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09/01/2008

Julien Gracq : Un balcon en forêt

    La mort de Julien Gracq et les vacances de Noël m'ont donné l'envie de relire "Un balcon en forêt". Un récit de la drôle de guerre de l'Aspirant Grange, affecté à la garde d'une maison-forte dans les Ardennes. De septembre 39 jusqu' à l'offensive allemande de mai 40, huit mois d'attente pour une heure de guerre.

De Julien Gracq, on aura surtout commenté son refus du prix Goncourt pour un autre livre : " Le Rivage des Syrtes". Ce refus, c'est un événement, une histoire à raconter, du "story telling". Tout le contraire de son écriture, car il ne se passe presque rien dans "Un balcon en forêt". Juste un hiver sur les rives de la Meuse : une destination beaucoup plus improbable qu'une croisière sur le Nil pour passer les vacances de Noël. C'est pourtant là, au bord de la frontière belge, qu'en lecture j'ai passé mes vacances avec Julien Gracq, à l'écart du tourbillon médiatique et bloguesque.

Ils sont quatre dans cette maison-forte à attendre une guerre dont ils espérent qu'elle ne passera pas par là :

"Ils s'assirent sur les souches et allumèrent leurs cigarettes sans parler. Une barre lourde de nuages d'orage s'était formé vers l'ouest, où le soleil achevait de se coucher. De la cabane, on entendait seulement de temps en temps un froissement de feuilles fouettées par un merle qui rentrait vers sa couvée, et tout près, parfois, le déboulé d'un lapin dans le fourré. Vers la Belgique, les lointains bleuâtres tournaient déjà à la nuit. Un dôme de nuages pesant glissait peu à peu dans le ciel ; au bord de l'horizon de forêt commençait à crever dans l'obscurité montante une palpitation d'éclairs de chaleur. Le calme de la soirée n'était pas le sommeil : éventé par cette palpitation lointaine, on eût dit que la terre n'était plus attentive qu'au couvercle lourd qui de minute en minute coulissait plus haut vers le ciel. Quelques gouttes s'égrenèrent sur le toit de tôle, puis s'arrêtèrent ; une odeur poudreuse et torréfiée monta du sol qui portait jusqu'aux narines toute l'intensité de la chaleur.

- Drôle de printemps, fit Grange... "

Les hommes retrouvent leur cinq sens dans cette forêt. Il faut juste prendre le temps de s'arrêter sans parler. Très vite une autre vie surgit, que l'on n'entendait pas. Les lapins sont innombrables dans cette forêt. On les entend souvent, les lapins : "le déboulé d'un lapin dans le fourré - on entendait crouler à travers les feuilles la petite foudre lourde des lapins". Entendez-vous les p, ou, les on, les boul des roulés-boulés du lapin ?

Huit mois d'attente en forêt où jamais l'éventualité d'une victoire n'est évoquée. Il ne fut jamais question de prendre l'initiative. On prépare vaguement une défense à la frontière de la forêt des Ardennes belges que l'état-major a déclaré infranchissable. Ca tombe bien, c'est ce qu'on a envie de croire dans la maison-forte. La maison-forte c'est presque un blockhaus dont on a quand même affecté la défense à l'aspirant Grange et ses trois hommes. Derrière une mince couche de béton lézardée, ils disposent d'un canon antichar et d'une mitrailleuse, au cas où... Mais non, ils ne passeront pas par là, c'est impossible, et d'ailleurs il ne se passe rien durant ces mois. Alors une certaine vie s'organise, et l'on reprend femme dans les fermes avoisinantes d'où les hommes sont partis aussi, sur un autre front. Aucun libertinage ni d'histoire d'amour : "Le fortin remplissait une place vide ; il ramenait dans le hameau rendu à l'errance du doux bétail des femmes un ordre mâle, d'où une sévérité de tenue inhabituelle n'était pas absente, parce que s'il comportait le lit, il s'arrêtait avant le journal du soir et les pantoufles."

Nulle attente angoissée lors de ces vacances sylvestres. Ces paysans reprennent vite leurs habitudes de braconnage et de travaux dans les fermes d'où ils tirent de quoi améliorer l'ordinaire. La hiérarchie militaire n'est pas bien pesante : "La guerre avait peut-être ses îles désertes songeait Grange ...on se sentait dans ce désert d'arbres juché au dessus de la Meuse comme sur un toit dont on eût retiré l'échelle." Juste quelques nouvelles, de temps en temps, de la guerre qui charbonne au loin, en Finlande, en Norvège. La guerre comme la mort, qui viendra bien assez tôt : "Avec un peu d'ingéniosité, on pouvait encore se fabriquer du vague". Nous vivons tous comme ça, après tout...

A-t-on encore le temps, le goût, de lire une écriture aussi peu actuelle, aussi lente et travaillée, avec ses mots rares ( anuitée ), parfois ennuyeuse aussi ? Sujet - verbe - complément : pas plus, nous dit-on si l'on veut être lu aujourd'hui. Par une vie retirée et une écriture compliquée, Julien Gracq nous laisse autre chose, qui vaut peut-être la peine qu'on s'y arrête, de temps en temps. Pour ceux qui l'ont encore.

Comme on le sait, les blindés de Guderian passèrent là où c'était impossible. Nos quatre hommes restent dans leur abri, laissant passer d'abord les fuyards "comme un troupeau de buffles serré de trop près par l'incendie de la jungle". Aucun ordre, aucune consigne  lors de cette débandade, et puis ils n'avaient pas envie de s'en aller. Ils tireront un seul coup de canon pour détruire un véhicule de reconnaissance, vite puni par un obus qui pulvérise la maison-forte et laisse deux morts. L'aspirant Grange, blessé, tentera de fuir mais retournera vite dans la maison de Mona, son amante d'une saison, pour s'y endormir. On ne sait pas de quel sommeil.

Accoudé au balcon en écoutant les bruissements de la forêt mérovingienne ne peut durer plus d'une saison.

Noël au balcon, Pâques au canon.

23:14 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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