociférations du chancelier Hitler.  Il n’est alors pas pensable que ça puisse recommencer. On ne veut pas le voir, on ne peut pas le voir. Comment cela peut-il arriver encore ? Et d’ailleurs comment est-ce arrivé ?

Je ne sais pas si Jacques Thibault est le porte-parole de Martin du Gard dans cet exposé. Il est en tous cas complètement dans l’air du temps de ces années 30 qui fera tout, jusqu’à la honte de Munich, pour éviter que ça recommence. Lors de l’été 1914, Jacques Thibault expose la situation telle qu’on l’analysait vingt ans plus tard, après la catastrophe. Il accusait à l’avance la France d’encourager le militarisme allemand par sa politique d’alliance avec la Grande Bretagne et la Russie. Surtout la Russie. Pour lui, si la guerre éclate ce sera la faute de Poincaré, du service militaire de trois ans, de Delcassé et de l’alliance russe, de l’encerclement allemand. Il prêche à l’avance, une politique d’accommodement, d’apaisement, de compréhension. Il comprend l’inquiétude des empires centraux et de la triplice. Il accuse la France d’avoir financé les lignes de chemin de fer qui permettront aux troupes russes de pouvoir se ruer sur la Prusse Orientale. Nous ne devons pas nous laisser entraîner par les Russes dans l’affaire des Balkans, de l’assassinat de Sarajevo. Ce n’est pas notre affaire.

« Pour préserver la paix, il faut la croire possible. Poincaré, partant de cette idée que le conflit est inévitable a conçu et exécuté une politique qui, loin d’écarter les chances de guerre n’a fait que les accroître [..] Nos armements, parallèle aux préparatifs russes ont, à juste titre, effrayé Berlin. Le parti militaire allemand a profité de l’occasion pour accélérer les siens. Le resserrement de l’alliance franco-russe a justifié en Allemagne la phobie de l’encerclement. Le résultat, c’est d’avoir amené l’Allemagne à devenir telle que Poincaré se la figurait, agressive, nation de proie. »

Voilà ce qu’on disait dans les années 30. Finalement, notre politique, celle de Poincaré, celle que l’alliance russe de Delcassé avait favorisée, avait provoqué la guerre. Il ne faut pas renouveler cette erreur. Et, en effet, nous n’avons pas suivi la même politique. Avant 1914, nous avions développé le canon de 75, pour avoir une artillerie moderne. En 1939, nous refusions de changer notre doctrine militaire, se reposant sur les principes de la guerre précédente. En 1914, nous avions l’alliance russe qui tiendra ses engagements, sacrifiant ses armées pour nous soulager lors de l’offensive allemande de 1914. Pour Munich, Chamberlain négociait tout seul avec Hitler, Daladier était à peine tenu au courant. Nous ne faisions rien sans demander la permission à l’Angleterre. Elle se méfiait de nous. Nous serions presque tout seul à supporter le choc en 1940. L’Angleterre ne sacrifiera pas ses troupes, ni son aviation. Elle donnera la priorité à leur préservation. Nous étions seuls.

Nous voulions éviter la boucherie de 1914-1918. Alors, nous avons fait tout le contraire de la politique de Poincaré-Delcassé. Nous n’avions plus d’alliés solides, plus de diplomatie autonome. Nous étions conciliants. Plus jamais ça. En effet, nous n’avons pas eu une longue guerre ; nous avons été écrasés en six semaines. En 1918, nous étions épuisés mais vainqueur. En 1945, annihilés et vaincus. Martin du Gard ne pouvait pas le savoir. Maintenant nous savons.

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