Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14/09/2016

Une affaire Hannah Arendt ?

C’est le titre qui m’a fait acheter le dernier numéro du Point. Normalement je n’achète plus ce torchon, l’éditorial imbécile de Franz-Olivier Giesbert, les délires « libéraux » de Pierre-Antoine Delhommais quand ce n’est pas Nicolas Baverez. Malgré le marronnier du « spécial vins », j’ai donc acheté ce numéro pour Hannah Arendt. D’ailleurs, pour une fois, Giesbert n’est pas stupide, en un éditorial qui défend la cause kurde, une fois de plus cocue de l’histoire en train de se jouer au Moyen Orient.

Revenons à Hannah Arendt. Qu’est-ce que cette affaire ? Emmanuel Faye, spécialiste du dévoilement nazie de la philosophie de Heidegger, s’en prend maintenant à Hannah Arendt, dont nul n’ignore qu’elle a été son élève et sa maîtresse. 500 pages d’un gros pavé intitulé « Arendt et Heidegger : Extermination nazie et destruction de la pensée » (rien que ça !). Et quatre points sensibles, titre le Point.

Le rôle des romantiques allemands dans la genèse de l’antisémitisme nazi. À la fin des années 30 Arendt écrit : « Les théories romantiques de l’Etat fournirent le sol nourricier de toute l’idéologie antisémite ». En 1951, elle fait volte-face : « On a accusé le romantisme politique d’avoir inventé la pensée raciale. La contribution directe du romantisme au développement de la pensée raciale est presque négligeable. » Elle a donc changé sur ce point. Qu’y a-t-il de répréhensible ? Il s’agit là d’interprétation historique sur les conséquences d’un courant de pensée. On ne voit pas en quoi avoir vu un rôle fondateur dans le romantisme allemand, pour ensuite le nier, a quoi que ce soit de scandaleux.

Deuxième point : Arendt ne contente pas de critiquer les droits de l’homme, il lui arrive d’en saper les fondements, nous dit l'article du Point : « Les hommes sont inégaux en fonction de leur origine naturelle, de leurs organisations différentes et leur destin historique » Constater que les hommes sont inégaux est juste une évidence. Nous ne naissons pas avec le même capital biologique, dans un même pays, ni une même culture. Rien dans cette constatation d’évidence ne permet pour autant de nier l’égale dignité des hommes. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, mais non pas en capacité, ni en destin personnel ou collectif.

Troisième point : Arendt a écrit une biographie de Rahel Varnhagen, juive qui doit récuser sa judéité pour s’intégrer. Elle écrit alors : « on ne peut s’assimiler qu’en s’assimilant à l’antisémitisme ». Venant de la part d’une juive, c’est bien étrange. Mais, une fois encore, en quoi cela constitue-t-il une « affaire » ?

Enfin, ce qui constitue sans doute l’essentiel du livre, l’influence de Heidegger sur Arendt, les jugements d’Arendt sur le nazisme. Arendt se réfère de manière suivie à Heidegger, Carl Schmitt, Arnold Gehlen. Sans doute, mais depuis quand savons-nous qu’ils ont été proches, voire partisans, peut-être complices du nazisme ? Du vivant de Hannah Arendt, on ne discutait pas Heidegger sous cet angle-là. Il était et il est encore considéré par certains comme un des plus grands philosophes du siècle et même de toute la philosophie. C’est faire un procès anachronique de reprocher à Hannah Arendt de ne pas avoir vu en Heidegger un philosophe flirtant dangereusement avec le nazisme. Aujourd’hui encore, cette proximité pose bien des questions sur sa philosophie. Faut-il la rejeter en bloc du fait de cette connivence ou reste-t-elle un moment de la pensée à méditer malgré cela ? Cette question se pose encore aujourd’hui. Elle ne se posait même pas à l’époque où écrivait Hannah Arendt. Peut-on lui reprocher de n’y avoir pas réfléchi ? De même manière, comment lui reprocher un texte écrit en 1946 sur les camps d’extermination nazis où elle décrit la déshumanisation absolue des camps, des victimes comme des bourreaux : « Et il y eut bien des cas où ceux qui infligeaient les souffrances un jour devenaient le lendemain à leur tour des victimes ». Et Roger-Pol Droit qui écrit l’article du Point accuse alors Arendt de rendre tortionnaires et victimes indistincts et même interchangeables. Ce n’est pas ce que je lis dans ce court extrait, et il faudrait avoir un texte plus complet pour en juger. On peut néanmoins avoir suffisamment d’égards pour penser que Hannah Arendt n’aurait jamais pu mettre sur le même plan tortionnaires et victimes. Que les deux soient pris dans un tourbillon inhumain apparaît plutôt comme un truisme, et ce n’est pas les rendre indistincts que de penser qu’ils avaient perdu chacun, presque toute humanité, les uns comme victimes, les autres comme bourreaux. Quoi qu’il en soit, il s’agit là encore d’un procès anachronique. On ne pense pas les camps d’extermination en 2016 comme en 1946. Les témoignages, les études historiques, ont changé notre regard. Que diront nos successeurs en 2100 de nos écrits sur cette période tragique ?

Les commentaires sont fermés.