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12/08/2016

Jean d'Ormesson, Raymond Aron et Mitterrand (en passant par Chardonne)

Chez des amis, je parcourais le livre de Jean d’Ormesson « Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ». Il y prétend que ce ne sont pas des mémoires qu’il n’écrira jamais. On se demande ce que c’est, alors. Peu importe après tout. Ça se lit en diagonale sur la plage ou sur le bord d’une piscine. Ce qui m’a amusé dans ce livre est que le complexe a l’air toujours présent à 90 ans passés. Un complexe d’infériorité intellectuelle qui transpire dans deux épisodes de sa vie.

Étudiant pendant la guerre, il raconte son initiation à la philosophie. En terminale, un de ses devoirs. Le professeur commence à rendre les copies en commençant par la meilleure. Ce n’est pas lui. On descend dans les notes, et toujours pas son devoir. Le professeur avait prévu son petit effet. Il termine par le dernier devoir. Il n’est pas bon ni médiocre, ni mauvais ; il est exceptionnel, et c’est celui de Jean d’Ormesson, qui en garde une telle fierté qu’il n’hésite pas à le raconter après tant d’années. Après le Bac, il prétend ne pas savoir quoi faire, et avoir découvert l’existence de l’École Normale dans la saga de Martin du Gard, un des fils Thibaud intègre la prestigieuse école (second, son père le fustige de n’être pas premier). C’est évidemment inventé. Dans son milieu cultivé, après un bac littéraire, il connaissait forcément cette institution. Sa coquetterie veut nous faire croire qu’il l’a préparé par hasard, et qu’il y est rentré par chance. Le voilà à Normale Sup. Il n’y fait rien, ce qu’on croira plus facilement, et passe ses journées au cinéma. Malgré tout, dans cet établissement, on se doit de passer une agrégation. Althusser est le caïman. Ils n’ont pas grand’chose de commun, mais le jeune d’Ormesson l’admire et Althusser l’aime bien. Il se demande quelle matière choisir. Apparemment, il ne s’agit que de ça puisqu’il se sent capable de la passer sur n’importe quelle matière : histoire, français, grammaire, latin ou grec. C’est que qu’Althusser lui dit : tout sauf la philosophie. C’est donc cette matière qu’il passera, avec succès d’ailleurs, sans qu’il ne se sente jamais légitime en cette matière.

Bien après, c’est l’aventure du Figaro. Depuis la mort de Pierre Brisson, le journal est déstabilisé. Son propriétaire Jean Prouvost voudrait bien ne pas y être juste un propriétaire, sans droit d’y écrire n’y même de rentrer dans les locaux. Mais les journalistes tiennent à leur statut d’indépendance. La situation est bloquée. Il faut trouver un homme de compromis. Ce sera lui, mais il faut s’assurer du soutien des grandes signatures, en particulier de la plus prestigieuse : celle de Raymond Aron. Ça devient amusant de comparer les deux versions : celle de Jean d’O et celle d’Aron dans ses mémoires. En fait, elles se rejoignent. Aron parle de Jean d’Ormesson avec une condescendance amusée et c’est exactement comme ça que celui-ci s’est senti jugé. On se croirait à l’élection d’un Président de la troisième République avec Aron dans le rôle de Clemenceau : je vote pour le plus bête. Dès le début, Jean d’Ormesson a lié son sort à celui de Raymond Aron. Le lustre social de la direction lui suffit, par faute de vouloir concourir sur le plan éditorial et du prestige intellectuel. Il rentre sous le patronage d’Aron, il en sortira (pour y revenir) quand celui-là démissionnera lorsque Robert Hersant voudra, lui aussi, mettre sa signature au journal qu’il avait fini par posséder. Mais peut-être que l’on se lasse d’un subordonné théorique au Figaro qui vous fait bien sentir qu’il reste le maître dans le seul domaine qui compte.

Jean d’Ormesson aura sa revanche lorsque Raymond Aron voudra concourir dans le mondain, là où d’Ormesson est imbattable. C’est de l’académie française qu’il s’agit, et Aron finit par s’y voir. Jean d’Ormesson est l’homme de la situation, qui en est depuis longtemps, il connait tout le monde, il saura faire campagne. Pour Aron, comme d’habitude, d’Ormesson lui sera dévoué, fidèle et fier d’attacher son influence à l’élection d’un intellectuel prestigieux. Il ne veut pas être battu. On a beau lui dire qu’il ne serait pas le premier, après Victor Hugo, Balzac ou Zola, à échouer provisoirement, ou pour jamais. Sans doute, mais lui ne veut pas être battu. Il faut s’assurer du succès. C’est donc Jean d’Ormesson qui fera un tour de piste pour sonder les chances d’élection. Il en revient avec les résultats du sondage. Les antisémites n’en veulent pas, parce que juif. Les juifs n’en veulent pas parce que « on est déjà assez ». Les gaullistes ne l’aiment pas de son scepticisme à l’encontre du Général, et les antigaullistes non plus car, malgré tout, il ne s’y est jamais franchement opposé. Tout cela n’est pas insurmontable lui confie Jean d’Ormesson. Mais il y a une dernière catégorie, la plus nombreuse et la plus hostile : ce sont tous ceux à qui vous avez fait sentir que vous étiez plus intelligent qu’eux.

On se demande si d’Ormesson n’a pas inventé cette dernière faction, et surtout s’il n’en était pas le chef, après tant d’années d’humiliation volontaire qui méritait sans doute cette vengeance subtile.

Et Mitterrand alors ? Pourquoi Mitterrand ? Il peaufinait son personnage. Pour cela, il faut s’assurer de la bienveillance des écrivains dont les écrits ont plus de chance de rester que ceux d’un éditorialiste, même de Raymond Aron. Comme d’habitude, Mitterrand se piquait de littérature. Connaissez-vous Chardonnne ? interrogeait-il. Il était bien tranquille que peu seraient qui s’intéressent encore à ce petit maître. Mathieu Galey raconte dans ses mémoires être invité à cette discussion à propos d’un écrivain que, lui, connaissait parfaitement, comme écrivain et comme ami. La conversation n’eut jamais lieu, bien entendu. Mitterrand ne parlait de Chardonne qu’avec ceux qui n’en savait rien ; il pouvait alors facilement passer pour un connaisseur. Je m’y suis même laissé prendre avec un autre écrivain méprisé. Mitterrand prétendait qu’il y avait deux sortes d’hommes : ceux qui avaient lu « Les deux étendards » de Lucien Rebatet, et les autres. Je ne fais plus partie des autres depuis que je me suis infligé ce pensum. Mais je me régale à la lecture des mémoires de Mathieu Galey. Ce qui fait que je lirai sans doute un jour quelque roman de Jacques Chardonne, malgré l’invitation de Mitterrand. Aimez-vous Chardonne ? demandait-il à Jean d’Ormesson. Je préfère Aragon. Aucun rapport entre les deux, mais ce n’est pas grave. Il aime sans doute sincèrement Aragon, jusqu’à lui emprunter son titre « Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ». De quoi est fait ce « malgré tout » ? Sans doute de cette vie qui nous paraît brillante, mais un peu factice, même à ses propres yeux.

 

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