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25/07/2008

Mauriac, Malagar, ses écrits, son actualité

On imagine mal, aujourd'hui, l'influence que pouvait avoir François Mauriac. Ses articles du Figaro, puis de l'Express, étaient réputés pouvoir déplacer des centaines de milliers de voix. Ainsi, dans un article de décembre 1955, il prend position pour Pierre Mendès France, provoquant la réplique du Cardinal Saliège : « les laïcs qui prétendent engager la conscience chrétienne dans un parti n'ont aucune autorité pour le faire. » C'est, qu'à l'époque, le vote catholique comptait, et Mauriac était LE grand écrivain catholique. Dans ces années là, son oeuvre romanesque était déjà derrière lui. Il n'écrira plus qu'un dernier livre, à la toute fin de sa vie : "Un adolescent d'autrefois". Un livre qu'il aurait pu écrire dans les années 30, où il ne se renouvelle pas, mais qui démontre qu'il n'a rien perdu de cette espèce de perfection qui lui est propre.

C'est donc après la guerre, qu'il entame une deuxième carrière, de journaliste. Ce qui reste de meilleur de Mauriac, nous dit Charles Dantzig dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française. On lit encore son Bloc-Notes, La paix des cimes, ses Mémoires intérieurs. Il s'y passionne pour la politique de son temps, et sa voix compte. A cause de son catholicisme, il est catalogué à droite, ce qu'il n'est pas. Il a l'avantage pour cette droite, disqualifiée à la sortie de la guerre, d'avoir fait les choix que l'histoire approuvera. Au moment de la guerre d'Espagne, pendant l'occupation, contre la guerre d'Indochine et enfin lors du drame algérien, il est à chaque fois lucide et prend un parti qui, aujourd'hui, n'est plus discuté. C'est sans doute pour ça, et pour cette clairvoyance, remarquable à l'époque, que ses écrits politiques nous intéressent moins. La cause est entendue, et nous, qui connaissons la fin de l'histoire, suivons avec peu d'intérêt des débats où ses prises de position nous semblent simple évidence, et ses adversaires particulièrement obtus. Les hommes politiques de l'époque : Joseph Boncour, Laniel, même Mendès France sont bien oubliés. C'est une leçon pour aujourd'hui, pour tous les sarkomanes, qu'ils soient sarkophiles ou sarkophobes. Ils seront stupéfaits et nous aussi, voire attérés de retrouver, plus tard, l'incompréhensible brouhaha qu'ils ont mis tant d'énergie à produire autour de leur obsession. C'est le lot de tout journalisme, et particulièrement du journalisme politique. Mauriac n'y échappe pas.

Plus tard vient de Gaulle. Jacques Laurent a eu bien tort d'écrire son Mauriac sous de Gaulle. Mauriac n'avait rien à attendre de De Gaulle, et il ne lui devait rien. Il était connu depuis bien plus longtemps, son prestige datait des années 20, quand De Gaulle n'était encore qu'un capitaine parmi d'autres. Il avait déjà tous les honneurs possibles, Légion d'honneur, l'Académie française depuis 1933, le Prix Nobel en 1952. Son soutien ne lui a rien rapporté. Comme Malraux, il a tout de suite distingué en lui l'homme exceptionnel qui se rencontre rarement dans l'histoire. Il ne pouvait pas le manquer.

Cette politique, cette histoire là est finie, on en connaît le fin. Elle ne nous passionne plus. Quoi d'autre alors dans ces bloc notes et ces mémoires ? L'Académie française par exemple ! Quoi ?l'Académie française, cette institution inutile et gâteuse ! Eh bien oui. Laniel, Mendès France et même De Gaulle paraissent fades à côté d'André Chaumeix. La politique est un sujet de devoir pour Mauriac. Il fallait bien qu'il participe au débat, parce que l'actualité le demande. Mais ce qui l'intéresse au fond, ces sont les ressorts de l'ambition, du pouvoir, les haines et les amitiés. Et comme il n'est pas de la partie, il ne peut avoir qu'un regard extérieur sur une politique dont il devine seulement certains aspects sans y participer. Alors qu'à l'Académie française, il est chez lui. Depuis plus de 20 ans, il en connaît tous les secrets et c'est un milieu qui en vaut bien un autre pour disséquer l'âme humaine, son vrai génie.

Voici donc Chaumeix : « Comment êtes-vous avec Chaumeix ? » Tout Paris savait qu'avoir Chaumeix pour soi signifiait presque toujours qu'on avait partie gagné » Chaumeix, critique littéraire, ne publiait rien. « C'est que les provinciaux ont la naïveté d'attendre d'un membre de l'Académie qu'il publie des ouvrages, et ils comptent sur les titres de ses livres pour se souvenir d'un auteur.[...] Mais la grâce qu'avait reçue André Chaumeix était celle d'arriver à tout en ne publiant rien[...] André Chaumeix n'entra à l'Académie française qu'en 1930. Depuis longtemps, il avait choisi ce champ de bataille, ou plutôt ce bastion, et dès qu'il y eut pénétré il consacra sa vie à y établir l'esprit de droite et à le faire triompher. »

Chaumeix, dès lors, sera le véritable patron de l'Académie, au service de ses idées politiques. Son chef d'oeuvre, il le construira à la Libération. La droite et même l'extrême droite déconsidérée, « quai Conti, ne commettait pas une seule faute de tactique et, aussi compromise qu'elle parût être, elle allait en très peu de mois réoccuper toutes les positions perdues. Chaumeix manoeuvra si bien qu'il sut trouver chez des académiciens irréprochables durant l'Occupation une alliance lui permettant de regagner des sièges et de faire élire des littérateurs qui lui devraient tout : Le pion se laissait pousser par le doigt du joueur avec une docilité dont je pourrais donner des exemples incroyables. Après avoir été manoeuvrés, durant des années, lorsque enfin le meneur de jeu leur entrebâillait la porte, j'en ai vu qui trouvaient encore la force de l'embrasser en pleurant de joie. Ainsi les pauvres chiens de laboratoire lèchent la main du vivisecteur qui les recoud. En revanche, les orgueilleux, qui ne manquent pas dans les lettres, s'éloignèrent presque tous .»

Martin du Gard, Malraux, Sartre, Camus, Gide furent de ceux qui refusèrent de s'humilier devant Chaumeix. Mauriac, bon observateur, mais piètre tacticien, n'avait pas ce désir de pouvoir qui lui eut permis de combattre ces manoeuvres. Il tempêtait, se débattait mais n'avait pas l'habileté nécessaire à ce genre de combat. Et c'est ainsi qu'il nous décrit, rageur, le triomphe des médiocres.

L'Académie française, quelle importance direz-vous ? Aucune, évidemment. Sauf qu'on jubile en lisant les épisodes de ces guerres picrocholines qui durent encore. Les passions y sont toujours meurtrières, quand l'histoire des années 50 n'est plus que cendre froide. Mauriac est l'écrivain d'un milieu bien précis, renfermé. Ses analyses politiques ont souvent été justes, mais il y manque l'oeil de l'intérieur, l'oreille aux portes, qui font son vrai génie.

Mauriac est l'écrivain d'un petit milieu comme l'Académie française, comme sa région : «De cette campagne, je ne suis non plus jamais sorti, ni mon oeuvre, et c'est sans doute ce dont me louent ceux qui l'ont aimée, - faiblesse pourtant aux yeux de beaucoup d'autres.» Mauriac, c'est Malagar. Allons à  Malagar.

 

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«Pauvre maison déguisée en manoir», ce n'est pas un château, même si dans le bordelais, toute maison, pourvu qu'elle soit entourée de vignes devient château. Non, c'est une maison bordelaise comme il y en a tant, surmontée d'une petite tour, et dont on peut visiter le rez de chaussée. Chaque pièce donne de part en part de la maison. Une entrée, puis à droite, le salon où Mauriac écrivait sur sa table de palissandre : «Dans mon cabinet de Malagar, un visage d'homme dessiné par Michel Ciry me regarde, et je ne sais si ce regard qu'il arrête sur moi me condamne ou me pardonne. Car cet homme est le Christ.» Plus loin un cuvier qu'il fit aménager pour libérer le salon. Au mur, un portrait de Barrès, auquel il doit d'avoir été très vite reconnu : «Vous êtes un grand poète que j'admire, un poète vrai, mesuré, tendre et profond» lui écrivait-il en 1909 à propos de son recueil de poésie : «Les mains jointes». Barrès, c'était quelque chose, prince de la jeunesse, son influence était considérable. Mauriac était lancé.

Mais, nous dit-on, François Mauriac n'a jamais écrit dans cette pièce. C'était la pièce où il s'occupait de la gestion du domaine, des factures. Finalement, à Malagar, il n'a jamais pu écrire ailleurs que dans le salon. Jean Mauriac, son fils, raconte : Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire : «Faites doucement, votre père travaille». Avec mes soeurs Claire et Luce, nous passions des journées entières à tourner en vélo autour de la maison. «Toujours dans le même sens !» nous criait Maman». La vie n'est pas toujours drôle pour l'enfant d'un homme qui voyait le monde à travers les livres qui'l lisait, qu'il écrivait. Toute la famille était au service de son oeuvre, comme sa femme, qui devait déchiffrer et taper à la machine les écrits de la journée. Jean Mauriac poursuit : «C'est pendant l'été 40 que mon père me fit travailler pour la première et seule fois de sa vie.[...] Il me faisait traduire du Cicéron et du Salluste, qu'il lisait presque à livre ouvert. Pas moi hélas ! Il s'impatientait puis s'agaçait et enfin n'arrivait pas à cacher un certain mépris à mon égard. Il pouvait être méprisant, très, très méprisant.» Ce catholique connaissait la charité de l'Evangile, mais ne la pratiquait guère. C'était un polémiste redouté, aux griffures douloureuses. On voit que sa famille n'était guère plus épargnée.

On revient vers l'entrée pour passer à la salle à manger, puis la cuisine, et derrière, une souillarde. Tout est resté comme à l'époque de Mauriac. Mort en 1970, il vivait dans un cadre du début du XXème siècle. Mobilier banal, décor sans goût, aucun tableau de valeur, Mauriac n'avait pas le goût des beaux objets. Peut-être pas les moyens. Malagar ne rapportait rien. Le vin se vendait mal et, nous dit Jean Mauriac «il était fort en degrés et très, très mauvais». Toute la famille ne buvait que ça, bien entendu. Mauriac travaillait donc beaucoup, «il reprochait sans cesse à Bernard Grasset, son éditeur, de l'exploiter. Il se trouvait dans l'obligation d'écrire un roman par an. Toutes les fins étaient ratées parce qu'il était pressé par le temps».

Aujourd'hui Malagar est silencieux. François Mauriac était d'origine paysanne, inconsolé de paysages ravagés par la modernité, d'une campagne muette : «Vous ne savez plus ce que c'est le chant d'un rossignol». Non, nous ne savons plus. «Dans mon enfance, durant certaines nuits, il nous fallait fermer les volets, les fenêtres et les rideaux pour pouvoir dormir. Il y avait des rossignols qui chantaient tout près de la maison pendant les heures de la nuit» Pourtant, Mauriac n'a pas écrit de roman paysan. Il les côtoyait, mais ne se mélangeait pas à eux. Incapable de manier autre chose qu'un stylo, il aime la nature en spectateur. D'ailleurs, les paysans n'aiment pas la nature – j'en sais quelque chose. On se bat contre elle, on la cultive, on l'exploite. Rien ne vaut une grande parcelle rectiligne taillée pour les tracteurs, désolée pour la vue.

Derrière Malagar, perpendiculaires à la maison, sont les allées de charmilles, taillées au cordeau par lesquelles on descend jusqu'à la terrasse. De la terrasse de Malagar, c'est Langon, ville sans intérêt que détestait Mauriac, puis la Garonne, et enfin l'immense forêt des Landes. Plusieurs fois par jour, Mauriac descendait jusquà sa terrasse pour y méditer devant le paysage familier, lire son courrier, y écrire quelque bloc notes, parfois.

Ce n'est pas à Malagar, qu'il a situé la plupart de ses romans, mais à Saint-Symphorien, plus au Sud dans les Landes, où il a passé son enfance. Le Noeud de vipères est un des seuls dont le décor est inspiré de Malagar. Peu importe, au fond, les décors sont semblables, et les thèmes inchangés.

Son thème, c'est l'argent. Non pas l'argent des grands capitaines d'industrie, du capitalisme déjà impudent, non plus l'argent rare des classes miséreuses. C'est l'argent de la petite bourgeoisie, héritière des paysans, l'argent que l'on amasse en petits tas, qui s'hérite, s'envie, et noircit toutes ces vies. «L'argent était l'alliage commun à toutes ces particules humaines. La mort en demeurait le dispensateur par l'héritage attendu, et il faut bien l'écrire, espéré – puisque c'étaient des espérances qu'une fiancée apportait avec elle, espérances liées à la mort d'un aïeul, mais aussi d'une mère, d'un père, - le plus tard possible, certes, c'était bien ainsi qu'on l'entendait.» De la religion, on ne retenait que la haine du sexe, on ignorait tout ce qui est mépris des richesses. «La rigueur pour tout ce qui touche aux choses de la chair donnait en quelque sorte carte blanche pour cette passion de la propriété que la conscience bourgeoise avait déguisé en vertu.»

Laissez tomber la chair qui n'est plus un péché, mais presque une obligation, remplacez la religion par les grands principes de solidarité, et gardez l'argent dont la passion est immuable. Vous êtes prêts à lire les romans de Mauriac, ils n'ont pas vieilli. C'est ce Noeud de vipères, longue lettre qu'écrit Louis à son épouse dont il s'est cru aimé, il y a bien longtemps. A son désespoir, il a vite compris que cette famille, autrefois prestigieuse des Fondaudège ,n'avait plus les moyens de tenir le haut du pavé. Une alliance avec ce fils de paysans, dont la mère «avait porté le foulard» n'était pas très glorieuse mais permettait de se renflouer. On négocie le contrat de mariage, mais la mère de Louis qui sait ce qu'est un sou saura négocier. Le début de fortune ne sera pas dilapidé pour payer les dettes Fondaudège. Et voilà le récit de la vengeance de Louis, contre Isa son épouse, ses enfants et même un fils naturel que les autres avaient cru pouvoir embaucher dans leur complot. Capturer enfin cet héritage, car son fils Hubert s'est ruiné en 1929, quand Louis a vendu à temps. Tous pris à la gorge, ils n'attendent plus que l'héritage et la mort du vieux grigou. Ils auront les deux, finalement. Louis, à ses derniers instants semble avoir retrouvé une Foi qu'il piétinait par haine de lui-même. Cette longue lettre se termine par «cet amour dont je connais enfin le nom ador...» Artifice un peu gros, dira Brasillach dans son compte-rendu critique.

Artifice et manipulation de ses personnages : on a beaucoup reproché à Mauriac ce genre d'effets. C'est ainsi que commence la longue lettre du Noeud de vipères : «Mais c'est que pendant des années, j'ai refait en esprit cette lettre et que je l'imaginais toujours, durant mes insomnies, se détachant sur la tablette du coffre, d'un coffre vide, et qui n'eût rien contenu d'autre que cette vengeance, durant presque un demi-siècle cuisinée. Rassure toi ; tu es d'ailleurs déjà rassurée, les titres y sont. Il me semble entendre ce cri, dès le vestibule, au retour de la banque. Oui, tu crieras aux enfants, à travers ton crêpe : Les titres y sont.

Il s'en est fallu de peu qu'ils n'y fussent pas et j'avais bien pris mes mesures. Si je l'avais voulu, vous seriez aujourd'hui dépouillés de tout, sauf de la maison et des terres. Vous avez eu de la chance que je survive à ma haine»

Tout est dit dès les premières lignes : la lettre, la vengeance «cuisinée», le coffre, l'avidité derrière le deuil, la haine.

Dans un texte célèbre, Sartre, fera ce reproche à Mauriac : «Dieu n'est pas un artiste ; M. Mauriac non plus». Il parlait d'un autre roman Thérèse Desqueyroux . Mauriac, dit-il à peu près, présente ses personnages, ou son roman de telle manière que l'on sache dès le début, tout sur eux. On voit trop le romancier, on ne voit que lui qui tire les ficelles de ses personnages – c'est bien normal – mais qui nous montre et même nous démontre ces ficelles et les ressorts de la marionnette. Et Sartre de citer ce passage de Thérèse Desqueyroux : «Elle entendit sonner neuf heures. Il fallait gagner un peu de temps encore, car il était trop tôt pour avaler le cachet qui lui assurerait quelques heures de sommeil; non que ce fût dans les habitudes de cette désespérée prudente, mais ce soir elle ne pouvait se refuser ce secours.» Selon lui, cette désespérée prudente est de trop : le romancier intervient pour nous imposer une vision de son héroïne, alors que c'est à nous d'en juger ou de le deviner. Il manipule ses personnages, mais aussi ses lecteurs. Critique qui sera reprise plus tard par Roland Barthes écrivant que «l'image de la littérature que l'on peut trouver dans la culture courante est tyranniquement centrée sur l'auteur, sa personne, son histoire, ses goûts, ses passions[...]. Il faut considérer, tout au contraire, que grâce au lecteur, «tout texte est écrit éternellement ici et maintenant». [...] la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'Auteur» (R. Barthes, Le bruissement de la langue, 1984). Sartre poursuivait : «Voulez-vous que vos personnages vivent ? Faites qu'ils soient libres. Il ne s'agit pas de définir, encore moins d'expliquer (dans un roman les meilleurs analyses psychologiques sentent la mort), mais seulement de présenter des passions et des actes imprévisibles.» Il faut que l'on comprenne sans qu'on nous explique. Ne dites pas, Louis, cet avare, mais montrez-le dans des situations illustrant son avarice.

Mauriac était conscient de ce dilemme : «Il s'agit de laisser à nos héros l'illogisme, l'indétermination, la complexité des êtres vivants; et tout de même de continuer à construire, à ordonner selon le génie de notre race - de demeurer enfin des écrivains d'ordre et de clarté... Le conflit entre ces deux exigences : d'une part, écrire une oeuvre logique et raisonnable ; d'autre part laisser aux personnages l'indétermination et le mystère de la vie - ce conflit nous paraît être le seul que nous ayons vraiment à résoudre» A-t-il trop déterminé ses personnages ? C'est peut-être un héritage de Racine, qu'il admirait temps, dont les tragédies sont jouées dès le premier acte, les passions n'ayant plus qu'à suivre leur logique inexorable, de laquelle les personnages ne peuvent pas se libérer.

On lui reprocha pourtant, dans ce même Noeud de vipères la conversion finale de Louis. C'est un reproche que je partage aussi. Ce retour au Christ paraît bien artificiel, semble avoir été mis là pour enlever un peu de noirceur au personnage, et démontrer la thèse catholique de l'ultime rachat, toujours possible, jusqu'aux derniers instants. En cherchant bien dans le texte, on pourrait trouver quelques indices qui annoncent, qui rendent vraisemblables cette conversion. Il se trouve que ma lecture ne les a pas facilement repérés. Cet aspect-là du personnage m'intéresse moins que la tragédie familiale qu'il ourdit. En ce sens, Roland Barthes a raison, puisque je ne retiens de Louis, ce qui me tocuhe le plus.

Peut-être trop déterminé par certains côtés, pas assez par d'autres, l'équilibre parfait ne peut exister. Et l'auteur est bien obligé, de guider, un peu mais pas trop, les lecteurs que nous sommes.

On voit bien de quel mouvement la critique de Roland Barthes participe. Celui qui consiste à mettre au même niveau l'auteur et le lecteur, l'acteur et le spectateur, le professeur et l'élève. Il n'y aurait plus d'élèves, d'ailleurs, mais des co-apprenants qui découvrent de manière autonome un savoir que le professeur aide à faire découvrir en ayant garde d'être trop directif. La méthode a montré ses limites...En littérature, j'ai ma propre lecture, bien sûr, mais j'aime bien que les auteurs soient présents, et qu'ils donnent à lire leur univers différents du mien. J'ai moins de talent que l'auteur, et s'il me laisse me débrouiller tout seul, je lis toujours le même livre – le mien, qui ne m'apporte rien. A quoi bon lire alors ?

L'observation de Sartre est plus subtile, qui critique le mélange des points de vue dans une même phrase : «Elle entendit sonner neuf heures.[...]non que ce fût dans les habitudes de cette désespérée prudente». Elle, c'est Thérèse, non que ce fût..., c'est Mauriac qui parle. C'est bien l'auteur qui crée ses personnages, comme Dieu pourrait-on dire, mais comme Dieu, il ne doit pas entraver leur liberté.

Mauriac tiendra compte de ces remarques. A l'occasion de la sortie de son dernier roman, écrit à plus de quatre-vingts ans, Un adolescent d'autrefois il écrivait : «Je suis étonné d'une presse quasi unanime dans la louange ; et même l'un des rares critiques hostiles, celui de l'Observateur, est le premier à avoir noté que les personnages de ce roman ont rerouvé la liberté dont Sartre me reprochait d'avoir frustré ceux de La fin de la nuit. Ce qui m'a causé une vraie joie.»

Mauriac, romancier catholique, c'est à voir. On dirait presque un passage imposé par ses convictions religieuses, mais pas un vrai thème romanesque. Il est vrai que je n'ai pas lu La Pharisienne, dont le titre laisse deviner le contenu. C'est même cet aspect, qui m'a longtemps laissé réticent à m'intéresser à lui. La grâce, le péché de chair, tout ça a bien veilli. On voit que j'ai eu tort, même si je continue à trouver dans le catholicisme de Mauriac, son côté le moins sympathique. Non pas par rapport à mes convictions personnelles, mais par rapport à l'utilisation qu'il en fait. Dans ses rapports avec Gide et Cocteau par exemple. A une époque où catholicisme et sexualité étaient presque antinomiques, l'homosexualité un enfer, on comprend son admiration-fascination-dégoût qu'il éprouvait à l'égard de ces personnages autrement libres. C'est même l'une des clés de son oeuvre, nous révèle récemment Jean Mauriac dans ses souvenirs : Le Général et le journaliste «Oui, admet Jean Mauriac, son père était homosexuel, au sens où il éprouva plus que de l'amitié pour les jeunes gens qui gravitèrent autour de lui. S'il s'enflamma dans les années 1950 pour la cause des peuples colonisés, ce fut non seulement par sens de la justice, mais aussi pour les beaux yeux de Robert Barrat. S'il transporta son Bloc-Notes à L'Express, ce fut par mendésisme, mais aussi parce qu'il ne refusait rien au séduisant JJSS...»

Fallait-il pour autant écrire cette lettre ouverte à Cocteau après la générale de Bacchus, l'une de ses pièces. Il l'accuse de faire rire non pas au dépens de l'Eglise, ce qu'il admettrait volontiers, mais au dépens de la Foi, de sa Foi. Jusque là c'est acceptable. Mais cette longue lettre se transforme alors en sermon, rappelant à Cocteau sa conversion fugitive de 1925, et l'image du Père Charles Henrion qui l'avait guidé lors de cette conversion. «Et pourtant, l'autre soir à Marigny, je sentais bien que je souffrais pour le vrai Cocteau, le Cocteau invisible, le Cocteau inconnu de tous, mais que Dieu connaît et que Dieu aime. Car nous sommes aimés. Voilà le fond de tout : ce que tu n'as jamais compris, il me semble, et même pas au moment de ta conversion»

Mais de quoi se mêle-t-il ? Qui est-il pour juger du "vrai" Cocteau, inconnu de tous sauf de Dieu ? Et de Mauriac sans doute. Ce sermon est insupportable. Etait-il là au moment de cette conversion ? Que sait-il des sentiments de Cocteau ? Il n'a, de toutes façons, pas à se prendre pour un confesseur, qu'il n'est pas, et sur la place publique par dessus la marché. C'est le Mauriac méchant, celui qui jetait beaucoup de ses vacheries, secret entre ma poubelle et moi, disait-il. Il aurait mieux fait de jeter celle-là : «Tu es la créature à la fois la plus dure et la plus fragile. Ta dureté est celle de l'insecte, tu as son corselet résistant ; n'empêche qu'il suffirait d'appuyer un peu trop...Mais non, je n'appuierai pas.» Ce n'est plus de la méchanceté, c'est se croire le maître d'un Cocteau dont il connaîtrait tous les secrets, se donnant le droit de les dévoiler, puis d'écraser l'insecte du revers de la main. Ignoble, il faut bien le dire.

Revenons à Un adolescent d'autrefois . Une histoire de mariage encore, que le héros croit manigancé par sa mère avec un laideron, "le Pou". Unir les deux domaines contigus et des familles dont les intérêts financiers se rejoignent, Alain, qui croit tout savoir, s'y refuse. Mais "le Pou" est bien innocente, la mère d'Alain pas si noire. Tout finira par la mort du Pou terrorisé par ce jeune homme méprisant. Mauriac disait de ce roman : «S'il n'y a qu'une idée, c'est de montrer à quel point on peut se tromper sur les êtres»

Mauriac qui se trompait peu sur les évènements, avait tendance à s'annexer un peu trop facilement les hommes. Les ultimes paroles de Gide sur son lit de mort, interprétées abusivement, comme une réconciliation ultime avec Dieu, en sont un autre exemple.

Ce serait dommage de terminer sur cette image de Mauriac. Elle fait partie du personnage, mais ne le conclut pas. Mauriac, pour moi est une découverte récente, d'un an à peine. Je n'ai pas tout lu ; il me reste bien des romans à découvrir, même si je sais que leur univers ne me surprendra plus. Peut-être que si, finalement. Réduit dans son canton girondin, n'en sortant jamais, ses personnages qui, en première anlayse, paraissent datés me parlent encore. C'est que Mauriac ne fait pas de quartiers. Sa religion n'est pas fade et méprise les "belles âmes". Notre époque en est rempli. Avec Mauriac, faites le ménage et aller fouailler dans le secret des coeurs. Vous y trouverez l'horreur et, parfois la grandeur.

Un mot enfin sur la modernité de François Mauriac. Son Bloc Notes serait aujourd'hui un Blog Notes, évidemment. Son écriture est un modèle, par son style, ses vacheries, et sa façon de traiter l'actualité. C'est un modèle que j'envie souvent. Il faut bien se garder de l'imiter – c'est impossible, mais à le relire, on peut sans doute progresser vers une écriture plus acérée.

Commentaires

Vous venez mettre un mot dans le nouveau bébé qui vous mentionne dés ses débuts ? ;)

Écrit par : Olivier SC | 28/07/2008

Bravo, Olivier pour ce nouveau bébé que l'on peut découvrir dans ma blogroll ainsi qu'à http://www.blogoliviersc.org

Écrit par : René | 29/07/2008

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