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18/01/2007

Heidegger et les Justes de France

Voilà le genre de rapprochement qui va en exaspérer beaucoup. C'est l'actualité qui le fait pour moi dans ce Figaro du 18 janvier, et les deux événements comme les deux articles m'ont frappé par leur parution le même jour. Jacques Chirac rend hommage aux Justes de France. Ce sont ces hommes et ces femmes qui ont sauvé des Juifs de la déportation et de la mort. Une plaque est dévoilée au Panthéon pour leur rendre hommage. Chacun connait l'histoire du village du Chambon sur Lignon dont toute la population se ligua pour cacher et sauver plusieurs milliers de Juifs.

medium_planque-chambon.jpg

Frédéric Salat-Baroux, le secrétaire général de l'Élysée déclare : « Dans les moments les plus effroyables de l'histoire de France, l'État s'est effondré, les élites se sont effondrées, mais la Nation française, dans ce qu'elle a de plus profond, a été là ».  Opposition trop facile et caricaturale entre une élite qui aurait failli et une France profonde qui serait restée fidèle à ses valeurs. On sait bien que la trahison, la collaboration, l'indifférence, la résistance passive et l'héroïsme ont été partagés par toutes les couches sociales et intellectuelles sans qu'on puisse accuser ou glorifier l'une d'entre elles.

 

 

 

C'est bien ce même 18 janvier que le Figaro Littéraire titre sur la parution de "Heidegger à plus forte raison" sous lamedium_heidegger.2.jpg direction de François Fédier. Cet ouvrage répond à Emmanuel Faye qui n'accusait plus seulement Heidegger d'aveuglement, voire de complicité avec le nazisme, mais carrément d'avoir introduit le nazisme dans la philosophie. La polémique des philosophes ne porte plus que sur le niveau et la durée de l'engagement d'Heidegger avec le nazisme. On pourrait se désintéresser de cette polémique de philosophes, qui n'intéresserait qu'eux-mêmes.

Mais quand dans ce même Figaro,  Rémi Brague déclare à propos de ces polémiques : "Elles profitent à tout le monde, et pas seulement aux éditeurs et journalistes. Aux auteurs : quand on est incapable d'écrire une oeuvre, on peut toujours attaquer Heidegger. Aux lecteurs : une fois un penseur discrédité, on peut s'épargner la peine de l'étudier et de s'exposer aux questions cruciales qu'il pose."

En tant que lecteur, je me pose effectivement la question de l'étude. Même si je les déteste tous les deux, je peux comprendre que l'on apprécie, comme écrivain, un Paul Morand ou même un Céline. Mais ils sont romanciers et on ne leur demande pas autre chose qu'un art qui s'appuie sur le réel, mais ne le décrit pas et surtout ne prescrit rien. Pour Heidegger, j'en suis resté à une conception de la philosophie qui ne soit pas qu'une scolastique en tant que science du commentaire coupé du réel. Autrement dit, j'attends de la philosophie une aide pour " penser sa vie et vivre sa pensée ". C'est la définition d'André Comte-Sponville reprise par Luc Ferry dans son ouvrage "Qu'est-ce qu'une vie réussie". Je sais bien que ces deux là sont accusés de trop bien vendre une philosophie vulgarisée. C'est surtout un retour à une tradition d'une philosophie qui soit "aussi praticable, au sens fort du terme : susceptible de donner lieu à des directives réelles dans la conduite de sa vie".


 

Dans cette optique, comment comprendre qu'un des plus grands philosophes du XXème siècle puisse garder ce titre et ce prestige ? Au minimum, il n'a rien vu et rien compris au cataclysme qui s'abattait sur son propre pays. Dans le pire des cas, sa pensée est compatible ou consubstantielle au nazisme. Dans tous les cas, sa conduite et sa pensée le disqualifie complètement en tant qu'aide à penser sa vie. Pour répondre à Rémi Brague, en tant que lecteur, je n'ai pas le temps ni l'envie de m'exposer aux questions cruciales qu'il poserait, quand sa réponse au nazisme a été aussi terrifiante de bêtise ou plus probablement de consentement.

Je doute qu'on ait lu Heidegger au Chambon sur Lignon. Le rapprochement est trop facile, mais c'est l'actualité qui l'impose. On n'en déduira pas bêtement les mêmes conclusions que Monsieur Salat-Baroux. Il suffira de rappeler le nom de Jean Cavaillès. La plus haute culture est compatible avec l'héroïsme, mais elle l'est aussi avec l'ignominie.

Ce constat-là étant fait, je n'ai pas connaissance que les philosophes se soient VRAIMENT attaqués à ce problème. Il y a pourtant urgence. 

Commentaires

je découvre tes talents avec Lorraine et Jean-Guillaume, nous sommes epoustouflés!!!!
A bientot.

Écrit par : Bon Mamie | 21/01/2007

L'histoire des compromissions des philosophes avec les dictatures et les systèmes totalitaires n'est pas nouvelle. Celles des écrivains et artistes non plus. Aristote (comme macédonien) était considéré comme un traître, Sénèque a été le philosophe de Néron, même si Néron a pété les plombs après la disgrâce du philosophe, Hegel l'allemand a applaudi Napoléon etc... Certains ont bien accusé Nietszche d'avoir anticipé l'image du surhomme, alors que le surhomme de Nietzsche n'a pas grand chose à voir avec l'aryen de Hitler. J'ai même eu un prof qui estimait que la République de Platon anticipait le régime stalinien... Et les débats autour de Marx dans sa responsabilité par rapport à Lénine, Staline au système soviétique, n'ont pas fini...
Le cas d'Heidegger est particulier. Heidegger était-il le philosophe officiel du nazisme, comme ont voulu le montrer Fargas ou Glucksmann ? C'est possible ! "L'Être et le temps" reste une oeuvre de philosophie majeure, et si elle porte les germes du nazisme, on peut voir au-delà. Il est possible qu'Heidegger, emporté par sa cohérence et son anti-judéo-christianisme, ait pensé que le nazisme symbolisait le retour aux anciens qu'il préconisait.
Non ce qu'il y a de grave chez Heidegger, c'est qu'il a survécu 25 ans à la chute du nazisme... et qu'il n'en ait pas dit un mot (ni sur le régime en tant que tel, ni sur sa responsabilité). Il a écrit de belles choses sur l'impact de la bombe atomique, sur le danger d'une société technocratique etc... mais rien rien rien sur le nazisme et sur la Shoah.
De la part d'un philosophe, la négation de la mémoire et d'une expérience aussi abjecte est quelque chose d'inadmissible. Bien d'autres philosophes ont été bien plus lucides que lui : Feyerabend par exemple... En ce sens, je suis, comme toi René, soupçonneux à l'égard non seulement de l'homme, mais aussi de sa philosophie.

Écrit par : Nicorazon | 28/01/2007

Le problème est bien dans ta phrase : "L'Être et le temps" reste une oeuvre de philosophie majeure", puis plus lojn "De la part d'un philosophe, la négation de la mémoire et d'une expérience aussi abjecte est quelque chose d'inadmissible".

Ma question n'est pas sur l'admissibilité mais bien: Comment est-ce possible ? La coexistence possible de la plus haute culture et de cette abjection (voir les Bienveillantes et les multiples exemples "à la" Eichmann) est une remise en cause radicale de la notion et de la valeur de la culture. On se contente de la constater, ou de l'admettre, mais pas de la penser

Écrit par : René | 31/01/2007

C'est vrai, tu as raison. Est-ce possible et comment est-ce possible ? Je me pose cette question depuis longtemps. Aujourd'hui, je refuse, comme toi je pense, de laisser la pensée démissionner : les premiers intéressés, les penseurs juifs, nous ont redonné des leçons de vie : j'aime Jonas, Scholem, Morin, Arendt à cause de cela, chacun avec leur visage propre. Ils réveillent l'audace de la pensée. La définition de Comte-Sponville "penser sa vie et vivre sa pensée" est sympa. Je la corrigerai en disant "pensée la vie, et vivre la pensée", car aujourd'hui je suis incapable d'imaginer que je n'appartiens pas à une aventure de l'Esprit et de la Vie, de l'Etre même... plus large que ma pensée et la vie, même avec ses monstruosités. Ce serait dommage que la philosophie s'effondre dans une simple sagesse et une éthique... Ou alors, elle n'a plus rien à dire d'intéressant. Comme dit Teilhard : "on ne pourra jamais empêcher l'homme de tout expérimenter !".
A propos, avons-nous la bonne méthode ou les bons outils pour la penser, la culture et la coexistence dont tu parles ? C'est mon dada depuis des décennies... La philosophie a-t-elle encore une place comme synthèse de la culture, coupée de l'art, de la musique, des religions, des sciences, de la vie, des femmes, des enfants, du corps, de la biosphère, du silence, des chants d'oiseaux...? J'ai tendance, personnellement, après avoir lu un peu ou beaucoup de philo, de basculer vers les poètes et les mystiques (François d'Assise, les kabbalistes, la théologie apophatique...), les 'expérimentants", ou de lire les pages d'une bonne encyclopédie scientifique, d'écouter (de jouer) du Debussy ou du Bach, ou même de relire Nietzsche ! Ou aussi de dormir ou de me promener. Pourquoi ? Je ne sais pas. Ou plutôt si, je le devine : le silence et les autres langages recouvrent les mots et les choses. Pour avoir (trop) fréquenté des profs de philo en fac et ailleurs, j'ai fini par me replier là où je crois sentir battre le coeur du monde. Cela ne change peut-être rien à l'interrogation sur la culture (et sur la politique) et sur ses contradictions (globalement), mais sans doute beaucoup de choses dans le domaine de la vérité.
A bientôt. En totue amitié. Nicolas

Écrit par : Nicorazon | 01/02/2007

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