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11/07/2008

Le désir, jouissance entre souffrance et déception

J'ai passé mon Bacc le 19 juin , je le repasse aujourd'hui, toujours sur le même sujet : désir et souffrance.

Prenez le comme un exercice de style. Pas trop scolaire, j'espère.

 

Le désir est cette envie de posséder ce que je n'ai pas. Qu'il soit sexuel, désir de richesse ou de pouvoir, le désir se réduit à ce dernier. Au pouvoir sur l'autre, au pouvoir que donne l'argent, au pouvoir politique ou économique. Le stoïcien et le boudhiste les réfrène quand le jouisseur laisse "libre cours à tous ses désirs". C'est dire que le désir court devant nous, jamais satisfait, jamais rattrapé, jamais rassasié. A ne considérer que le but, le désir meurt quand il s'accomplit. Mais c'est cet objet du désir là, qui meure à ce moment. Un autre renaît, à peine avons-nous joui du premier. D'autres conquêtes, plus d'argent, plus de pouvoir sont à posséder, car il n'y a pas de désir satisfait qui puisse combler l'homme. Le ressort en serait cassé, qui lui donne l'énergie de "persévérer dans son être et vouloir augmenter sa puissance".

Illusoire course à l'impossible satisfaction d'un désir fuyant, pense le stoïcien du jouisseur. Illusoire maîtrise de ses désirs qui cache une impuissance à vivre pleinement, pensera l'autre de l'austère prédicateur. Le désir ne va pas sans souffrance, qu'il soit toujours décevant dans son accomplissement ou refoulé par un effort inhumain.

Souffrance quand on contemple au loin son objet qui semble inaccessible. Souffrance quand on s'interdit d'y céder. Impuissante résignation de celui qui n'envisage même plus qu'il puisse être atteint. Déception et mépris de ce qui n'a plus de valeur une fois qu'on le possède. Le désir est souffrance à sa naissance comme à sa mort. Il est ivresse et parfois jouissance de l'action quand il se met en marche.

Le désir se fixe sur un objet qui nous est extérieur. Il n'y a pas de désir sur soi-même. Il dépend donc d'un environnement extérieur qui s'impose à nous. On ne peut que le rejeter ou tenter de le satisfaire, mais il n'y a pas de moyens de vivre en harmonie avec lui. Satisfait, il meurt, mais un autre renaît, encore plus violent. Insatisfait, il se refoule, ne disparaît jamais et revient sous d'autres formes. C'est en cela que les stoïciens le rejetaient puisqu'il nous rend dépendant d'un objet sur lequel nous n'avons pas toutes les prises. Mais c'est ce jeu où l'on n'est jamais certain de gagner qui en fait l'attrait pour l'être désirant. Du domaine de l'impossible et de l'incertain, l'objet du désir devient possible, probable et enfin possédé. C'est que le désir est mouvement. Le plaisir est dans la conquête, non dans la possession.

Dom Juan, qui a quelque expérience, sait bien que la possession n'est que la preuve de son succès. C'est dans le mouvement de sa puissance qui fera plier son objet qu'il trouve son plaisir. Il sait bien que tout finit dans la chiennerie de deux épidermes en sueur. Il sait bien que tout s'épuise ou s'affadit dans le ronronnement du couple. Plus rien à voir avec la brûlure du désir en tous cas. Celui-ci ne se réveillera que pour d'autres conquêtes.

Le politique, quand il vise le pouvoir, sait bien que c'est sa conquête qui est le meilleur moment. C'est alors le temps des promesses et des programmes pour un monde meilleur. Temps de séduction envers les électeurs que l'on conquiert un par un. C'est aussi le temps où l'on élimine tous ses rivaux pour accéder enfin au pouvoir. Vient le temps de l'exercice de ce pouvoir. Il s'agit alors de se frotter avec une réalité qui résiste et ne se séduit pas, à rendre compte de ses actes. La parole et les actes n'avaient de conséquences que sur le succès final de la conquête. Une fois au pouvoir, ces actes n'ont plus rien à voir avec une conquête déjà réalisée, mais avec la gestion beaucoup moins exaltante du quotidien.

L'homme devenu riche se donne à son argent. Il s'offre tout ce dont il rêvait lors de sa conquête. Très vite déçu par des jouets et des fantaisies qui ne l'amusent plus, il lui en faut toujours plus, et il y a toujours plus riche que soi.

L'homme riche se compare, et se souvient des pauvres. Car il ne suffit pas d'être riche, encore faut-il qu'il y ait des pauvres. Sinon comment saurait-il qu'il est riche ? Heureusement, se dit-il, il ne manque pas de pauvres, et le spectacle de leur envie me rassasie autant que ma propre richesse. J'ai même besoin d'eux pour me sentir riche, mais ils n'en savent rien. Il y a deux mille ans, Jésus proclamait heureux les pauvres,. On ne l'a jamais cru, pas plus les pauvres que moi-même, si bien que c'est moi le riche qui me ressens heureux et non les pauvres.

Désir mimétique, dirait René Girard, car le pauvre nourrit son désir du spectacle du riche qui s'étale. Et le riche se rassure de la valeur de son désir en constatant l'attraction qu'il exerce auprès de ceux qui n'en jouissent pas. Rien ne sert de désirer ce qui n'a pas de valeur aux yeux de l'autre. Le désir n'est jamais personnel mais correspond toujours à la convergence du désir des autres. Il faut donc que j'étale mes conquêtes, mon pouvoir et mon argent. Plus l'objet de mon désir acquiert de la valeur pour les autres, plus ma jouissance augmente. On voit que cette jouissance n'a plus rien à voir avec sa réalisation elle-même. L'objet est devenu indifférent à mes propres yeux, il n'a de valeur que dans le regard des autres. C'est ainsi que le désir se nourrit, une fois son objet atteint. Sa possession elle-même est toujours décevante. Posséder n'est rien, si un grand nombre partage mon objet. Posséder n'est rien si je suis seul à posséder. La possession de mon désir n'a de valeur que s'il est partagé par le petit nombre de ceux que je reconnais comme égaux, et inaccessible au grand nombre de ceux qui y aspirent. D'étape en étape, mon désir se rassure du chemin parcouru en reconnaissant ceux qui m'envient ; il se régénère en un nouvel objet plus rare, plus cher, plus prestigieux possédé par un nombre de plus en plus restreint.

Le pur désir n'a donc pas besoin de contenu. Il suffit qu'il soit partagé par l'autre pour devenir objet désiré. C'est pourquoi son atteinte est décevante, car il est vide de toute valeur intrinsèque. Véhicule sans pilote, il est aimanté par un objet que nous ne choisissons pas.

Pour s'en libérer, il ne sert à rien de le nier mais de lui donner un objet. Mieux encore, de ruser avec lui et de profiter de son énergie vitale. Le politique, quand il vise le pouvoir, déçoit et est déçu. Le politique qui a un projet authentique saura utiliser son désir de pouvoir pour le mettre au service de son projet. Lui seul saura peut-être ce qui est la part du désir et la part de vrai contenu dans son parcours de conquête.

Enfin, le désir est tellement sexué, si marqué par son empreinte historique presque exclusivement masculine, qu'on se demande encore ce qu'il en sera de son expression féminine qui commence à pouvoir disposer de ses propres moyens. On n'en a sans doute pas fini avec le désir.

 

 

17:17 Publié dans Philo | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

On voit bien que tu es un matheux toi !!! Y'a qu'un "c" à l'acronyme du baccalauréat ;))

ps: et oui, un commentaire idiot, un !!! j'ai pas la tête à la réflexion mais à l'avachissement primal là....

Écrit par : Cath | 17/07/2008

Eh ben oui ! J'étais un matheux, et je ne le suis plus. C'est pour ça que j'ai passé un Bac C, d'où les deux C. Et j'ai même un autre Bac de la section D' : agricole. Ce qui donne un indice sur ma première vie professionnelle, avant l'informatique. Mais c'est une autre histoire.

Ce premier Bac C, je ne l'ai pas eu grâce à la philo, où j'ai eu une note que je n'ose toujours pas avouer. D'où ma nostalgie, mes regrets, ma honte d'avoir méprisé cette matière. Du coup, je me suis inscrit en première année de licence de philo à la Sorbonne.

Attendez-vous à une année philosophique sur ce blog, où je compte bien faire péter le bloguimat
avec des articles de ce genre !! ;))

Écrit par : René | 17/07/2008

Moi non plus, j'ai eu une note lamentable en philo au Bac (en dessous de la moyenne) et j'ai eu même un 06 en physique. Cela ne m'a pas empêché de faire une maîtrise de physique et un doctorat de philosophie (à retardement).
L'Éducation Nationale fabrique des idiots ou des conformistes (c'est presque pareil). Après il faut toute une vie pour s'en débarrasser. J'ai souvent passé le bac aussi, celui de l'Île de Ré. Maintenant c'est un pont.
À propos, ton article est très intéressant... La question du pouvoir et du désir me hante souvent ! Non pour moi, mais pour comprendre certains de nos hommes (et femmes) politiques...

Écrit par : nicorazon | 21/07/2008

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