Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/11/2007

Show me the way to the next whisky bar

Well, show me the way
To the next whisky bar
Oh, don't ask why
Oh, don't ask why


For if we don't find
The next whisky bar
I tell you we must die
I tell you we must die
I tell you, I tell you
I tell you we must die


Oh, moon of Alabama
We now must say goodbye
We've lost our good old mama
And must have whisky, oh, you know why


Well, show me the way
To the next little girl
Oh, don't ask why
Oh, don't ask why


For if we don't find
The next little girl
I tell you we must die
I tell you we must die
I tell you, I tell you
I tell you we must die


Oh, moon of Alabama...

 

 

Alabama Song, la chanson de Kurt Weill et Bertold Brecht reprise par les Doors en 1967 avait déjà 40 ans. Elle paraît avoir été écrite pour les Fitzgerald. Zelda naquit à Montgomery en Alabama. On retrouve cette chanson de nouveau 40 ans plus tard sous la forme du roman de Gilles Leroy ( Prix Goncourt ) qui en porte le titre. Et c'est la même histoire de whisky et de petites filles. J'ai été attiré par ce livre grâce à la chronique de François Busnel dans l'Express :

"Souvenez-vous, la rumeur a couru tout l'été: Sarkozy raflera le prix Goncourt. Eh bien, c'est fait! Mais pas vraiment comme on s'y attendait. Certes, les jurés Goncourt ont eu la bonne idée de contrer dès sa parution l'exercice de courtisanerie littéraire de Yasmina Reza, L'Aube le soir ou la nuit (Flammarion), récit d'une année passée à côtoyer le futur président. Exit Sarkozy? Non. Car en couronnant Alabama Song (Mercure de France), de Gilles Leroy (dont L'Express a dit tout le bien que l'on pouvait en penser dans cette chronique le 11 octobre dernier), ils consacrent les valeurs mêmes du sarkozysme triomphant: en effet, Fitzgerald (héros de ce Goncourt 2007) est bel et bien la figure qui obsède notre président, des fastes mondains qu'il orchestra aux ruptures sentimentales qu'il vécut. "

Sarkozy en Fitzgerald, c'est un peu fort. Voilà qui m'intriguait et m'a fait découvrir le livre de Gilles Leroy. Merci à François Busnel. Pour le reste, c'est à se demander si on a lu le même livre. Parce que la fête, les dollars et le bling-bling n'y sont évoqués qu'avec l'amertune d'une vaincue. C'est de Zelda dont il s'agit dans ces souvenirs imaginaires de la rencontre, la vie et la mort des Fitzgerald. En voici quelques brillants, qui ne sont pas en toc, assurément. Et c'est le style qui fait l'oeuvre :

 "L'uniforme de chez Brooks était d'une propreté irréprochable, la pliure du pantalon laissait imaginer bien du talent. On nous payait des fortunes pour des publicités où tout notre effort consistait à arriver à l'heure, dessoülés, souriants et propres. C'est nous qui avons inventé la célébrité et surtout son commerce.

Les roues côté abîme semblaient perdre contact avec le bitume - mais moi, quelle adhérence avais-je encore avec ce monde ? Et pour ceux qui ont perdu l'amour, le spectacle des amants est une torture qu'ils nient en crachant dessus ou en s'en moquant. Vous n'êtes pas mariée ma jeune dame. Vous avez signé un contrat publicitaire.

Puis ce gros lard est entré dans notre vie. L'amateur de corridas et de sensations fortes. Zelda, voici Lewis. Lewis O'Connor ( Mais pourquoi ne s'appellet-il pas Hemingway ? ) L'écrivaillon aime saisir les couilles du taureau... Ca doit l'impressionner, ou l''exciter, lui qui n'en a pas. A moins qu'il ne préfère les couilles du torero, qui sont tout de même celles que l'on voit le mieux, ensachés dans la culotte moulante, or et rose.

Je suis enfermée derrière deux capitons : celui des murs de l'asile, et celui de ma graisse.

L'homme délicat, si tatillon naguère et doué d'un odorat soupçonneux, s'accomode aujourd'hui des bras de n'importe quelle grognasse à l'encolure cerné de gris. Les hommes : d'eux mêmes, ils disent qu'ils sont "tourmentés", et c'est si élégant, si romantique, le signe de leur distinction supérieure. De nous, à peine nous déraillons, ils disent que nous sommes hystériques, schizophréniques - bonnes à enfermer, c'est sûr.

La seule hygiène de vie qui vaille, c'est l'excès, l'extrême. C'est se consumer avec panache en donnant tout de soi."

Les Fitzgerald furent les premières rock stars, et comme Jim Morrison et bien d'autres, ils tombèrent dans le panneau qu'ils avaient eux-mêmes tendu. Vivre à l'excès est le cliché le plus répandu chez des artistes. Un cliché qui se prolonge jusqu'à aujourd'hui, dans le désir de "choquer le bourgeois", un bourgeois qui lit les caprices de Britney Spears dans Closer chez son coiffeur. C'est que la vie artistique se doit d'être en rupture avec le ronron des gens ordinaires. Une tradition qui n'est pas si ancienne et que l'on peut dater des Scènes de la Vie de Bohème dont Puccini tirera son opéra. La préface de ce livre vaut une lecture, en donnant toutes les clés d'une attitude encore contemporaine :

"Beaucoup de jeunes gens ont pris au sérieux les déclamations faites à propos des artistes et des poëtes malheureux. Les noms de Gilbert, de Malfilâtre, de Chatterton, de Moreau, ont été trop souvent, trop imprudemment, et surtout trop inutilement jetés en l’air. On a fait de la tombe de ces infortunés une chaire du haut de laquelle on prêchait le martyre de l’art et de la poésie.

Adieu, trop inféconde terre,
Fléaux humains, soleil glacé !
Comme un fantôme solitaire,
Inaperçu j’aurai passé.

Ce chant désespéré de Victor Escousse, asphyxié par l’orgueil que lui avait inoculé un triomphe factice, est devenu un certain temps la Marseillaise des volontaires de l’art, qui allaient s’inscrire au martyrologe de la médiocrité.

Car toutes ces funèbres apothéoses, ce Requiem louangeur, ayant tout l’attrait de l’abîme pour les esprits faibles et les vanités ambitieuses, beaucoup, subissant cette fatale attraction, ont pensé que la fatalité était la moitié du génie ; beaucoup ont rêvé ce lit d’hôpital où mourut Gilbert, espérant qu’ils y deviendraient poëtes comme il le devint un quart d’heure avant de mourir, et croyant que c’était là une étape obligée pour arriver à la gloire."

On ne sait plus qui sont ces Gilbert, Malfiâtre et Victor Escousse. Mais on sait bien comment la défonce reste un ingrédient obligatoire pour tous ceux qui rêvent de célébrité. On y voit une espèce de passage obligé, de l'incompréhension de l'artiste incompris avant une gloire reconnue. L'audace, la nouveauté, la créativité doivent elles être d'abord incomprises ?  Oui car c'est souvent le signe de l'originalité. Oui, mais pas trop longtemps, car alors il ne reste plus que l'épate stérile.

On reconnait une oeuvre quand nous lisons cette phrase où tous les mots sont à leur place, des phrases qui s'enchaînent sans couture pour exprimer une idée ou développer une intrigue. Et nous voyons ce tableau qui révèle ce que nous n'aurions jamais vu sans lui. La musique ne ressemble à rien de la nature, et fait pourtant résonner tout un jeu d'émotions et de sensations. Toute oeuvre d'art frôle une certaine perfection qui paraît donnée. Elle doit pour cela cacher tous ses essais, ses gommages et ses ratés. L'échafaudage doit être démonté. Un échafaudage que nous ne voyons pas mais que nous sommes bien incapables de reconstituer quand nous essayons à notre tour de créer une oeuvre. Si d'aventure nous y parvenions, nous serions encore les seuls à ne pas en jouir. Nous verrions toujours  l'effort d'une création imparfaite là où le public ignorant de nos coups de pinceaux voit le tableau fini. Le magicien concentré sur la réussite de son truc est le seul à ne pas voir la table flotter dans l'air. Il s'inquiète de la solidité de ses ficelles. Dieu s'ennuie qui ne peut s'émerveiller de rien.

Notre échec à produire de telles oeuvres paraît lié à la platitude du quotidien. Si nous sommes impuissants c'est de rester dans la norme et le réglement, pour ne pas dire l'embrigadement de tous les sens.  Sortir de son quotidien est très facile : le whisky, la drogue et le sexe en sont des moyens très surs. Il semblerait alors que ces deux mondes communiquent et vivent en symbiose. Pas de création sans déréglements qui sont eux-mêmes source de l'oeuvre. On ne s'étonnera pas que cette image soit née en même temps qu'un romantisme tardif, qui célèbre l'artiste inspiré des dieux, rompant avec tous les carcans du classicisme et ne se fie qu'à son propre génie. Il vole sans effort de ses ailes de géant, plane au dessus du médiocre de nos vies condammnées à la chaîne de la production économique. C'est à ce moment là que s'est imposée l'image de l'artiste qui n'a pas d'horaires, pas de patrons et n'a de comptes à rendre à personne.

Fitzgerald fut une star qui finît mal. Un cliché qui perdure aujourd'hui dans le domaine musical principalement. C'est que de tous les arts, la musique est le plus immédiat. La littérature comme la peinture ne sont pas accessibles dans l'instant. Pour les goûter pleinement, il faut passer par une phase de déchiffrement qui s'apparente à la reconstruction de l'échafaudage qui a permis la construction de l'oeuvre. Celui-ci ne peut pas être entièrement caché. Nous avons des pensées et nous voyons le monde. Leurs représentations artistiques ne nous sont pas totalement incompréhensibles. Il n'y a pas de musique dans la nature. Pourtant et à cause de ça, une musique nous parvient instantanément sans aucune médiation ni explication. La musique est un art proprement extra-terrestre où il n'y a rien à comprendre et tout à jouir. Une musique contemporaine intellectualisée et construite n'attire d'ailleurs que certains érudits capables de déchiffrer ces hiéroglyphes sonores. Il n'est pas étonnant que les musiciens populaires aient conservé leur statut d'idoles.

L'idole et son "grand style" est censé dépasser le lot commun par une vie libérée de toutes nos contraintes. "Sex and drugs and rock'n roll". On a oublié money, qui est le plus important, car c'est bien sûr cet hommage à la vie la plus bourgeoise qui constitue le fond d'une telle attitude. Le roman de Gilles Leroy raconte cette épopée truquée dès le départ, de la célébrité et de son commerce. Car tout se vole ici : "Tu sais, Bébé, on la vendra bien mieux ta nouvelle, si mon nom apparaît. Le patron du magazine y tient. Il offre une rallonge de cinq cents dollars si je signe avec toi". C'est Scott Fitzgerald qui pompe les oeuvres de Zelda. Et lui même se fera sucer ( dans tous les sens du terme ) par ce Lewis O'Connor alias Ernest Hemingway. Tout ça finira par l'écriture à la chaîne de scénarios hollywoodiens qui ne seront jamais tournés. 

Zelda vivait et voyait l'envers du décor. Mais elle n'a jamais été considéré par son mari comme une véritable artiste. L'aurait-elle été qu'il ne lui aurait pas laissé sa chance. Traitée comme une groupie elle avait juste le droit d'aller picoler backstage. On ne peut pas s'empêcher de penser au destin parallèle et plus proche de nous de Marianne Faithful qui fut la petite amie de Mick Jagger pendant quelques années. Le temps de plonger dans l'héroïne et de se faire dépecer. Il a fallu qu'elle menace les Stones d'un procès pour que les droits de "Sister Morphine" lui soit reversés. Une sister morphine qui lui finançait son héroïne lors des années d'addiction. C'est bien plus tard que son nom fut enfin crédité sur les enregistrements des Stones. 

Que reste-t-il de Fitzgerald alors au delà du bling-bling ? Qui croirait que Cioran eut pu s'intéresser à lui ? Ce n'est ni Gatsby, ni Tendre est la nuit qui l'intéresse. Ce n'est pas le succès, mais la cassure,  Crack Up : une série d'articles autobiographiques où Fitzgerald décrit sa faillite. Un texte qui semble démontrer que Fitzgerald n'était pas dupe de la comédie du succès et de la déchéance si communément jouée aujourd'hui. Gilles Leroy a écrit le Crack Up de Zelda.

Nous voilà bien loin de Sarkozy qui n'apparaît ne savoir que se vautrer dans le succès. Mais qui sait vraiment ? 

Commentaires

La qualité appelle la qualité.pour ma part, j'arrive ici par l'un de vos commentaires laissés chez Crackers.fr
Cela m'enchante de lire des choses qui nous sortent de notre médiocrité ambiante. A cet égard, votre article sur Benoît XVI est éclairant.
Cordialement,
Félûre.

Écrit par : Félûre | 14/11/2007

Merci Félûre.
Que vous arriviez de Crackers, avec ce nom, pour arriver sur un article qui conclut sur "Crack up", le testament de Francis Scott Fitzgerald, est une coïncidence poétique qui m'enchante.

On se reverra. A bientôt

Écrit par : René | 15/11/2007

Les commentaires sont fermés.