10/10/2008

Karl Popper, Socrate et le fondamentalisme

La recherche de l'erreur est le moteur du progrès scientifique. Une expérience réussie, qui confirme une théorie, n'apporte rien à cette théorie qui existait déjà précédemment. Elle a de la valeur à titre de preuve et de consolidation, mais elle n'apporte rien de plus à nos connaissances. L'expérience positive consolide la position acquise, mais ne conquiert pas de nouveaux territoires. L'expérience qui démontre la fausseté d'une assertion ouvre de nouvelles questions. On ne sait pas encore, à ce moment, la portée de cette expérience et il faudra de nombreux travaux pour savoir si elle a une valeur dans le cadre de la théorie, si elle amène à des corrections de détail, ou si elle est le prémisse à la construction d'une nouvelle et meilleure théorie. De toutes façons, elle amène des questions, démontre que l'on n'a pas atteint la vérité et que le progrès n'a pas atteint sa fin.

C'est pour cette raison que Karl Popper mettra l'accent sur la notion de falsifiabilité. Une assertion, nous dit-il, doit être suffisamment précise pour que l'on puisse la falsifier, c'est à dire la réfuter, sinon elle n'a pas de valeur scientifique. Autrement dit, à l'assertion "p" il doit être possible de concevoir la proposition opposée "non-p" qui ait un sens, et qui doit pouvoir être expérimentée dans le domaine considéré.

Les XVIIIème et surtout XIXéme siécles ont été des âges de la croyance en la vertu morale, sociale et politique du progrès scientifique. Le XXème siècle aura vu cette croyance s'écrouler sous les coups de la technique d'Hiroshima. Il verra aussi, de manière moins aveuglante, mais tout aussi destructrice de ses fondements religieux, la science dépouillée de sa prétention à un accès possible à la vérité.

Il ne nous reste plus que le doute, l'approximation et l'inconfort de la recherche de l'erreur, moteur du progrès scientifique. Le progrès scientifique reste possible, mais il a changé de nature.

Comment ne pas voir que la science retrouve l'enseignement de Socrate. "Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien". La science au début du XXème siècle croyait avoir résolu tous les problèmes.  Elle croyait tout savoir, elle a compris que non. Elle croyait pouvoir accéder à la vérité, elle sait maintenant que c'est impossible. Elle croyait à un modèle simple, à une grande Loi qui résumerait tout, et d'où toute sa connaissance découlerait. La mécanique quantique a balayé cette croyance, de nature religieuse. Il ne lui reste plus que l'incertitude.

Socrate laissait ses interlocuteurs insatisfaits, agacés. Ils n'avaient pas trouvé de réponse, et Socrate ne voulait pas, ne prétendait pas leur en donner. Il les mettait en face de notre ignorance. C'est le chemin parcouru qui représente l'enseignement de Socrate, ce n'est pas le résultat. C'est aujourd'hui aussi le constat auquel la science doit faire face avec lucidité.

Dans ces conditions, et si la science ne peut plus être une certitude, quelle en est la valeur ? D'autre type de recherche, essentiellement religieuse, que l'on qualifie aujourd'hui de fondamentalisme, se retrouve en position d'interroger la science. Après avoir été rejeté comme bavardage et superstition par le scientisme triomphant, le fondamentalisme peut à son tour dénoncer la science comme recherche illusoire d'une vérité qui ne vaut pas mieux que la sienne, puisqu'elle avoue son impuissance, alors que lui ne doute pas de la vérité de sa révélation. Ce ne sont plus les conséquences techniques de la science qui sont alors rejetées mais trois siècles de progrès scientifique.

14:33 Publié dans Philo, Science | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : popper, socrate

Commentaires

La Science, comme la Religion, sont des mythes. Il n'existe pas la Science ou la Religion, mais des sciences, des religions, des tas de croyances entremêlées d'idéologies, de naïvetés, d'intérêts privés, d'erreurs de perspective. De plus, et c'est l'ancien praticien qui parle, les sciences ont chacune leurs méthodologie qui parfois se contredisent. Lire les ouvrages d'Isabelle Stengers à ce sujet.
La Science et la Religion ne sont pas réfutables, au sens de Popper.
Toutefois, rien n'interdit de ne pas être tout-à-fait d'accord avec Socrate. L'attitude de Socrate est fondamentale, car tout repose sur un fond de nuit. Mais personnellement, j'apprécie beaucoup les pensées fortes qui n'hésitent pas à partir à l'assaut de la vérité cachées dans le noir, qui courent donc le risque de s'exposer à la réfutabilité de Popper... même si on sait qu'elles se plantent en fin de compte. Hegel estimait que la pire des dogmatiques est l'attitude critique systématique. Plus le temps passe, plus je songe que la valeur de la vie est dans la prise de risque.
Cela dit, je ne défends pas les fondamentalistes, puisqu'eux sont en deçà de Socrate.
À propos de Popper, il faut lire son autobiographie dont je ne me rappelle plus le nom. Je l'aime bien car il est honnête avec ceux qu'il combat.

Écrit par : Nicorazon | 19/11/2008

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