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18/04/2008

Histoires de pirates, et d'antennes

d74cd4673780f22b79e05cace315159a.jpgL'histoire du Ponant nous remémore que les pirates n'ont jamais vraiment disparu. L'enlèvement contre rançon a toujours fait partie de leur activité. Cette bande de minables prête à tout est sans doute plus proche de la réalité, que la légende romanesque qui nous fait tant rêver.

C'est L'île au trésor de Stevenson qui est en bonne part à la source de cet imaginaire, et c'est sur l'île des perroquets que nous allons débarquer aujourd'hui. Ce livre de Robert Margerit est jugé par Hubert Juin comme l'égal des plus grands romans de mer, ceux de Stevenson ou de Conrad.

Le jeune Antoine, paysan du Limousin, est très épris de la jeune Marion. Un soir enfin, au bord d'un étang, elle se donne à lui. C'est le lendemain qu'on la retrouvera noyée dans l'étang, la veste d'Antoine oubliée l'accuse de viol et de meurtre. L'innocent torturé avoue tout ce que l'on veut mais réussit à s'évader. Il traverse la France pour échouer sur une plage où une bande de pirates le recueille.

C'est le début de l'aventure et le meilleur du livre qui suit. A bord du Walrus, le vaisseau du capitaine Flint, Antoine apprend le métier. Le vocabulaire marin a ceci de magique qu'il forme en lui-même son propre monde et dépayse par l'initiation qu'il requiert. Robert Margerit y est à son meilleur lors de ces traversées.

Arrive alors que Flint rompt le pacte des pirates et se voit envoyée la fameuse Marque Noire qui signe la mutinerie de l'équipage assoifé quand lui-même s'était réservé quelques tonneaux pour son propre compte. Pourchassé par des frégates anglaises, le Walrus, désormais commandé en second par Antoine, échoue au bord de lîle des perroquets. Par une manoeuvre hardie, il réussit à tromper les deux frégates qui croyant canonner le Walrus, se coulent mutuellement dans le brouillard qui protège la fuite des pirates.

Mais Flint avait garder des fidèles qui le libèrent de ses fers. Le voilà de nouveau le maître. Les mutins subissent le pire des punitions de la loi pirate. Ils sont débarqués sans aucune ressource sur l'île des perroquets. Ils réussissent à survivre et commencent à fabriquer un navire avec les reste des épaves. Quand un soir, une centaine de "sauvages" débarquent sur l'île pour une cérémonie initiatique qui se termine par un festin des restes de ceux qui n'auront pas été jugés dignes de l'épreuve. Nos pirates se voient déjà finir dans une marmite, tant les traces d'une présence impie ne peut échapper aux sauvages. C'est alors que dans la panique, ils découvrent la grotte qui les cachera, fera leur fortune et leur malheur. Car le trésor est là, le mythique trésor de Morgan.cde0a7ff78e909b7e10d309e8e472ef4.jpg

Riches, ils se retrouvent aux Antilles espagnoles où ils ne savent que faire de leur richesse. Ils s'ennuient, et nous aussi. Le livre aurait pu se terminer là, mais il y aura un épilogue que je vous laisse découvrir par vous-mêmes.

Flint, la marque noire, une île au trésor, on est en plein mythe du pirate tel que l'a créé Stevenson. Je ne suis pas sûr que Margerit l'égale. Peut-être est-ce une question d'âge car on ne lit pas à 50 ans comme à 14. Mais je n'ai pas revécu la terreur de Jim Hawkins lorsque l'aveugle Pew lui tord le bras à l'auberge "L'amiral Benbow" au début du roman de Stevenson. Ni lorsque Long John Silver que l'on croyait abattu lance un couteau en pleine poitrine de son compagnon.

Les pirates de Margerit sont un peu trop gentils. Ils font grâce à Flint lorqu'ils lui envoient la marque noire. Et Flint lui-même ne les fait pas pendre lorsqu'il reprend le contrôle de son brick. Lorsqu'ils découvrent le trésor, ils ne s'entretuent pas, mais le partagent en parts égales sans qu'aucun d'entre eux ne cherchent à s'emparer de celle des autres. On aurait aimé que le souvenir de Marion, de sa mort idiote, de la condamnation injuste qui s'ensuivit mettent sous tension les aventures d'Antoine et nourissent sa vengeance. Mais non, et d'ailleurs Antoine finira sa vie grâce quelques restes du trésor investis bourgeoisement dans la ferme de ses vieux jours.

Robert Margerit est un écrivain, mort en 1988, déjà oublié sans avoir été connu. C'est pourtant de lui que Julien Gracq, qui s'y connaissait un peu, voyait dans son Mont-Dragon le roman le plus inspiré de l’époque. SOn île des perroquets est un exercice de style, presque un pastiche, un peu trop travaillé pour vraiment convaincre. On y trouve un plaisir délicat mais non l'âpre férocité des pirates de Stevenson.

C'est grâce à lui, en tous cas que j'ai décodé ce sonnet de José-Maria de Hérédia proposé par Albertine, il y a quelques semaines :

                    Les conquérants

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Morguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.


Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde Occidental.


Chaque mois, espérant des lendemains épiques,
L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d'un mirage doré ;


Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

Ce sont des conquérants, conquistadores, autre race avide enivrée par l'or du Pérou. Un or qui remplit les gallions pourchassés par d'autres pirates qui enterreront ce trésor dans lîle des perroquets. 

J'aime le premier quatrain par ce gerfaut, rapace inconnu par ailleurs. Au charnier natal répond le rêve brutal : ces aventuriers ne feront pas de quartier.

Les misères hautaines évoquent irrésistiblement "misaine" et le mât qui porte cet attribut ; nous voilà embarqués par ces rimes en 'taine" à la recherche de l'or des mines de Cipango. Cipango ou Cipangu, est le nom que donnait Marco Polo aux îles du Japon. Christophe Colomb croyait découvrir l'Inde, peut-être en dépassant Cipangu sur sa route : la géographie était bien vague à l'époque. Les conquistadores devaient mieux la connaître. Croyaient-ils débarquer encore à Cipangu ?

Mais ce sont ces antennes inclinées par le vent qui m'intriguaient. Que viennent faire des antennes dans ce voyage ? C'est à l'antenne radio-électrique que l'on pense aujourd'hui, ou l'antenne de certains insectes. Hérédia les auraient-ils placées là, faute de mieux, juste pour la rime en "taine" ? Ce serait d'un mauvais poète et me gachait un peu le sonnet.

 C'est en lisant lîle des perroquets que j'eus la solution. On y retrouve des antennes lors des manoeuvres du Walrus.

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N'étant pas marin, j'ignorais que l'antenne est une "vergue des voiles latines, très longue, mince aux deux extrémités, hissée obliquement au mât.
Sur les grands voiliers, ces vergues sont toujours longues, formées de plusieurs pièces d'assemblage, et assez minces aux deux extrémités ; l'une de ses extrémités s'apique tout bas, et l'autre est relevée à l'arrière du mât. C'est à peu près aux deux cinquièmes de l'antenne que la drisse est frappée ; à partir de ce point, la partie qui se relève est plus longue.
La partie basse s'appelle le quart, la partie haute la penne" :
Définition trouvée dans le lexique de marine ancienne sur mandragore.net

L'antenne a donc bien sa place dans le sonnet de Hérédia. Il se termine moins bien que les deux  quatrains. Les deux derniers tercets sont bien médiocres. C'est que l'aventure comme l'amour est excitante tant que l'on court après. La possession déçoit toujours comme un "mirage doré".

Commentaires

Voilà un tour de la question très intéressant.

Écrit par : serriere | 19/04/2008

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