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06/01/2008

Nos points de vue

"Point de vue" est une expression miraculeusement exacte. Pour de multiples raisons, j'ai écrit ce petit exposé pour mon fils. Peut-être pourra-t-il être profitable pour d'autres...

La tolérance

Ce verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?

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Peut importe la mesure exacte, ce que je veux te montrer ici, c'est que l'on peut considérer ce verre de deux points de vue différents. Un point de vue qui voit le verre à moitié rempli, et l'autre qui ne voit que la partie vide. Quelle est la vérité de ce verre ? On ne peut pas le dire, car les deux phrases sont exactes. Le verre est rempli à moitié de vin, c'est tout ce que l'on peut dire. Si l'on dit qu'il est à moitié plein, c'est qu'on pense qu'il est en train de se remplir. Inversement si on le voir à moitié vide, c'est qu'on pense qu'on est en train de le boire. On ne voit qu'une photo de ce verre, sans savoir ce qui s'est passé avant, et bien entendu, on ne peut pas savoir ce qui se passera après. Grâce à cet exemple, on se rend compte que l'on peut avoir deux points de vue différents sur un objet très simple. Ces deux points de vue sont également vrais, et l'on ne peut pas trancher, ni dire qui à raison et qui a tort.

Et maintenant, regardons ce dé. Nous voyons une face avec un 4, une autre avec un 5, et celle du dessus avec un 1. Que voit l'oeil de L.... ( à gauche ) ? Il voit sans doute le 4 et une face que nous ne pouvons voir à l'opposé du 5. René voit le 5 et peut-être le 4, on ne sait pas vraiment. Il s'agit d'un et un seul dé. Et pourtant, nous qui lisons ce texte en voyons une partie, et les personnages L.... et René en voient une autre. Il y a des faces du dé que chacun peut voir et d'autres faces vues par certaines personnes, mais pas par d'autres.

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Ce dé est un objet très simple, et il suffira de le retourner sur toutes ses faces pour que chacun se mette d'accord. On peut faire une expérience sur ce dé pour en vérifier les caractéristiques.

Est-on sur que ce dé soit si simple ? Pour nous Français, oui. C'est un dé avec 6 faces dont chacune porte un numéro. En disant cela, nous avons sous entendu beaucoup de choses :

  • Ce dé est un objet courant qui sert à jouer

  • Il sert le plus souvent à compter le nombre de cases duquel se déplacera le pion sur un jeu

  • Chaque nombre est représenté par la quantité de points correspondante

Imaginons maintenant un extra-terrestre qui voit ce dé et qui ne sait pas du tout à quoi ça peut servir. Que verra-t-il ?

  • Un petit cube dont chaque face comporte un nombre de points allant de 1 à 6

  • Ce cube est en plastique dont les arêtes sont arrondies

Comme il n'a aucune idée de l'utilité de ce cube, il pourrait penser qu'il nous sert à compter jusqu'à 6. Il pourra aussi penser que nous ne savons pas compter autrement qu'en figurant les nombres par un nombre de points correspondant. Il ne pourrait pas deviner que nous savons écrire 1,2,3,4,5,6 de manière beaucoup plus commode que . .. ... etc.. Sommes-nous sûrs qu'en voyant ce dé, notre extra-terrestre aura ces réflexions ? Nous n'en savons rien, car on peut dire beaucoup d'autres choses à propos de ce dé. On pourrait s'intéresser à la matière dont il est fait, à son poids, à ses dimensions, à sa couleur, à qui il appartient, qui l'a fabriqué, combien de temps restera-t-il bien lisse, etc..

Mais nous, quand nous voyons ce dé, nous ne nous intéressons qu'à le faire rouler pour savoir quel numéro va sortir. Un dé est un objet très simple. Même pour un objet très simple, nous ne nous intéressons et nous ne voyons que ce qui nous intéresse à ce moment-là. Nous ne nous intéressons pas aux autres caractéristiques ( poids, dimension, d'où il vient ). Ce qui revient à dire que c'est notre regard qui construit notre idée de ce dé. L'expression française "point de vue" est très exacte. Les personnages L.... et René ne voient le dé que sur une seule face, à partir de là où ils sont, à partir de leur point de vue, là où est leur oeil. Nous avons toujours une vue partielle des choses, jamais une vue complète : ce qui est impossible. Nous voyons toujours les choses avec un point de vue, qui est un filtre ne laissant voir et penser que ce qui nous intéresse. Nous ne voyons pas le reste ; ça ne nous intéresse pas. Mais il ne faut jamais oublier que nous voyons les objets, et le monde, et les autres personnes avec notre propre filtre. Et ce filtre n'est pas le même que celui des autres.

Comme tu l'as compris avec la comparaison entre ce que nous voyons et ce que verrait peut-être un extra-terrestre, nous voyons le dé comme un objet qui sert à jouer. L'extra-terrestre verra autre chose parce qu'il ne sait pas que ça peut servir à jouer. Comment se fait-il que nous voyons, nous, la même chose, en tous cas presque la même chose ? C'est parce que nous partageons le même genre de filtre. Nous avons appris tous les deux qu'un dé se lance pour faire sortir un nombre compris entre 1 et 6. Nous le savons tous les deux, et donc nous avons le même point de vue sur le dé. C'est pour ça que nous nous comprenons quand nous parlons de ce dé et quand nous jouons avec. Nous partageons la même culture, qui est l'ensemble des filtres qui nous fait voir et agir sur le monde de manière similaire. Similaire veut dire semblable, qui se ressemble. Ca ne veut pas dire identique, car nous sommes deux personnes différentes et donc nous ne pouvons pas avoir des points de vue identiques ( exactement pareils ) sur le monde. Mais nos points de vue sont similaires. Nous pouvons nous comprendre.

Tu comprends bien que pour un objet aussi simple qu'un dé, on arrivera de toutes façons à se comprendre, même avec l'extra-terrestre ( à condition que l'on puisse se comprendre au niveau du langage qui est un aussi un filtre entre nous et le monde ). Quand il s'agit d'objets plus compliqués, ou de personnes, ou d'idées, les choses deviennent plus difficiles. A partir de quel point de vue, l'autre personne se place-t-il ? Que voit-il et qu'est ce qui est important pour lui ? On ne le sait pas vraiment. Nous voyons les choses, le monde de notre point de vue, et nous sommes persuadés que ce que nous voyons est la réalité. Et l'autre, la personne avec laquelle nous parlons voit autre chose, un peu différent, avec des points communs, mais aussi avec des aspects que nous ne voyons pas ou que nous ne trouvons pas intéressant.

Trop souvent, nous oublions que l'autre a son point de vue et nous le nôtre. Les deux ne sont pas identiques. Trop souvent, nous oublions cela, nous sommes persuadés d'avoir raison, et nous avons raison de notre point de vue ; l'autre aussi peut-être, d'un point de vue qui est différent du nôtre.

Voilà pourquoi, il faut être TOLERANT avec les autres. La tolérance n'est pas qu'une vertu pour éviter les conflits, c'est simplement comprendre que le monde est trop complexe pour que nous en ayons chacun une vue complète. La tolérance, c'est comprendre, que mon filtre, ma vision sur le monde ne peut pas être la même que celle de mon voisin. La tolérance, c'est comme la sonnerie ultrason de certains téléphones portables. Les enfants l'entendent parce que leur oreille est jeune. Les adultes ne l'entendent pas, parce qu'ils ne peuvent plus percevoir les ultrasons. Ton oreille perçoit un son et je n'entends rien. Qui a raison ? C'est toi, car il y a vraiment un son. C'est moi aussi quand je te dis que je n'entends rien. Mon filtre m'empêche d'entendre. Il faut que je comprenne que tu entends vraiment quelque chose. Il faut que tu comprennes que je ne peux pas entendre. Il faut donc que chacun explique à l'autre quel est son filtre et ce qu'il lui permet d'entendre.

Dans la vie courante, on oublie très souvent cela. On pense presque toujours que l'autre a le même filtre que nous. Nous sommes tellement habitués au nôtre, que nous oublions que c'est un filtre, et que ce filtre nous masque une partie de la réalité. Nous avons souvent du mal à admettre que l'autre puisse avoir un autre filtre et donc un autre point de vue.

Peut-on dire alors que tous les points de vue se valent, et qu'il n'y a pas de vérité. Il n'y aurait que ma vérité, ta vérité, la vérité des autres. NON. A partir du moment où l'on a bien défini les filtres avec lesquels nous voyons, il y a bel et bien une réalité. Quand on fait un travail scientifique, que l'on a bien défini dans quel domaine on travaille, il y a des choses vraies et des choses fausses. Des choses et des événements que l'on peut vérifier et mesurer à l'aide d' outils communs. Ces outil s'appellent l'expérience scientifique et les mathématiques qui permettent de calculer. Dans la vie courante, cet outil s'appelle le langage qui nous permet de communiquer. Chez nous, c'est la langue française qui est l'outil commun. Mais une langue est moins stricte et beaucoup plus vague qu'une équation mathématique. C'est pourquoi il est difficile de parler de vérité exprimée dans une langue comme le français. Il y a pourtant des choses que l'on déclare vraies et d'autres fausses en l'exprimant en français. Il faut juste savoir que c'est plus difficile et moins rigoureux. On parlera plus justement d'opinions ou d'idées qui sont plus proches de la vérité que d'autres. On parlera de comportements ou d'actions qui sont plus proches du bien que du mal. Dans la vie courante, on n'exprime pas tant de nuances, c'est pourquoi l'on parle du vrai et du faux, j'ai raison ou tu as tort, c'est bien ou c'est mal. On ne devrait jamais oublié que ce ne sont pas des notions absolues comme dans les sciences ( et encore, les sciences sont elles aussi des approches de la réalité, mais pas toute la réalité ).

La politesse

Venons-en à des choses à la fois plus compliquées qu'un dé, mais aussi plus proche de notre vie quotidienne. Parlons un peu des personnes, de nous-mêmes et de la manière dont nous comprenons les autres, de la manière dont ils nous comprennent.

On ne peut pas se voir, ni s'écouter strictement tel que les autres nous perçoivent. Quand on se voit dans un miroir, ce n'est pas la même image que ce que voient les autres. Cette image est inversée dans le miroir, elle ne l'est pas pour les autres qui nous voient sans ce truchement. De même pour notre voix. Nous n'entendons pas le même son ni la même tonalité que l'autre. Le son sort de notre bouche, nos oreilles le perçoivent à la fois de l'intérieur et de l'extérieur. Pour les autres, il arrive directement dans leur oreille. Ce qui veut dire, que de toute manière nous présentons un aspect de nous-mêmes que nous ne pouvons pas connaître de la même manière que les autres. Nous avons donc un point de vue différent sur nous-mêmes que le point de vue des autres. Pour reprendre la comparaison avec le dé, nous voyons et nous ressentons ce dé de l'intérieur. Les autres le perçoivent de l'extérieur. Ils ne PEUVENT pas voir la même chose.

Il faut donc comprendre que l'autre a toujours un point de vue différent sur nous que celui que nous avons sur nous-mêmes. Les filtres sont différents. C'est pour ça que l'on a parfois du mal à se comprendre. Il y a des choses qui nous paraissent évidentes, mais qui ne le sont pas du tout pour les autres. Nous pouvons avoir des paroles, des comportements, des expressions qui nous semblent bonnes et qui seront interprétés différemment par l'autre. Dans ce cas il faut comprendre que ce qu'on peut nous reprocher correspond à ce que ressent la personne d'en face. Nous avons l'impression de nous exprimer normalement et l'autre nous reproche de ne pas lui parler correctement. Il faut essayer de comprendre pourquoi, et il y a beaucoup de chances qu'elle soit sincère, qu'elle se sente vraiment mal à l'aise avec notre comportement que nous considérons, nous, comme normal. Il faut donc que nous modifions notre comportement pour que l'autre nous comprenne mieux. Cette modification s'appelle la POLITESSE. La politesse est un ensemble de comportements et de règles qui font que que nous comprenons que l'autre a forcément un point de vue différent. La politesse dépend d'une culture commune. Elle n'est pas la même en France et en Chine. Cet ensemble de code communs à une culture cherche à poser un cadre commun, un filtre commun à tous et qui permet de mieux se comprendre.

Pour cela, la politesse nous enjoint de se mettre sur un point de vue qui puisse être commun ou facilement compris par tous les interlocuteurs. Dans ce dessin, on voit que L...., René et tous les autres sont rassemblés dans un espace commun d'où ils peuvent percevoir les mêmes choses. Ils partagent un même point de vue : ils peuvent se comprendre.

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Dans la mesure où ce point de vue est commun, chacun doit accepter de se déplacer et d'adopter ces règles de politesse. On salue les gens pour leur indiquer qu'on les a vus et que l'on a de l'amitié pour eux. Par celà, on montre que l'on va partager des choses et qu'on va se mettre sur un point de vue commun. On accepte le dialogue, c'est à dire que tout le monde s'exprime même si l'on n'est pas d'accord. Quand on est de mauvaise humeur, on ne le montre pas trop car c'est quelque chose qui n'est pas facilement compréhensible et partageable par les autres.

Les règles de politesse nous obligent donc à adapter un peu notre comportement. Toute la difficulté est de trouver un bon compromis entre nos vrais sentiments et les règles de politesse. Comme son nom l'indique, être poli veut dire que l'on présente un aspect plus lisse et plus agréable que ce que nous sommes réellement. On polit un pierre précieuse pour en gommer les aspérités, elle devient plus belle. En faisant cela on la modifie, elle n'est plus la même. C'est la même chose pour la politesse. En étant poli, on se modifie un peu. Trop de politesse peut devenir un mensonge, en ne disant plus rien de ce que nous sommes réellement. Comme d'habitude dans la vie, il faut trouver un bon compromis entre ce que nous sommes réellement, nos sentiments, nos opinions et une nécessaire politesse qui nous modifie un peu mais permet de trouver un langage et un point de vue commun.

Les autres

Pour conclure sur les différents point de vue que nous avons sur le monde et sur chacun d'entre nous, voici encore un autre aspect de cette question. Et pourquoi il est parfois si difficile de se comprendre. De comprendre l'autre et de comprendre que l'autre ne nous comprend pas de la même manière que nous-mêmes.

Nous ne comprenons pas toujours ce qui nous arrive. Pourquoi nous sommes gais, tristes, de bonne ou de mauvaise humeur. Comment l'autre pourrait-il le comprendre ? Il y a toujours une part de soi qui ne peut pas être communiquée. C'est une part que nous ne voulons pas communiquer, ou nous ne pouvons pas communiquer parce que nous savons pas l'exprimer. Même si nous essayons, l'autre ne peut pas se mettre totalement à notre place. Il y a donc des sentiments de joie ou de tristesse que nous ne pourrons jamais partager complètement avec les autres. Mais inversement, il arrive que l'autre comprend des choses que l'on ne voit pas soi même parce que l'on est perturbé par ses propres émotions. Encore une fois, il a un point de vue différent, qui peut lui faire voir des choses de l'extérieur que nous ne pouvons pas voir de l'intérieur. Il a aussi parfois une expérience que nous n'avons pas encore qui lui permet de comprendre quelque chose qui n'est plus neuf pour lui, mais qui est encore inconnu et incompréhensible pour nous-mêmes. C'est pour cela que nous aurons toujours besoin des autres pour nous aider à progresser, y compris pour des choses très personnelles.

15:55 Publié dans Philo | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Je suis tombée sur un lien vers ce billet dans le blog d'Olivier, bloguer ou ne pas bloguer, et je le trouve formidable ! Je devrai sûrement le relire pour tout assimiler, mais déjà pour cette première lecture, merci. :-)

Écrit par : Anna | 08/01/2008

Merci Anna et Merci Olivier.
Votre compliment me touche.
On parle souvent de tolérance d'un point de vue moral.
J'ai juste essayé de montrer que la tolérance est fondée sur une nécessité. Elle n'a pas à être un effort ou une concession, mais la conséquence d'une meilleure compréhension du réel.

Écrit par : René | 08/01/2008

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