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08/10/2006

Revel et Aron

"Pour Jean-François Revel "

C'est le titre du livre que Pierre Boncenne consacre à l'un de mes maîtres. Angelo Rinaldi lui consacre un bel article dans Marianne. J'ai lu Jean-François Revel pendant ses années à l'Express. Le journal qu'il fit lorsqu'il en était le directeur n'a jamais été égalé. C'était à la fin des années Giscard, et donc la fin des années 70. Le quatuor d'éditorialistes était formé par lui-même, Raymond Aron, Max Gallo et Olivier Todd. Je ne crois pas que l'on ait jamais retrouvé une telle force de frappe intellectuelle et journalistique depuis ces années 70 à l'Express.

Revel et Aron



On a souvent comparé le rôle respectif de Jean-François Revel et de Raymond Aron. Leurs livres de mémoire respectifs les révèlent bien. Leur parcours sont presque identiques. Normale Supérieure et l'agrégation de Philosophie. Jean-François Revel est un un bien meilleur écrivain. Revel raconte la préparation au concours d'entrée, et comment, il lui a fallu "s'immerger dans Homère, s'en imprégner, le pratiquer de longues heures d'affilée au point de l'intérioriser jusqu'à la métempsychose". Aron préparât aussi ce concours, il ne dit rien de ses efforts. Peut-être n'en fit-il pas. Tout au long de l'écriture  de ses mémoires , un pavé de plus de 800 pages, Aron accomplit l'exploit de ne jamais parler de lui-même. On saura tout sur ses articles, ses livres, les combats intellectuels courageux qu'il aura mené. Rien sur lui-même. Et pourtant, quand il se laisse aller, il peut très bien nous toucher. Ainsi, pour décrire la fin des années 30 et l'avant-guerre, qui furent aussi les premières années de son mariage, il trouve cette formule : "Bonheur de l'homme et désespoir du citoyen". Aron est assez discret sur ses années de guerre qu'il a passé pour la plus grande partie à Londres. Qui d'autre que Raymond Aron pouvait lire « Sein und Zeit », en version originale, en Angleterre pendant l'été 1940? Il écrivait aussi dans « La France Libre » qui n'était certes pas l'organe officiel du Général de Gaulle, mais plutôt l'expression de Français qui n'acceptaient pas le Pétainisme tout en se méfiant du Général. Aron comme Revel n'ont pas été gaullistes. Le romantisme, et la vision de l'histoire comme épopée, du Général, leur échappaient complètement.

 

Kant est-il poète?

Mes années scolaires et universitaires furent un désert. Il n'y a aucun professeur dont je puisse me souvenir et qui m'ait appris quelque chose. Je me considère comme un autodidacte. Revel et Aron furent donc mes  profs. Aron raconte qu'il passât une année entière à Normale Sup à lire et méditer les 3 critiques de Kant. Une fois cette épreuve passée, pendant longtemps il mesurait la difficulté d'un livre, par comparaison avec La critique de la raison pure. Qu'un esprit aussi aiguisé, et qui prouvât son génie par la suite, ait pu autant peiné à la lecture de ce monument m'a donné le courage de m'y attaquer. Je suis assez fier de pouvoir dire que je le finirai bientôt. Non, je n'ajouterai pas ici un commentaire supplémentaire à cette oeuvre. Je veux seulement témoigner, moi aussi, que rien ne vaut la lecture de  l'original, et que tous les commentaires du monde ne remplacent pas cet effort, de faire les choses, et de penser, par soi-même.

On ne peut pas dire que Kant ait cherché à aérer sa démonstration par des images ou des comparaisons. Le sujet ne s'y prête pas, à chercher les conditions "a priori" de notre savoir. Et pourtant, lui aussi, quand il veut, peut être poète comme ce célèbre passage de la colombe:

« La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, elle fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle réussirait bien mieux encore dans le vide. C’est justement ainsi que Platon quitta le monde sensible parce que ce monde oppose à l’entendement trop d’obstacles divers, et se risqua au-delà de ce monde, sur les ailes des idées, dans le vide de l’entendement pur. "

Cette métaphore de la colombe, et le bonheur de l'homme Raymond Aron, auraient pu figurer dans "Une anthologie de la poésie française" que fit paraître Jean-François Revel. Ils n'y sont pas. Cela n'aurait pas fait peur à Jean-François qui se moquait bien des conformismes. Dans cette anthologie, pas d'Aragon ni de Claudel. On ne s'en plaindra pas. Pas de Corneille, je le déplore.

Revel écrivit aussi un « Sur Proust » qui ne m'a toujours pas convaincu de l'intérêt de cet écrivain. Je tente, sans conviction, de m'intéresser périodiquement aux aventures des duchesses du Boulevatrd Saint Germain. J'ai le regret d'affirmer que leurs états d'âme me sont totalement indifférents.

De Revel à René Char

En tous cas, avec d'autres, et dans cette anthologie de la poésie française, Revel me fit découvrir René Char et « La lettre hors commerce » adressée à André Breton, avec cette phrase :"Que l'homme se débrouille avec les nombres que les dés lui ont consentis". Pour se débrouiller, René Char nous affirme que "N'étant jamais définitivement modelé, l'homme est receleur de son contraire" . N'y a t-il pas là des mots d'espoir définitifs, face aux affirmations imbéciles et désespérées qui proclament que tout se joue avant 6 ans.

 

Où l'on rencontre à nouveau Heideggerr

Ainsi donc, Aron lisait « Sein und Zeit », au son des bombardements allemands. Il ne dit pas, dans ses mémoires, ce qu'il en a pensé. Etrangement, René Char et Heidegger se rencontrèrent dans les années 50, par l'intermédiaire de Jean Baufret. Heideggerr cherchait-il un certificat d'anti-nazisme auprès du résistant René Char? Ils partageaient l'admiration des anciens grecs et des pré-socratiques, en particulier d'Héraclite. L'un comme l'autre cherchait à se dégager de la philosophie classique, jusqu'à la destruction de celle-ci.  La destruction étant à prendre ici au sens de Char : « Si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux ».

 

Revel, lui, « fut l'un des premiers à flairer le fumet de nazisme s'élevant du brouet heideggérien». Je n'ai pas suffisamment d'éléments pour trancher sur la polémique concernant Heidegger et sa complicité, voire plus, avec le nazisme. Pour être optimiste, on postulera que, pendant ces jours de rencontre avec René Char, Heidegger était « receleur de son contraire ».

 


Exercices d'admiration

Revel et Aron ont eu beaucoup plus d'importance que ces quelques souvenirs personnels. Je tenais cependant à inaugurer une rubrique « Exercices d'admiration » dont je dois le titre à Cioran. Ce qu'ils furent pour moi est anecdotique au regard de leur essentielle qualité. Dans les années de plomb du conformisme communiste, ils furent parmi les seuls à oser braver le politiquement correct de l'époque. Au delà de leur talent intellectuel, c'est ce courage que je voudrais célébrer et faire partager en terminant par cette exhortation sans doute un peu plus connue (de René Char encore) « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront. »

 

 


 

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