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26/03/2008

A vos masques

Le pseudonyme a toujours été utilisé en littérature. De Stendhal à Julien Gracq en passant par Aragon, il ne masque rien, puisque tout le monde sait de qui il s'agit. Le plus souvent, c'est un apprêtement pour un nom dissonant ou par trop prosaïque quand on s'occupe de style. Julien Gracq a quand même plus de gueule que Louis Poirier.

fbff2a0a517b00286ed2aa4a16d217d8.jpgA la limite du pseudonyme et de l'anonyme, on trouve  l'auteur d'Histoire d'O. Voilà un roman érotique signé Pauline Réage qui a longtemps soulevé l'excitation. On aurait bien aimé, que derrière ce prénom féminin, se cache un auteur respectable de l'Académie Française, un François Mauriac par exemple, qui aurait jeté sa gourme et ses principes. Double mystère puisque derrière la simple lettre qui désigne l'héroïne, il y a peut-être encore un personnage connu. Ou alors cet O tout nu pourrait symboliser quelque orifice féminin et le plaisir de s'y fondre. Le héros s'appelle René, comme moi ; un prénom guère porteur de fantasmes. C'est en tous cas comme ça que je le vis. Mais c'est le privilège de l'âge de s'accepter, y compris par le prénom d'un arrière-grand père dont on m'a affublé.

Pauline Réage est un pseudonyme qui resta longtemps anonyme. Il aura fallu 40 ans pour que l'on sache avec certitude qui se cachait derrière. C'était donc Dominique Aury qui cotoyait Jean Paulhan à la NRF et lui adressait ce roman en guise de déclaration. Ca se savait depuis longtemps dans les cercles littéraires. On rêvait encore d'un nom plus croustillant dans les milieux moins informés.

L'histoire d'O a perdu beaucoup de son pouvoir de fascination depuis qu'on en connait les secrets. C'est souvent comme ça quand le mystère se révèle après une trop longue attente. La réponse est moins excitante que la question. C'est aussi la clé du succès de certaines sociétés plus ou moins fermées comme les francs-maçons. Ca fait vendre les hebdomadaires qui révèlent deux fois par an "le pouvoir secret des francs-maçons". Quant à moi, j'imagine qu'on s'y ennuie aussi solennellement que dans n'importe quelle réunion de service d'une entreprise française, avec les mêmes jeux de pouvoir qui se cachent derrière le prétexte des sujets à traiter.

Madame Solario est moins connue que O. Curieux roman que je n'ai jamais fini faute de pouvoir incarner les personnages, y accrocher un pays, une époque. On ne sait toujours pas qui en est l'auteur, qui semble définitivement inaccessible comme le livre, qu'on dirait écrit d'un autre monde.

Romain Gary avait du succès avec des ouvrages jugés populaires et faciles par la critique. Il voulut être lu pour un genre littéraire nouveau pour lui, sans les préjugés à la fois politiques et littéraires qu'on lui collait. Sa "Vie devant soi" sous le nom d'Emile Ajar lui valut un deuxième prix Goncourt. Elle ne dura que 5 ans avant l'unique mort de toutes ses identités.

Il y a encore le pseudonyme utilisé par un auteur qui veut distinguer son activité littéraire d'une image déjà connue pour d'autres raisons. Soit qu'il ne veuille pas mélanger les genres, soit qu'il tienne à être apprécié par son oeuvre uniquement, sans que la célébrité acquise par ailleurs biaise le jugement. On se souvient peut-être d'Edgard Faure qui signait ses romans policiers Edgar Sanday ( sans "d" ). Il aimait  raconter ses souvenirs de la IVème République quand, Premier Ministre, il faisait porter sa serviette et son chapeau par un jeune attaché de cabinet nommé Valéry Giscard d'Estaing. Lui aussi s'est piqué de littérature. Il aurait été plus sage de prendre un pseudonyme pour signer son roman "Le Passage". Il eut le courage de le signer ; ce qui lui valut d'être humilié deux fois, à la sortie du livre, et lors de ce discours de "réception"  à  l'Académie française :

"Votre roman, Le Passage, est d’une nature plus déroutante. Par son genre même qui n’est pas coutumier aux puissants du monde. Certes, Disraeli, en Angleterre, l’avait pratiqué avant d’être hissé à la première place. Ce roman montre, là encore, votre goût d’être un homme comme les autres, qui chante sa chansonnette si cela lui plaît. Mais, là encore, vous ne serez pas épargné. Dans Le Figaro littéraire — décidément, ce journal ne vous aura pas délivré beaucoup de douceurs —, un article jugeait votre livre sans indulgence. Renaud Matignon comparait irrespectueusement son auteur à « un Maupassant qui aurait fait la connaissance de la comtesse de Ségur, ou à un Grand Meaulnes qui aurait croisé Bécassine ».

Rassurez-vous, Monsieur, vous n’êtes pas le premier de nos protecteurs à avoir reçu de la critique des volées de bois vert. Richelieu lui-même, pour sa tragédie de Mirame, et Bonaparte, pour son roman Clisson et Eugénie, furent descendus en flammes. Quant à nous, Dieu sait que nous avons eu notre part d’éreintements. Aussi notre compassion vous est-elle acquise. L’Académie est douce aux grands blessés de la critique."

Et sur Internet alors ? Il y aurait beaucoup de choses à dire. Ca tombe bien, d'autres le font, comme cette étude de Dominique Cardon que l'on trouve sur Internetactu. L'identité, désormais numérique, multiplie les combinaisons. Dominique Cardon en identifie cinq :

"Le paravent. Les participants ne sont visibles aux autres qu’à travers un moteur de recherche fonctionnant sur des critères objectifs. Ils restent “cachés” derrière des catégories qui les décrivent et ne se dévoilent réellement qu’au cas par cas dans l’interaction avec la personne de leur choix.

Le clair-obscur. Les participants rendent visibles leur intimité, leur quotidien et leur vie sociale, mais ils s’adressent principalement à un réseau social de proches et sont difficilement accessibles pour les autres.

Le phare. Les participants rendent visibles de nombreux traits de leur identité, leurs goûts et leurs productions et sont facilement accessibles à tous.

Le post-it. Les participants rendent visibles leur disponibilité et leur présence en multipliant les indices contextuels, mais ils réservent cet accès à un cercle relationnel restreint (Twitter, Dodgeball).

La lanterna magica. Les participants prennent la forme d’avatars qu’ils personnalisent en découplant leur identité réelle de celle qu’ils endossent dans le monde virtuel (Second Life)."

Sur Internet, le plus étrange est ce désir de reconnaissance qui se combine souvent avec les anonymats. En général, se cachent des vedettes qui ne supportent plus la célébrité, ou qui veulent être reconnus à des moments choisis par eux, comme un phare que l'on voit par intermittence. Sauf qu'ils n'éclairent pas d'eux-mêmes, ils sont éclairés par d'autres qui contrôlent le mécanisme. 

Sur Internet se cachent des inconnus qui veulent être reconnus sans être identifiés. Je ne sais plus quel blogueur célèbre se vantait d'être le seul à contrôler son image, le seul à connaître toutes ses identités. J'ai eu envie de lui répondre que c'est le moins qu'on puisse attendre d'une personnalité pas complètement schizophrène.  Mais il explique aussi qu'il défend autant d'idées contradictoires qu'il a d'identités différentes. Ne sachant plus à qui répondre, j'ai préféré rester muet.

Commentaires

Bonjour René,

Merci pour cet inventaire fort intéressant.

Tu pourrais conseiller à ton blogueur à multiples détentes de lire ou relire les innombrables études pondues sur le sujet des personnalités multiples. Souvent inoffensives, parfois de terrifiants tueurs en série...

Bien à toi !

Écrit par : Cath | 28/03/2008

Le problème est que je ne me souviens plus du tout de ce blogueur, ni qui il est.
Ni lui non plus d'ailleurs. Espérons qu'il se réconcilie avec lui-même.

Bon week-end

Écrit par : René | 28/03/2008

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