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27/11/2007

A propos du rapport Olivennes

    La numérisation de la musique, de l'image et de l'écrit menace les distributeurs des objets qui portaient ces oeuvres. Ce sont eux qui crient le plus fort, un de leur représentant, Denis Olivennes a proposé des mesures de filtrage, de marquage, d'avertissement et de sanction contre le téléchargement. Dans le débat en cours, je voudrais juste apporter quelques réflexions à propos de cette question:

  1. Nous assistons à la mort du droit d'auteur tel qu'il a été défini par Beaumarchais au XVIIIème siècle. A ce propos, on oublie souvent de remarquer que ce droit d'auteur proclame la propriété littéraire attachée au livre, mais aussi et surtout en ce qui concerne Beaumarchais à la représentation théâtrale. L'oeuvre n'est plus vendue une fois pour toutes, mais génère des droits d'auteur à chaque représentation. Le théâtre n'existe que s'il est représenté, et pourtant dès cette époque, le texte qui n'est qu'immatériel par rapport à la représentation vivante a réussi à faire valoir ses droits. Un droit qui se prolonge aujourd'hui encore à travers des sociétés d'auteur comme la SACEM.
  2. A la même époque, Condorcet défendait une position très "2.0" en affirmant que les idées et leur expression étaient faites pour être diffusées gratuitement et contribuer au progrès de l'humanité. On ne s'appauvrit pas en diffusant une idée : elle n'est pas perdue pour son auteur qui peut même l'enrichir par les contributions de ses lecteurs.
  3. La création littéraire est peu menacée par la dématérialisation. Elle dispose avec le livre d'un objet autonome, à très longue durée de vie, facilement transportable et qui ne tombe pas en panne. Toutes qualités dont on ne voit pas aujourd'hui d'équivalent sous la forme électronique.
  4. Le cinéma peut garder également un avantage par une diffusion dans des salles de grande qualité acoustique et visuelle, quasiment impossible à reproduire chez soi. La séance de cinéma est également assortie de tout un contexte de séduction, de sortie, et de moments partagés dont on ne peut pas trouver d'équivalent chez soi. De plus un film, comme un livre est rarement vu ou lu plus d'une fois ou deux.
  5. Ce n'est évidemment pas le cas de la musique qui s'écoute de très nombreuses fois et dont le format électronique est équivalent au format matériel sous forme de CD. C'est bien pour ça que c'est la musique qui cristallise tous les débats autour du téléchargement et de la dématérialisation. Il n'y a aucun avantage et aucune différence entre le CD que j'achète et le MP3 que je télécharge. Mis à part des éventuels bonus et surtout un meilleur encodage : une piste intéressante.
  6. Autant le droit d'auteur est ancien, autant la question des droits musicaux est récente. Jusquà l'apparition et la large diffusion du disque, la musique n'avait pas d'autre support que l'intermédiaire de la partition. Des partitions qui représentaient une source de revenus non négligeable, mais réservé à un public restreint de musiciens, dont le volume n'avait rien à voir avec l'explosion des années 60.
  7. L'opulence ( c'est le moins qu'on puisse dire ) de l'industrie musicale et de certains créateurs est donc relativement récente. Eille correspond aux révolutions, technique du disque vinyle, musicale des Beatles, et des moeurs symbolisée par mai 68. Il en reste encore quelques survivants comme les Rolling Stones ou Johnny Hallyday. Un modèle et une culture dont les patrons de l'industrie musicale ont toujours la nostalgie, qui a bercé leur adolescence et qu'ils tentent de reproduire indéfiniment avec son cortège de fric et de défonce. Le modèle "Sex and drugs and Rock'n Roll" and Money.
  8. Le disque est mort, remplacé par le CD qui a encore amplifié le volume d'affaires. Pas de chance, la révolution technique qui suit le CD met tout par terre en supprimant à terme des intermédiaires devenus inutiles.

Des études tendent à démontrer qu'il n'y a pas "de relation directe entre le partage de fichiers poste-à-poste et les ventes de CD au Canada. L’analyse de toute la population du Canada ne révèle aucune relation, positive ou négative, entre le nombre de fichiers téléchargés à partir de réseaux poste-à-poste et le nombre de CD vendus. Autrement dit, nous ne trouvons aucun élément probant qui laisse croire que l’effet net du partage de fichiers poste-à-poste sur les ventes de CD est soit positif, soit négatif, pour l’ensemble du Canada."  Elle prouve que le CD résiste mieux que prévu. Néanmoins d'après Jacques Attali : "La consommation payante de musique enregistrée continue de s’effondrer : elle a baissé de 20% dans les 9 premiers mois de 2007, et de moitié en cinq ans." Par ailleurs :

  1. Ce document "comporte l’analyse de données d’enquête canadiennes et les résultats sont représentatifs de la population de Canadiens âgés de quinze ans et plus."
  2. Je ne connais pas d'adolescent qui achète de la musique. Ils n'en ont d'ailleurs pas les moyens, quand on leur offre un CD, il nous prenne pour des extra-terrestres.
  3. Les habitudes de consommation ne changent pas si vite, et beaucoup d'adultes sont réticents au "piratage"
  4. Je ne vois pas comment un support payant pourrait résister bien longtemps face à une offre  gratuite équivalente

Ce n'est donc qu'une affaire de temps, et je ne donne pas 5 ans avant la fin de l'industrie du CD tel que nous la connaissons. ( Rendez-vous en 2012 ). Le problème est bien dans l'équivalence de l'offre. Il n'y a peut-être une porte de sortie dont Labosonic donne un bon exemple : "Le 30 octobre dernier, est sorti  le nouvel album de Saul Williams. Le système de commercialisation est radicalement différent, puisque le site de l'artiste propose l'intégralité de l'album en téléchargement libre, mais avec une restriction de format, la qualité sonore sonore étant limitée à un fichier MP3 de qualité moyenne. L'utilisateur payera s'il désire un format de meilleure qualité sonore (MP3 mieux encodé ou FLAC)."

Nous sommes donc en face de 2 types d'offre : Une gratuite et médiocre, une payante avec toute la qualité musicale. C'est peu-être une issue possible à la crise actuelle. (Même si je ne m'explique pas comment on pourra empêcher la rediffusion du format de meilleure qualité. Je ne m'y connais pas assez en encodage pour en discuter.)

Au fond le CD est assez comparable au livre de poche : On a l'intégralité du contenu à un prix abordable. Pour avoir mieux, il faut, soit acheter des équipements d'écoute de haute qualité ( les équipements HI-FI ), ou des éditions plus luxueuses avec un appareil critique de qualité ( La Pléiade par exemple ). Le CD représentait un bon compromis, abordable pour les classes moyennes. On sait que cette classe moyenne est menacée par la paupérisation d'un côté et  la richesse toujours plus extravagante de la classe dominante de l'autre :

"Tout semble indiquer que ce noyau central, idéalement situé aux environs de 2 000 euros de salaire mensuel, doit faire face à un vrai malaise et connaît, comme par capillarité, la remontée de difficultés qui, jusqu’à présent, ne concernaient que les sans-diplôme, les non-qualifiés, les classes populaires. A la manière d’un sucre dressé au fond d’une tasse, la partie supérieure semble toujours indemne, mais l’érosion continue de la partie immergée la promet à une déliquescence prochaine."

La crise du CD comme symptome de la crise des classes moyennes, de la segmentation de l'offre entre le hard discount et les magasins de luxe ? En tous cas, l'analogie est frappante. Comme dit toujours Jacques Attali : "plus le virtuel est gratuit, plus le réel prend de la valeur." Et au milieu ? Entre une offre musicale à bas prix, et des concerts vivants à 500 Euros, il est à craindre qu'il n'y ait plus rien.

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