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08/02/2016

Qu'est-ce qu'un cliché

Dans le discours de réception à l’Académie française d’Alain Finkielkraut, je lis cette définition du cliché

« L’ennemi du style, c’est le cliché. Qu’est-ce que le cliché ? C’est quelque chose qui a été écrit avant nous. Il faut écrire comme personne […].

Le sujet n’est pas nouveau et La Bruyère disait déjà que tout a été écrit et que l’on vient trop tard. C’est ce qu’évoque Alain Finkielkraut dans son discours. Il faut absolument être moderne, écrivait aussi Rimbaud, il me semble. Mais c’est aussi un cliché sur le cliché, si j’ose ainsi appeler ce postulat, qu’il faut absolument être neuf et novateur. Comme chacun le sait, l’art a très longtemps été jugé à l’aune de l’imitation des anciens. Et l’on voit bien dans quelle impasse les arts picturaux se sont enfermés en voulant absolument innover. Qu’est-ce qu’un cliché si ce n’est un paradigme, c’est-à-dire une structuration générale des conceptions admises à un certain moment. C’est Thomas Kuhn qui a mis en lumière ce concept à propos des révolutions scientifiques, dont il affirme qu’elles ont lieu lors des changements de paradigme. La science progresse à l’intérieur d’un paradigme tant que celui-ci s’avère fécond. Vient un moment où le paradigme ne suffit plus, mène à des impasses, et où il faut renouveler l’échafaudage cognitif partagé par la communauté.

Le paradigme de l’art contemporain consiste en un jeu avec les frontières de ce qui est communément considéré comme de l’art. L’injure, la transgression, la performance, la dérision, le récit, le commentaire de l’œuvre en train de se faire ou de se défaire, l’argent, c’est tout cela l’art contemporain. Le problème est qu’il n’intéresse plus personne, à part les investisseurs. En posant une étiquette artistique sur n’importe quoi, il prétend nous forcer à regarder ce n’importe quoi d’un autre œil, ou à le voir, tout simplement, ne pas passer à côté. C’est pourtant à cette indifférence qu’il aboutit en refusant de transfigurer le réel, se contentant de le copier et de le reproduire comme un cliché.

Je lis sur le blog Stalker ce commentaire intéressant à propos du livre de Jérôme Ferrari : Le sermon sur la chute de Rome. Commentaire de l’extrait suivant :

«le professeur d’éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique qui traitait les textes avec une désinvolture brillante jusqu’à la nausée, assénant à ses étudiants des considérations définitives sur le mal absolu que n’aurait pas désavouées un curé de campagne, même s’il les agrémentait d’un nombre considérable de références et de citations qui ne parvenaient pas à combler leur vide conceptuel ni à dissimuler leur absolue trivialité. Et toute cette débauche de moralisme était de surcroît au service d’une ambition parfaitement cynique, il était absolument manifeste que l’Université n’était pour lui qu’une étape nécessaire mais insignifiante sur un chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision où il avilirait publiquement, en compagnie de ses semblables, le nom de la philosophie, sous l’œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée».

C’est cette chute, en particulier, qui est taxée « d’absolue trivialité », de déjà-vu, déjà-lu, de cliché donc. C’est, qu’en effet, le personnage du brillant normalien qui truste les plateaux de télévision, à l’abri de son agrégation de philosophie, pour enfiler les perles du prêt-à-penser, est devenu tellement convenu qu’il n’était pas nécessaire d’en rajouter, avec cette condamnation facile des faussaires de la pensée. Et notre critique de poursuivre en ajoutant que « Nous ne sommes plus à l’époque de Balzac, où le romancier pouvait prétendre déniaiser sociologiquement son lecteur ». On conviendra que s’il y a à déniaiser ce n’est pas dans ce domaine surexposé.

Ce qu’on peut reprocher ici à Jérôme Ferrari (que j’aime bien par ailleurs) est d’expliquer sans faire voir, de commenter et de juger : tout ce qu’on reproche à l’art contemporain. Il aurait été beaucoup plus intéressant de faire parler ce jeune normalien, de lui faire citer ces références, de nous faire participer à ce cours et nous laisser libre de notre jugement. Du coup, nous aurions fait directement connaissance avec ce jeune ambitieux, sans passer par l’intermédiaire de l’écrivain. Sans passer ? Bien sûr que si, mais alors nous n’aurions pas vu l’écrivain, juste les propos et surtout le personnage. L’écrivain disparaît alors derrière son texte, et pourtant c’est bien lui qui le construit, son personnage prend vie lorsqu’il le fait parler alors qu’il n’est qu’une image quand il est décrit. Si clichés il y a ce sera alors dans la bouche du personnage. À nous, lecteurs, de les repérer s’il y a lieu et si ses « considérations définitives sur le mal [..] n’auraient pas été désavouées par un curé de campagne »

Rodrigue ne se promène pas sur scène avec sa cape de héros cornélien. Ce sont nos pénibles commentaires de classe de troisième qui tuaient en nous tout intérêt pour le Cid, dès qu’il était question de lui infliger une étiquette. Personne ne promène avec une pancarte : Je suis un normalien agrégé de philosophie, dans 10 ans j’aurai mon strapontin dans toutes les émissions de débat.

La relation entre les intellectuels et les médias n’est pas aussi simpliste que la séparation radicale entre le penseur intègre à l’Université et le faiseur qui se prostitue auprès du grand public. C’est peut-être cela qu’il faudrait reprocher à Jérôme Ferrari dans cette remarque malheureuse. Le manque de nuance, de gris et d’incertain qui lui tient lieu de pensée à ce moment précis de son écriture.

04/02/2016

Grâce à la déchéance, revivons le régime d'assemblée

Il m’arrive souvent de déplorer que les textes de loi présentés par le gouvernement soient systématiquement votés après un passage de pure forme devant les assemblées. On parle de parlementaires croupions et on n’a pas tort tant ils sont prévisibles. De la majorité, on vote aux ordres du gouvernement. De l’opposition, on s’oppose quelles que soient les circonstances.

Et puis nous arrive cette pantalonnade de la déchéance de nationalité dont on nous rebat les oreilles depuis deux mois. C’est que cette fois-ci, Hollande aurait besoin des 3/5 des assemblées pour faire passer sa dernière lubie. Comme chacun a fini par le savoir, il n’y a nul besoin de s’attaquer à la constitution pour modifier ou « améliorer » les conditions de la déchéance. Mais le petit manœuvrier s’est cru trop malin et s’est pris dans son filet sans comprendre pourquoi. Il ne veut plus se déjuger, l’opposition ne veut pas lui faire de cadeaux tout en ne pouvant s’opposer frontalement à une mesure qu’elle réclamait. Et comme d’habitude, tout le monde ne s’intéresse plus qu’aux conséquences partisanes de l’affaire sans se soucier du fond de la mesure elle-même.

Et voilà ce petit monde embarqué dans des conciliabules, commissions, tractations de couloir, promesses de vote en échange de subvention, revirements de bord et déclarations solennelles. Plus personne n’y comprend rien, même pas les professionnels de la combinaison qui se rengorgent quand même du poids de leur vote, soudain multiplié, car, pour une fois, non prévisible.

Le pire est que l’on parle ici d’une mesure qui monopolise les esprits et les débats télévisés, mais qui ne sert à rien, dont tout le monde se fiche sauf les professionnels de la profession. Voilà deux mois que ça dure et que nos grands-parents se souviennent avec nostalgie de la 4ème République, de son régime d’assemblée et des gouvernements à durée de vie limitée à quelques mois. Là c’est un ministre de la justice qui profite de ce merdier pour démissionner bruyamment au nom de la résistance.

Résister : les Français ont encore la patience de résister à cette pantalonnade. Pour combien de temps encore ?