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06/04/2007

Faire aimer lire

medium_Dantzig.jpgVous me lirez tous les soirs un article dans  Le dictionnaire égoïste de la littérature française.

Ca commence par les adverbes et les adjectifs. Sujet verbe complément, voilà la phrase idéale. Le français , c'est le verbe. Il soutient toute la phrase sans besoin de rajouter des béquilles en forme d'adjectif ou d'adverbe. Ah, les adverbes en ment, interdit. J'eus l'audace de demander pourquoi l'on ne devait pas utiliser ces adverbes puisqu'ils appartenaient à la langue.  Ce sont les règles du style, et c'est tout ce que mon prof de Français a pu répondre. L'auteur de notre dictionnaire, Charles Dantzig, défend cette règle. C'est aussitôt pour nous citer des écrivains qui la violent avec bonheur. Connaissez des règles, respectez les si vous voulez, et si vous les enfreignez, sachez le faire avec talent.

900 pages plus loin, Voltaire. Qui lit Voltaire à part les lycéens ? Dantzig défend Voltaire, il veut nous le faire aimer, et il y parvient. On ne juge Voltaire que sur 5% de son oeuvre. Quelques contes, un peu de correspondance, "Le siècle de Lous XIV" peut-être, et c'est tout. Avec Charles Dantzig, on a envie d'essayer le reste. Instinctivement, je n'aime pas Voltaire. Trop malin, trop rusé, trop facile, trop riche. C'est l'homme qui s'en tire toujours, il tient sa liberté de son argent, c'est tellement plus simple de ne rien devoir à personne. Et pourtant, après la bataille, il écrit "Le poème de Fontenoy", le déclame devant le Roi et conclut : "Trajan est-il content ? " Louis XV en Trajan ! On dirait du Jack Lang ! On ne demandait pas à Louis XV de gagner les batailles, il y a des généraux pour ça, mais d'être un peu Roi. Il aurait dû prendre exemple sur son arrière-grand-père Louis XIV qui savait y faire avec les écrivains. Voyez comment il fit de Racine  son historiographe et son adorateur. On raconte que Racine ne se remit jamais de la gaffe qu'il fit en se moquant de Scarron devant le Roi. Scarron, le premier mari de Mme de Maintenon ! Louis XIV lui tourna le dos, et le pauvre Racine mourut de dépit quelques mois plus tard sans avoir jamais pu revoir le Roi.

medium_250px-Buste_de_Voltaire.jpgAvec Voltaire, Lous XV avait un historiographe qui valait bien Racine et Boileau, et aussi bon courtisan. Sa gloire était assurée. Mais non, il était tellement bête. Il se crut obliger de l'exiler. C'est Voltaire, qui désormais sera le Roi d'Europe à sa cour de Ferney. La France n'aura plus de grands Rois, ils étaient partis à l'Est avec un Frédéric II qui saura manoeuvrer Voltaire à son avantage.

Alors que reste-t-il ? L'affaire Calas , il y en eut 10 autres, et Voltaire était toujours là pour combattre l'injustice. Je viens de redécouvrir ce passage du Traité sur la Tolérance :

« Il ne faut pas un grand art, une éloquence bien recherchée, pour prouver que des chrétiens doivent se tolérer les uns les autres. Je vais plus loin je vous dis qu’il faut regarder tous les hommes comme nos frères. Quoi ! mon frère le Turc ? mon frère le Chinois ? le Juif ? le Siamois ? Oui, sans doute ; ne sommes-nous pas tous enfants du même père, et créatures du même Dieu ? »

Que me reste-t-il de Voltaire après avoir tout oublié ? Les souvenirs scolaires : Candide, "il faut cultiver son propre jardin". Plus tard un jugement moral, trop rapide. Oublions les devoirs de classe et les préjugés. Après l'article de Charles Dantzig, je ne doute plus qu'il mérite d'être vraiment lu.

Entre les adverbes et Voltaire, on peut s'arrêter à la station Paul Morand. Je n'ai rien lu de lui. Si Voltaire m'agaçait, Paul Morand me révulse. Comment peut-on ouvrir un livre de cet ignoble combinard antisémite. Il n'a jamais pensé qu'à sa fortune (c'était celle de sa femme), et d'ailleurs Charles Dantzig ne nous cache rien de ses bassesses. Il réussit quand même à me donner envie d'en essayer quelques pages.

Charles Dantzig nous attire vers ceux qu'il aime, et je ne serai pas détourné de mes goûts par des jugements contraires au mien. Il n'aime pas les surréalistes. André Breton est traité de fils de gendarme qui fit honneur à son père. Pas une ligne sur Eluard ni sur René Char. Ca ne m'empêchera pas de continuer à les lire. Il met Proust au sommet mais est conscient que c'est un goût d'époque qui ne durera sans doute pas. C'est la première fois que l'on compare "La recherche du temps perdu" à L'astrée. C'est exactement ça. Pour moi Proust est totalement illisible, c'est un monde aussi étranger que cette histoire de berger au XVIIème siècle.

Quelle importance ? La France est le seul pays où l'on s'interroge sur ce qu'il FAUT aimer. Dantzig aime beaucoup sans s'occuper des réputations. Baudelaire, Montaigne, Rimbaud sont maltraités. Il a bien le droit. Quand il aime, on a envie d'aimer avec lui. Quand il n'aime pas, on aime quand même. Quel plus beau compliment peut-on faire à un critique. Mais ce n'est pas un critique, c'est un écrivain.  "Hercule vécut au XIXème siècle sous le nom de Balzac", "Les romans de François Mauriac, au tableau !" Ah, il sait introduire. Et conclure. Mais justement c'est un des secrets de métier qu'il nous donne au passage. Ecrivez, puis ôtez les deux extrémités. On doit rentrer et sortir sans vestibule.

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