Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31/10/2015

Jasenovac : Un camp de la mort en Croatie

On croit tout savoir, ou presque, sur la deuxième guerre mondiale, au point d’en avoir assez du devoir de mémoire. Et puis voilà, que le blog de Stalker, pour une fois pas trop bavard, me fait connaître ce camp d’extermination croate. Le livre d'Egon Berger, un des rares survivants témoigne de cette horreur en Croatie. Le mot d’ordre de l’état indépendant de Croatie : un tiers des Serbes doit être converti au catholicisme (les Serbes sont majoritairement orthodoxes), un autre tiers expulsé, le troisième tiers exterminé.

Les camps de concentration croates disputent en atrocité avec les camps nazis. On y exterminait au couteau, au marteau, à coups de pierres, par mort de faim. Ce qui prouve une fois de plus et qui a encore été démontré au Rwanda : il n’y a pas besoin d’une organisation industrielle pour les massacres de masse.

Le camp le plus important était celui de Jasenovac,  dirigé par le général oustachi Vjekoslav Luburić. Le garde Petar Brzica s'y illustra en coupant, en une nuit, la gorge de 1 360 Serbes et Juifs avec un couteau de boucher ce qui lui valut le titre de « roi des coupe-gorges ».

J’avais entendu parler de cet état fantoche en Croatie, de la guerre civile antre les partisans de Tito et la résistance tchetnik. Je ne savais pas à quel degré d’horreur tout cela était arrivé.

On croit tout savoir, mais on a une vision très parcellaire. Pour nous, l’histoire de la deuxième guerre mondiale, c'est la débâcle de 1940, la Résistance, la Libération. Au delà, le martyr de la Pologne, les combats sur le front russe. Et puis bien sûr la Shoah.

Mais on ne sait presque rien sur la guerre dans les Balkans, ou en Grèce, des fronts "secondaires" là où les massacres ont été au moins aussi massifs et horribles.

14/10/2015

Un boulot intéressant... Intéressant ?

Est-ce que ton travail est intéressant ? C’est une question que l’on se posait naguère. Aujourd’hui, on a un boulot. Un boulot, ça paye bien (ou pas), c’est pas trop loin pour y aller (même en RER),  y a une bonne cantine, on m’emmerde pas trop. Intéressant ? Je n’entends plus jamais cette question, je ne la pose plus, ni aux autres ni à moi-même ? Posons-là quand même.

-          Est-ce que mon travail est intéressant ?

-          C’est un boulot, ça me fait vivre. En fait je suis en mission longue durée. Ce n’est pas tout à fait pareil. La mission peut s’arrêter inopinément. À 60 ans, je ne peux pas me plaindre. J’ai un boulot, ou c’est tout comme.

 

J’ai commencé ma vie professionnelle comme agriculteur. Je ne voulais pas m’insérer dans le système. Et surtout, ni commander ni être commandé. Je me sentais utile. J’avais vraiment la conviction d’avoir un travail utile, nécessaire, vital. À l’époque, on était persuadés que nos surplus étaient utiles pour nourrir des gens moins favorisés. On était fier de nos gains de productivité. Intéressant n’était pas le sujet. Aujourd’hui, on l’accuse cette agriculture productiviste. Comme si elle pouvait ne pas l’être. Qui a  envie de payer pour une réserve d’agriculture à l’ancienne avec veau, vache, cochon, couvée. Si j’étais resté agriculteur, peut-être me sentirais-je maintenant inutile, et même nuisible : à cause de la pollution, du réchauffement climatique, de la planète !

 

-          Est-ce qu’il existe encore un travail intéressant ?

-          Je ne sais pas vraiment. Après, j’ai complètement changé de métier.

 

Je travaillais chez un constructeur informatique. Intéressant ? Oui, parce que ça m’a permis d’être au contact des technologies, au fur et à mesure qu’elles arrivaient. Et puis Sun MicroSystems était vraiment dans le peloton de tête à ce moment-là. J’ai cru, comme beaucoup, à l’utopie Internet. Un mode d’égal à égal, permettant à chacun de proposer ce qu’il a de mieux, de l’échanger. J’étais content de participer à ça. Mais ce n’était pas la même certitude d’être utile que lorsque je nourrissais mes contemporains.

 

-          Bon alors, ça existe encore un travail intéressant ?

J’aurais envie de répondre comme Simone Weil dans  Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale

« Le travail ne s’accomplit plus avec la conscience orgueilleuse qu’on est utile, mais avec le sentiment humiliant et angoissant de posséder un privilège octroyé par une passagère faveur du sort, un privilège dont on exclut plusieurs êtres humains du fait même qu’on en jouit, bref une place. »

08/10/2015

Hollande et l’Europe : un bon article, un mauvais

Le bon article de Romaric Godin est dans la Tribune. Le mauvais de Bruno-Roger Petit dans Challenges

Pas tout à fait le même sujet mais presque, puisqu’il est question du vice-chancelier Président Hollande et de l’Europe (le qualificatif "vice-chancelier" vient d'Emmanuel Todd, et n'a pas été inventé par Marine Le Pen)   .

Chez Romaric Godin, on rappelle des faits, on est précis. On remet des dates et des lieux sur des épisodes dont se souvenait mais pas aussi précisément. Romaric Godin y décrit une politique de complaisance à l’égard de l’Allemagne en échange de sa mansuétude à l’égard de nos déficits budgétaire.

Si  je pouvais y mêler mon commentaire personnel, j’ajouterais que  c’est  la politique constante depuis Sarkozy. On achète le calme à l’intérieur par une politique d’austérité modérée, à l’extérieur par l’alignement sur l’Allemagne. On ne choisit pas entre la vraie matraque austéritaire ou le bras d’honneur aux règles européennes.

Chez Bruno-Roger Petit, rien de tout ça. À l’occasion de l’altercation entre François Hollande et Marine Le Pen, il en appelle tout de suite aux grands ou aux méprisables sentiments. C’est le combat de la haine contre la démocratie, du repli sur soi contre l’ouverture aux autres, du souverainisme contre la souveraineté. Parce que la souveraineté n’a rien à voir avec le souverainisme.

Bruno-Roger Petit a bien le droit de défendre la politique européenne de François Hollande. Mais qu’il nous cite alors des faits de souveraineté européenne qui témoigneraient de son existence. Il se contente des imprécations habituelles contre le nationalisme, le populisme, l’extrémisme. Aucun fait, juste des exhortations.

Au-delà de la comparaison du  talent et du professionnalisme des deux journalistes, on pourrait se demande pourquoi l’article de Romaric Godin emporte l’assentiment : parce qu’il a des faits là où Bruno-Roger Petit n’a que des intentions.

Comme le résume un autre article sur la question : “Merkel et Hollande ont fait dans la rhétorique mais pas dans la réalité. »

L’Europe de la rhétorique ne convainc plus face aux réalités.

05/10/2015

Rebatet, le retour

Les décombres

On va rééditer « Les décombres » de Rebatet

664 pages au compteur d’après Maurras, mais la nouvelle édition en fera 1152. Il y aura donc près de 500 pages de mise en garde. On ne sait jamais, un lecteur naïf pourrait tomber dans l’antisémitisme,  attention à l’abus d’ordures, entend-on déjà.

Les deux étendards

Je n’ai pas lu « Les décombres » et n’ai pas du tout envie de le lire. Par contre j’ai lu « Les deux étendards ». On a dit de Rebatet qu’il n’a pas eu de chance avec la postérité. Il a publié son chef d’œuvre (Les deux étendards), après son crachat antisémite. Du coup, on ne connaît que le premier (Les décombres) dont l’ordure aurait recouvert la pureté du second. Tout le contraire de Céline, toujours célébré pour son « Voyage au bout de la nuit »  qui fait presque pardonner sa « Bagatelle pour un massacre ».

Donc, les deux étendards serait un chef d’œuvre. Quelques critiques en parlent comme d’un grand livre, écrasé par la réputation ignominieuse de l’auteur.

Oublions l’auteur, alors, si c’est possible. Et ça l’est, car je ne crois pas avoir lu une fois le mot « juif » dans ces 1300 pages.  1300 pages pour une intrigue archi-simple.

Régis et Michel sont deux amis lyonnais. Régis est amoureux d’Anne-Marie. Lors d’une nuit « mystique » à Brouilly, ils se sont promis l’un à l’autre. Mais ce n’est pas la promesse de deux fiancés, que Régis appelle la nuit de Brouilly. C’est un amour aussi pur qu’enfantin qu’ils connaîtront lors de cette fameuse nuit. Ils se retrouvent là, toute une nuit dans les bras l’un de l’autre, dans une fusion parfaite des âmes, les corps n’ayant plus de consistance.  Une sérénité infinie planait autour de nous et en nous. Je me souviens que vous me regardiez mon ange, avec ce sourire infiniment doux et infiniment triste qui révèle les âmes sacrifiées et résignées au sacrifice… A brouilly, vers deux heures je savais que je serai prêtre… et je cachais mon front contre votre poitrine. Sans parler nous restions longtemps, vierges de pensées et d’actes, tandis que notre cœur se dilatait à l’infini... Deux mots tremblaient sur mes lèvres, fugitifs au sein de l’extase qui semblait éternelle : Prêtre – Simone. Et je ne voyais là nulle contradiction. Si vous aviez pu prévoir votre vocation, peut-être auriez vous prononcé vous aussi ces quelques syllabes : Religieuse- François». C’est ainsi que François Varillon, personnage réel qui inspira cette histoire à Rebatet décrivait cette nuit mystique.

Régis et Anne-Marie, unis par le souvenir de cette nuit qu’ils commémorent tous les ans en essayant de la faire revivre, sont décidés à consacrer le reste de leur vie à tenir les promesses qu’ils se sont faites là. Prêtre, jésuite pour Régis. Religieuse pour Anne-Marie. En attendant, ils sont trop jeunes, ils continuent à s’aimer comme n’importe qui. Michel, tombé amoureux d’Anne-Marie,  tient la chandelle pendant plus de mille pages. Régis ira au bout de son vœu. Anne-Marie n’ira pas. Ce n’était pas le sien, mais celui de l’amour pour Régis, qui s'étiole. Surtout que le père spirituel de Régis l’a sommé de mettre fin à leur relation. Régis, déjà « perinde ad cadaver » obéira. Anne-Marie ne le suivra pas et, comme on s’en doutait, finira dans les bras de Régis, pour un temps seulement.

J’en vois déjà qui ricanent : Père spirituel, nuit mystique, serments éternels, confession, pureté, chasteté. Évidemment que tout ça est terriblement vieillot. Peu importe, il y a encore des romanciers catholiques que l’on peut lire : Mauriac, Bernanos. Et le moins qu’on puisse dire est que la question religieuse n’a pas disparu, comme on pouvait encore le penser en fin de XXème siècle.

Il reste qu’il faut donner corps à tout ça, qu’on s’intéresse aux personnages, qu’on s’y attache. Mais ce ne sont pas des personnages, ce sont des caractères. Pas tout à fait prévisibles, mais dont on n’attend pas de surprises. 1300 pages vous dis-je, mais on a déjà tout compris à la 200ème. Le reste s’étire, dans des visites aux célébrités culturelles du moment. On y croise André Breton, on visite des musées, on écoute Stravinski, Wagner, et même Mozart. C’est à chaque fois l’occasion de placer un article critique.

Ils ont à peine 20 ans, ils sont tous savants comme à 80. Michel connait tous les peintres italiens, pas seulement les Raphaël et Michel-Ange, mais tous les petits maîtres, qu’il commente savamment pour Anne-Marie. Un véritable érudit. On apprend aussi qu’il compose de la musique et s’est remis à l’écriture. Une pièce de théâtre. Le genre qu’il  maîtrise le moins, dit-il, mais qui lui paraît le mieux adapté à son sujet. Tout ça à 20 ans n’est guère vraisemblable. Tant pis !

Une légende dit que Pauline Réage aurait dévoré le manuscrit en une seule nuit pour en demander l’édition immédiate en tant que chef d’œuvre. L’histoire est évidemment fausse car matériellement impossible. Toujours est-il que Paulhan l’a publié et que George Steiner l’aurait classé parmi les chefs d’œuvre du XXème siècle.

Les deux étendards ou comment arracher la femme qu’on aime du serment qu’elle a prêté à un rival. Qui est le rival ? Est-ce Régis ou Dieu ? Régis s’est engagé auprès de Dieu, en tous cas auprès de son église.  Anne-Marie fait partie du serment mais elle n’en est pas la cause. Il voudrait bien qu’Anne-Marie ait prêté le même serment. C’est ce qu’elle a cru. Mais son serment à elle passe par Régis. Sans Régis, il n’y a plus de serment. Le jour où Rollet exige la rupture, Régis reste fidèle au sien : Anne-Marie ne peut plus.  Ce n’est pas Michel qui l’a conquise, c’est Régis qui l’a abandonnée. Il est donc assez vraisemblable que l’histoire se termine par l’éclatement du trio qui fait partir chacun de son côté.

Finalement, ma déception provient des critiques lues avant le roman. Elles parlent de la bourgeoisie lyonnaise dévoilée sans fioritures, de savantes controverses théologiques, d’une histoire d’amour inoubliable. Il y a tout ça, mais sans les épithètes, c'est-à-dire dans l’intention sans doute, mais jamais convaincant, qui n’emporte pas. On sent que le style a été travaillé, que l’auteur a choisi ses mots, surtout ses adjectifs. Mais le secret du style en français ce sont les verbes. Là où Balzac, réputé mauvais styliste vous arrête une fois par page par une phrase que l’on se redit, que l’on admire, que l’on médite, avec Rebatet, on tourne les pages un peu mécaniquement.

Quand même, deux citations :

Un rival de Michel et Régis, à l’animalité sans frein :

« Avec son petit crâne étroit mais sa large poitrine d’athlète, et son profil de jeune premier, avec ses millions, ses appétits bramés, son animalité brute et son outrecuidante hardiesse, le vainqueur sans combat de deux petits intellectuels absents du monde, comme il était nécessaire que cela fût. »

Puis, vers la fin du roman.

Michel n’a plus de travail, il se nourrit de couennes, il a froid, des chaussures éculées et le même costume qui n’en peut plus, depuis des mois. Il entend parler d’une compagnie d’assurances qui cherche des volontaires pour vendre sa police. Il faut arriver à en placer d’abord dix, sans rémunération, comme preuve de compétence. À partir de la onzième, on touche une commission. Beaucoup se font prendre au piège. Car, arrivé à la onzième, la compagnie trouve toujours un bon prétexte pour ne pas embaucher le courageux vendeur. Et voilà comment on arrive à vendre à une clientèle improbable un produit dont elle n’a pas besoin et qui n’en aura jamais l’usage. À bout de ressources, notre Michel se demande s’il ne va pas tenter sa chance à ce qui gagne perd. Sont là, tous les malheureux qui attendent qu’on veuille bien leur proposer un poste. Sales, mal habillés, désespérés. « Si ces hommes valaient mieux que leur sort, ils l’auraient dompté ». C’est tout Rebatet, c’est dans ce genre de phrase qu’il est, rarement, un bon écrivain. Il est vrai qu’il est tellement plus facile de l’être dans la méchanceté. Aucune allusion antisémite dans ces étendards, mais une telle suffisance, un tel mépris pour les perdants, pour le peuple en général. Antisémite furibond n’était peut-être pas inéluctable pour un Rebatet, mais sa haine des « sous-hommes » l’y a conduit très naturellement.