Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

03/05/2007

De l'efficacité : A vaincre sans péril... (1)

 

 ...on triomphe sans gloire.

medium_François_Jullien.jpgLà où Corneille ironise, le stratège chinois se réjouit en secret d'une victoire discrète. Et s'il a pu vaincre sans combattre il aura su être pleinenement efficace." C'était gagné d'avance comme on dit, une fois l'engagement conclu, et pour en réduire le mérite. Mais c'est justement décerner là, à son insu, le plus grand des éloges. C'est parce que le mérite est si complet que la réussite en paraît naturelle et qu'il passe donc inaperçu." . C'est une des leçons du "Traité de l'efficacité" de François Jullien. Voilà quelque temps que je remarque cet ouvrage parmi les listes de livres conseillés sur différents sites ou blogs. Ce qui me surprend plus c'est de le trouver en référence de technique de management. A le lire attentivement, j'y trouve une approche stimulante dans un certain nombre de domaines, mais ce n'est surement pas un modèle que je défendrais en ce qui concerne le gouvernement des hommes dans l'entreprise ou à l'échelle de la nation.


Construire un modèle, ou tirer partie du processus 

A l'occidentale, notre action est déterminée par un "modèle que nous avons conçu, que nous projetons sur le monde et dont nous faisons un plan à exécuter ; nous choisissons d'intervenir dans le monde et de donner forme à la réalité.". Le stratège chinois "est porté à concentrer son attention sur le cours des choses, tel qu'il s'y trouve engagé pour en déceler la cohérence et profiter de son évolution." Quand nous cherchons à agir sur le monde, la pensée et "l'action" chinoise cherche à lire une situation dont elle tirera partie pour profiter de son évolution. C'est ainsi qu'au lieu de lancer toutes ses forces dans une bataille meurtrière et risquée, le général chinois ne livrera cette bataille qu'avec la certitude de l'emporter. Et ce n'est certainement pas cette bataille qui aura créé la décision. Celle-ci a déjà construite en amont par une série d'adaptation au processus que l'on ne cherchera pas à violenter mais à déchiffrer. Il ne s'agit plus alors que de saisir l'occasion et remporter une victoire facile.

Parfois même, il n'y aura pas de bataille. Que l'on songe à la guerre du Vietnam qui fut perdue par les Etats-Unis plus que gagné par les Vietnamiens. Les Américains n'avaient plus la volonté de remporter cette guerre. Ils étaient minés de l'intérieur par une jeunesse et une opinion qui n'en voulaient plus. Ce n'est même pas une manipulation du camp adverse qui a créé cette défaite morale. Mais le commandement vietnamien a su tirer partie du cours des choses et attendre patiemment que l'ennemi s'épuise de lui-même, tout en évitant obstinément de livrer une bataille frontale qu'il aurait perdue à coup sûr.

Par cet exemple réussi, on voit que l'efficacité chinoise, ce non-agir n'est pas un renoncement ou un désintérêt pour le monde, mais une voie qui nous apprend comment s'y conduire pour réussir. Cette voie n'est pas une méthode à l'occidentale, c'est un chemin à suivre, qui existe déjà, qui n'est pas à tracer et qui nous mène inéluctablement au succès.

Y a-t-il eu manipulation de la jeunesse américaine ? Peut-être, mais dans ce cas celle-ci a été forcément discrète. Elle n'a fait que donner une coloration anti-guerre du Vietnam à un mouvement général de contestation qui portait en même temps bien d'autres aspirations.


Théorie du pouvoir absolu

Manipulation et persuasion, filet et secret, nous voilà à l'extrême pointe de la pensée chinoise de l'efficacité. Mais comme nous le rappelle François Jullien "dans ce désert d'humanité, toute subjectivité est exclue, ou plutôt elle est négative ; il y a bien une intimité de l'autre mais celle-ci n'est bonne qu'à être débusquée. On n'imagine pas par exemple, qu'elle puisse se livre d'elle-même, éprise qu'elle serait de sincérité ; on n'envisage même pas  que l'autre dise simplement ce qu'il pense. C'est pourquoi la parole est d'abord conçue comme un piège pour capter la parole de l'autre et qu'on ouvre ou qu'on ferme tour à tour pour le forcer à se dévoiler."

Cette pensée trouve son aboutissement dans une théorie du pouvoir absolu et "l'illusion entretenue par le peuple sur son propre intérêt : conduit par le désir des récompenses et la peur des châtiments, tout sujet croit suivre son profit personnel sans se rendre compte qu'il travaille seulement à conforter le pouvoir de son oppresseur."

"Si tout converge  sur le prince et le pousse en avant, le prince lui-même se tient discret, il a renoncé à toute préoccupation de gloire, il a même renoncé à sa propre individualité. En parfait maniplulateur, il se dissout dans sa manipulation ; et à traiter les autres en automates, lui aussi devient un automate."


Chine USA

Que faire de cette pensée dans notre monde moderne ? Sans porter de jugements de valeur, quand on parle d'efficacité, on est bien en droit de s'intéresser aux résultats.


Des Etats-Unis, les vaincus du Vietnam, on souligne aussi, souvent avec envie, comment ils ont su tirer partie d'une géographie favorable. Un espace immense et pas de voisins qui puissent les menacer sérieusement. Ce n'est pas le Mexique qui fut obligé de céder les régions comprises entre le Texas et la Californie, ni encore moins le Canada qui faillit être privé d'ouverture sur l'Océan Pacifique qui auraient pu menacer son hégémonie sur le continent Nord-Américain. Les Américains ont ainsi pu consacrer toutes leurs forces au développement de leur territoire sans, comme nous européens, disperser leur forces par des guerres fratricides ou par la conquête d'empires éphémères.


L'analogie est frappante avec la Chine. Comme les Etats-Unis, les Chinois ont disposé, depuis des siècles, d'un territoire immense sans voisins qui puissent les concurrencer. Seuls envahisseurs, les Mongols s'assimilèrent aussi vite que les Vikings chez nous. Kubilai Khan que rencontrait Marco Polo était le petit fils de Gengis Khan le grand conquérant, ce n'était déjà plus un mongol, mais un empereur chinois. Avec ces atouts géographiques, une population nombreuse et habile, on ne peut qu'être frappé par l'inefficcacité chinoise. Le bilan final est désastreux. Après les traités inégaux, imposés par les occidentaux,  la Chine subira l'humiliation d'être envahi, ravagé, violé par le Japon ; un pays 25 fois plus petit et 10 fois moins peuplé. On ne peut pas aller beaucoup plus loin dans le désastre et dans l'échec. 

C'est que l'efficacité dont on parle est entièrement tourné vers elle-même et la conquête ou le maintien d'une position de pouvoir, sans volonté aucune d'influence sur le réel. A force d'attendre le moment favorable, celui-ci ne vient jamais et le chasseur à l'affût s'endort pour sa sieste. On suppose aussi et sans en déterminer la cause ni en prouver l'existence, un cours des choses, l'inéluctabilité d'un processus, dont il faut tirer partie. En ce qui concerne l'action on ne voit pas comment celle-ci pourrait être autonome par rapport aux différents acteurs. Quand ceux-ci ne sont plus que des spectateurs, attentifs dans le meilleur des cas, l'action s'arrête et il ne se passe plus rien. Avec tous ses atouts la Chine s'est finalement transformée en un Royaume de l'immobile. En tous cas elle est tombée dans le piège de sa pensée.

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Tant qu'à évoquer le vieux Corneille, et cette comparaison rabâchée entre les hommes tels qu'ils sont et les hommes tels qu'ils devraient être, on trouvera facilement des généraux pour s'écarter des périls, il y en aura moins pour dédaigner la gloire. A force d'analyser, de s'informer et d'attendre le moment propice, on finit par ne plus agir. Tel qui se voyait comme un tigre tapi dans les broussailles prêt à bondir au moment opportun, s'endort au soleil comme un lion paresseux.


En France et dans l'entreprise

Il est étonnant de voir comment ce traité de l'efficacité a pu prendre place parmi ceux qui s'intéressent aux techniques de management. Tout y est contraire à l'action, au mouvement, à la croissance, au business plan. Il n'y est question que de luttes de pouvoir dans un environnement de courtisans qui rêvent de se ménager la meilleure place dans un système qu'il ne s'agit surtout pas de chercher à améliorer.

Facile de voir comme notre ancien Président défend cette vision chinoise d'une société fragile et complexe dont il faut respecter les équilibres et que l'on ne peut réformer que par petites touches prudentes. L'exemple français montre aussi comment cette pensée sert trop souvent d'excuse à l'immobilisme paresseux au service des avantages acquis.

Facile aussi de voir à l'oeuvre cette efficacité dans le monde de l'entreprise. Quand tel poste a déjà été pourvu par des manoeuvres de couloir avant que l'annonce officielle de son ouverture ne fasse concourir quelques naïfs mal informés. Ils sont reçus poliment et aggravent leur cas en croyant toujours en leur chance quand la promotion a déjà été discutée entre initiés. Ceux-là n'auront effectivement pas à combattre, puisqu'ils ont déjà gagné la bataille sans la disputer. Mais où est cette politique qui devrait s'intéresser au bien commun ? Non c'est bien la politique dans l'entreprise où l'énergie des dirigeants et de ceux qui aspirent à l'être est entièrement consacré à la conquête et la distribution des postes.


Que faire de cette pensée où tout serait à rejeter ? Je propose de regarder demain quels sont les domaines où nous pouvons au contraire tirer partie de la leçon chinoise.




Les commentaires sont fermés.