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08/12/2016

Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée

Ou comment l'on passe d'une délicieuse fantaisie de Musset aux épaisses caricatures d'aujourd'hui entre ouverture et fermeture.

Car, pour en revenir à un débat qui a agité la France, le mariage pour tous et sa manif associée, le principal argument des partisans du mariage pour tous est que l’ouverture d’un droit, d’une liberté n’enlève rien à ceux qui l’ont déjà. Pourquoi protestez-vous disent-ils, ça ne change rien pour vous. Vous pouvez toujours vous marier entre mari et femme, vous le restez sans changement si vous l’êtes déjà. Qu’est-ce que ça peut vous faire si deux hommes ou deux femmes obtiennent le droit de se marier comme vous ? Ça ne vous enlève rien et d’ailleurs ça renforce l’institution du mariage en l’ouvrant à d’autres catégories. Vous masquez votre homophobie par des semblants d’argument anthropologiques (un papa et une maman).

On retrouve le même type de débat à propos  de l’immigration. Mais qu’est-ce que ça peut vous faire si des immigrés viennent s’installer en France, deviennent Français ? Vous le restez, sans aucun changement et d’autres le deviennent. Et alors ?

Et maintenant, supposons que l’on ouvre la profession de médecin à des étudiants en kinésithérapie, à des infirmières. Que l’on accorde le titre d’inspecteur des finances à tout énarque, pas seulement à ceux qui sortent « dans la botte ». On s’accorderait à dire que ça dévalorise le titre de médecin comme la qualification d’inspecteur des finances. Il est vrai que l’on prend ici comme exemple, des qualifications données sur un critère de classement, ou de réussite à un examen, dont chacun s’accorde à dire qu’ils conditionnent la validité du titre. Ce ne serait pas comparable à la question du mariage ou de la nationalité qui concernent des hommes égaux en droit du fait même de leur qualité d’homme. Ce n’est certes pas directement comparable, mais illustre bien le fait que tout groupe, toute institution ne définit pas seulement par sa définition mais aussi par ses membres. Dans tout groupe organisé il y a des conditions d’accès, et les changer modifie la nature du groupe. On ne doit donc pas s’étonner ni se scandaliser, si l’ouverture du mariage à tous a fait réagir des membres de cette institution qui estiment qu’elle en est changée, y compris pour ceux qui étaient déjà mariés dans la forme traditionnelle.

Il y a là deux formes de pensée où l’on reconnait facilement des clivages politiques traditionnellement attachés à la gauche et à la droite, mais en fait plus exactement, ce qui sépare les libéraux des conservateurs. Les libéraux considèrent que, par principe, l’ouverture est meilleure. Tout doit être fait pour faciliter les échanges comme source d’enrichissement mutuel. Tout doit être fait contre le protectionnisme et le repli sur soi. Deux termes que l’on retrouve sans cesse dans les discours de François Hollande. C’est donc la défense de l’Europe à tout prix, contre la nation, taxée de nationalisme, ou contre la protection de l’économie taxée de protectionnisme.

Il est clair que cette ouverture pour tous atteint, paradoxalement, ses limites, ses frontières. Car une ouverture incontrôlée finit par détruire la définition du groupe, son identité. À force de se remplir, on ne sait plus ce qui le définit. La disparité des membres se traduit par le vide de ce qui définit le groupe. Quand tout le monde peut rentrer dans un club, il n’a plus lieu d’être, quand plus rien ne le distingue. On ne peut pas se contenter du contenant sans se préoccuper du contenu.

Caricature dira-t-on. En effet, tout comme il est caricatural de rabaisser les défenseurs d’une certaine continuité à la France racornie, moisie, et pourquoi pas, nauséabonde, on ne peut pas non plus dire que les partisans de l’ouverture veulent dissoudre toutes les institutions dans un ensemble informe.

Néanmoins, ouverture, accueil et tolérance étant unanimement considérés comme des notions positives, le simplisme du débat fait que ceux qui y mettent des nuances sont aussitôt soupçonnés, puis vite accusés de fermeture, de repli et d’intolérance.

 

14/09/2016

Une affaire Hannah Arendt ?

C’est le titre qui m’a fait acheter le dernier numéro du Point. Normalement je n’achète plus ce torchon, l’éditorial imbécile de Franz-Olivier Giesbert, les délires « libéraux » de Pierre-Antoine Delhommais quand ce n’est pas Nicolas Baverez. Malgré le marronnier du « spécial vins », j’ai donc acheté ce numéro pour Hannah Arendt. D’ailleurs, pour une fois, Giesbert n’est pas stupide, en un éditorial qui défend la cause kurde, une fois de plus cocue de l’histoire en train de se jouer au Moyen Orient.

Revenons à Hannah Arendt. Qu’est-ce que cette affaire ? Emmanuel Faye, spécialiste du dévoilement nazie de la philosophie de Heidegger, s’en prend maintenant à Hannah Arendt, dont nul n’ignore qu’elle a été son élève et sa maîtresse. 500 pages d’un gros pavé intitulé « Arendt et Heidegger : Extermination nazie et destruction de la pensée » (rien que ça !). Et quatre points sensibles, titre le Point.

Le rôle des romantiques allemands dans la genèse de l’antisémitisme nazi. À la fin des années 30 Arendt écrit : « Les théories romantiques de l’Etat fournirent le sol nourricier de toute l’idéologie antisémite ». En 1951, elle fait volte-face : « On a accusé le romantisme politique d’avoir inventé la pensée raciale. La contribution directe du romantisme au développement de la pensée raciale est presque négligeable. » Elle a donc changé sur ce point. Qu’y a-t-il de répréhensible ? Il s’agit là d’interprétation historique sur les conséquences d’un courant de pensée. On ne voit pas en quoi avoir vu un rôle fondateur dans le romantisme allemand, pour ensuite le nier, a quoi que ce soit de scandaleux.

Deuxième point : Arendt ne contente pas de critiquer les droits de l’homme, il lui arrive d’en saper les fondements, nous dit l'article du Point : « Les hommes sont inégaux en fonction de leur origine naturelle, de leurs organisations différentes et leur destin historique » Constater que les hommes sont inégaux est juste une évidence. Nous ne naissons pas avec le même capital biologique, dans un même pays, ni une même culture. Rien dans cette constatation d’évidence ne permet pour autant de nier l’égale dignité des hommes. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, mais non pas en capacité, ni en destin personnel ou collectif.

Troisième point : Arendt a écrit une biographie de Rahel Varnhagen, juive qui doit récuser sa judéité pour s’intégrer. Elle écrit alors : « on ne peut s’assimiler qu’en s’assimilant à l’antisémitisme ». Venant de la part d’une juive, c’est bien étrange. Mais, une fois encore, en quoi cela constitue-t-il une « affaire » ?

Enfin, ce qui constitue sans doute l’essentiel du livre, l’influence de Heidegger sur Arendt, les jugements d’Arendt sur le nazisme. Arendt se réfère de manière suivie à Heidegger, Carl Schmitt, Arnold Gehlen. Sans doute, mais depuis quand savons-nous qu’ils ont été proches, voire partisans, peut-être complices du nazisme ? Du vivant de Hannah Arendt, on ne discutait pas Heidegger sous cet angle-là. Il était et il est encore considéré par certains comme un des plus grands philosophes du siècle et même de toute la philosophie. C’est faire un procès anachronique de reprocher à Hannah Arendt de ne pas avoir vu en Heidegger un philosophe flirtant dangereusement avec le nazisme. Aujourd’hui encore, cette proximité pose bien des questions sur sa philosophie. Faut-il la rejeter en bloc du fait de cette connivence ou reste-t-elle un moment de la pensée à méditer malgré cela ? Cette question se pose encore aujourd’hui. Elle ne se posait même pas à l’époque où écrivait Hannah Arendt. Peut-on lui reprocher de n’y avoir pas réfléchi ? De même manière, comment lui reprocher un texte écrit en 1946 sur les camps d’extermination nazis où elle décrit la déshumanisation absolue des camps, des victimes comme des bourreaux : « Et il y eut bien des cas où ceux qui infligeaient les souffrances un jour devenaient le lendemain à leur tour des victimes ». Et Roger-Pol Droit qui écrit l’article du Point accuse alors Arendt de rendre tortionnaires et victimes indistincts et même interchangeables. Ce n’est pas ce que je lis dans ce court extrait, et il faudrait avoir un texte plus complet pour en juger. On peut néanmoins avoir suffisamment d’égards pour penser que Hannah Arendt n’aurait jamais pu mettre sur le même plan tortionnaires et victimes. Que les deux soient pris dans un tourbillon inhumain apparaît plutôt comme un truisme, et ce n’est pas les rendre indistincts que de penser qu’ils avaient perdu chacun, presque toute humanité, les uns comme victimes, les autres comme bourreaux. Quoi qu’il en soit, il s’agit là encore d’un procès anachronique. On ne pense pas les camps d’extermination en 2016 comme en 1946. Les témoignages, les études historiques, ont changé notre regard. Que diront nos successeurs en 2100 de nos écrits sur cette période tragique ?

12/08/2016

Jean d'Ormesson, Raymond Aron et Mitterrand (en passant par Chardonne)

Chez des amis, je parcourais le livre de Jean d’Ormesson « Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ». Il y prétend que ce ne sont pas des mémoires qu’il n’écrira jamais. On se demande ce que c’est, alors. Peu importe après tout. Ça se lit en diagonale sur la plage ou sur le bord d’une piscine. Ce qui m’a amusé dans ce livre est que le complexe a l’air toujours présent à 90 ans passés. Un complexe d’infériorité intellectuelle qui transpire dans deux épisodes de sa vie.

Étudiant pendant la guerre, il raconte son initiation à la philosophie. En terminale, un de ses devoirs. Le professeur commence à rendre les copies en commençant par la meilleure. Ce n’est pas lui. On descend dans les notes, et toujours pas son devoir. Le professeur avait prévu son petit effet. Il termine par le dernier devoir. Il n’est pas bon ni médiocre, ni mauvais ; il est exceptionnel, et c’est celui de Jean d’Ormesson, qui en garde une telle fierté qu’il n’hésite pas à le raconter après tant d’années. Après le Bac, il prétend ne pas savoir quoi faire, et avoir découvert l’existence de l’École Normale dans la saga de Martin du Gard, un des fils Thibaud intègre la prestigieuse école (second, son père le fustige de n’être pas premier). C’est évidemment inventé. Dans son milieu cultivé, après un bac littéraire, il connaissait forcément cette institution. Sa coquetterie veut nous faire croire qu’il l’a préparé par hasard, et qu’il y est rentré par chance. Le voilà à Normale Sup. Il n’y fait rien, ce qu’on croira plus facilement, et passe ses journées au cinéma. Malgré tout, dans cet établissement, on se doit de passer une agrégation. Althusser est le caïman. Ils n’ont pas grand’chose de commun, mais le jeune d’Ormesson l’admire et Althusser l’aime bien. Il se demande quelle matière choisir. Apparemment, il ne s’agit que de ça puisqu’il se sent capable de la passer sur n’importe quelle matière : histoire, français, grammaire, latin ou grec. C’est que qu’Althusser lui dit : tout sauf la philosophie. C’est donc cette matière qu’il passera, avec succès d’ailleurs, sans qu’il ne se sente jamais légitime en cette matière.

Bien après, c’est l’aventure du Figaro. Depuis la mort de Pierre Brisson, le journal est déstabilisé. Son propriétaire Jean Prouvost voudrait bien ne pas y être juste un propriétaire, sans droit d’y écrire n’y même de rentrer dans les locaux. Mais les journalistes tiennent à leur statut d’indépendance. La situation est bloquée. Il faut trouver un homme de compromis. Ce sera lui, mais il faut s’assurer du soutien des grandes signatures, en particulier de la plus prestigieuse : celle de Raymond Aron. Ça devient amusant de comparer les deux versions : celle de Jean d’O et celle d’Aron dans ses mémoires. En fait, elles se rejoignent. Aron parle de Jean d’Ormesson avec une condescendance amusée et c’est exactement comme ça que celui-ci s’est senti jugé. On se croirait à l’élection d’un Président de la troisième République avec Aron dans le rôle de Clemenceau : je vote pour le plus bête. Dès le début, Jean d’Ormesson a lié son sort à celui de Raymond Aron. Le lustre social de la direction lui suffit, par faute de vouloir concourir sur le plan éditorial et du prestige intellectuel. Il rentre sous le patronage d’Aron, il en sortira (pour y revenir) quand celui-là démissionnera lorsque Robert Hersant voudra, lui aussi, mettre sa signature au journal qu’il avait fini par posséder. Mais peut-être que l’on se lasse d’un subordonné théorique au Figaro qui vous fait bien sentir qu’il reste le maître dans le seul domaine qui compte.

Jean d’Ormesson aura sa revanche lorsque Raymond Aron voudra concourir dans le mondain, là où d’Ormesson est imbattable. C’est de l’académie française qu’il s’agit, et Aron finit par s’y voir. Jean d’Ormesson est l’homme de la situation, qui en est depuis longtemps, il connait tout le monde, il saura faire campagne. Pour Aron, comme d’habitude, d’Ormesson lui sera dévoué, fidèle et fier d’attacher son influence à l’élection d’un intellectuel prestigieux. Il ne veut pas être battu. On a beau lui dire qu’il ne serait pas le premier, après Victor Hugo, Balzac ou Zola, à échouer provisoirement, ou pour jamais. Sans doute, mais lui ne veut pas être battu. Il faut s’assurer du succès. C’est donc Jean d’Ormesson qui fera un tour de piste pour sonder les chances d’élection. Il en revient avec les résultats du sondage. Les antisémites n’en veulent pas, parce que juif. Les juifs n’en veulent pas parce que « on est déjà assez ». Les gaullistes ne l’aiment pas de son scepticisme à l’encontre du Général, et les antigaullistes non plus car, malgré tout, il ne s’y est jamais franchement opposé. Tout cela n’est pas insurmontable lui confie Jean d’Ormesson. Mais il y a une dernière catégorie, la plus nombreuse et la plus hostile : ce sont tous ceux à qui vous avez fait sentir que vous étiez plus intelligent qu’eux.

On se demande si d’Ormesson n’a pas inventé cette dernière faction, et surtout s’il n’en était pas le chef, après tant d’années d’humiliation volontaire qui méritait sans doute cette vengeance subtile.

Et Mitterrand alors ? Pourquoi Mitterrand ? Il peaufinait son personnage. Pour cela, il faut s’assurer de la bienveillance des écrivains dont les écrits ont plus de chance de rester que ceux d’un éditorialiste, même de Raymond Aron. Comme d’habitude, Mitterrand se piquait de littérature. Connaissez-vous Chardonnne ? interrogeait-il. Il était bien tranquille que peu seraient qui s’intéressent encore à ce petit maître. Mathieu Galey raconte dans ses mémoires être invité à cette discussion à propos d’un écrivain que, lui, connaissait parfaitement, comme écrivain et comme ami. La conversation n’eut jamais lieu, bien entendu. Mitterrand ne parlait de Chardonne qu’avec ceux qui n’en savait rien ; il pouvait alors facilement passer pour un connaisseur. Je m’y suis même laissé prendre avec un autre écrivain méprisé. Mitterrand prétendait qu’il y avait deux sortes d’hommes : ceux qui avaient lu « Les deux étendards » de Lucien Rebatet, et les autres. Je ne fais plus partie des autres depuis que je me suis infligé ce pensum. Mais je me régale à la lecture des mémoires de Mathieu Galey. Ce qui fait que je lirai sans doute un jour quelque roman de Jacques Chardonne, malgré l’invitation de Mitterrand. Aimez-vous Chardonne ? demandait-il à Jean d’Ormesson. Je préfère Aragon. Aucun rapport entre les deux, mais ce n’est pas grave. Il aime sans doute sincèrement Aragon, jusqu’à lui emprunter son titre « Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ». De quoi est fait ce « malgré tout » ? Sans doute de cette vie qui nous paraît brillante, mais un peu factice, même à ses propres yeux.

 

08/02/2016

Qu'est-ce qu'un cliché

Dans le discours de réception à l’Académie française d’Alain Finkielkraut, je lis cette définition du cliché

« L’ennemi du style, c’est le cliché. Qu’est-ce que le cliché ? C’est quelque chose qui a été écrit avant nous. Il faut écrire comme personne […].

Le sujet n’est pas nouveau et La Bruyère disait déjà que tout a été écrit et que l’on vient trop tard. C’est ce qu’évoque Alain Finkielkraut dans son discours. Il faut absolument être moderne, écrivait aussi Rimbaud, il me semble. Mais c’est aussi un cliché sur le cliché, si j’ose ainsi appeler ce postulat, qu’il faut absolument être neuf et novateur. Comme chacun le sait, l’art a très longtemps été jugé à l’aune de l’imitation des anciens. Et l’on voit bien dans quelle impasse les arts picturaux se sont enfermés en voulant absolument innover. Qu’est-ce qu’un cliché si ce n’est un paradigme, c’est-à-dire une structuration générale des conceptions admises à un certain moment. C’est Thomas Kuhn qui a mis en lumière ce concept à propos des révolutions scientifiques, dont il affirme qu’elles ont lieu lors des changements de paradigme. La science progresse à l’intérieur d’un paradigme tant que celui-ci s’avère fécond. Vient un moment où le paradigme ne suffit plus, mène à des impasses, et où il faut renouveler l’échafaudage cognitif partagé par la communauté.

Le paradigme de l’art contemporain consiste en un jeu avec les frontières de ce qui est communément considéré comme de l’art. L’injure, la transgression, la performance, la dérision, le récit, le commentaire de l’œuvre en train de se faire ou de se défaire, l’argent, c’est tout cela l’art contemporain. Le problème est qu’il n’intéresse plus personne, à part les investisseurs. En posant une étiquette artistique sur n’importe quoi, il prétend nous forcer à regarder ce n’importe quoi d’un autre œil, ou à le voir, tout simplement, ne pas passer à côté. C’est pourtant à cette indifférence qu’il aboutit en refusant de transfigurer le réel, se contentant de le copier et de le reproduire comme un cliché.

Je lis sur le blog Stalker ce commentaire intéressant à propos du livre de Jérôme Ferrari : Le sermon sur la chute de Rome. Commentaire de l’extrait suivant :

«le professeur d’éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique qui traitait les textes avec une désinvolture brillante jusqu’à la nausée, assénant à ses étudiants des considérations définitives sur le mal absolu que n’aurait pas désavouées un curé de campagne, même s’il les agrémentait d’un nombre considérable de références et de citations qui ne parvenaient pas à combler leur vide conceptuel ni à dissimuler leur absolue trivialité. Et toute cette débauche de moralisme était de surcroît au service d’une ambition parfaitement cynique, il était absolument manifeste que l’Université n’était pour lui qu’une étape nécessaire mais insignifiante sur un chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision où il avilirait publiquement, en compagnie de ses semblables, le nom de la philosophie, sous l’œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée».

C’est cette chute, en particulier, qui est taxée « d’absolue trivialité », de déjà-vu, déjà-lu, de cliché donc. C’est, qu’en effet, le personnage du brillant normalien qui truste les plateaux de télévision, à l’abri de son agrégation de philosophie, pour enfiler les perles du prêt-à-penser, est devenu tellement convenu qu’il n’était pas nécessaire d’en rajouter, avec cette condamnation facile des faussaires de la pensée. Et notre critique de poursuivre en ajoutant que « Nous ne sommes plus à l’époque de Balzac, où le romancier pouvait prétendre déniaiser sociologiquement son lecteur ». On conviendra que s’il y a à déniaiser ce n’est pas dans ce domaine surexposé.

Ce qu’on peut reprocher ici à Jérôme Ferrari (que j’aime bien par ailleurs) est d’expliquer sans faire voir, de commenter et de juger : tout ce qu’on reproche à l’art contemporain. Il aurait été beaucoup plus intéressant de faire parler ce jeune normalien, de lui faire citer ces références, de nous faire participer à ce cours et nous laisser libre de notre jugement. Du coup, nous aurions fait directement connaissance avec ce jeune ambitieux, sans passer par l’intermédiaire de l’écrivain. Sans passer ? Bien sûr que si, mais alors nous n’aurions pas vu l’écrivain, juste les propos et surtout le personnage. L’écrivain disparaît alors derrière son texte, et pourtant c’est bien lui qui le construit, son personnage prend vie lorsqu’il le fait parler alors qu’il n’est qu’une image quand il est décrit. Si clichés il y a ce sera alors dans la bouche du personnage. À nous, lecteurs, de les repérer s’il y a lieu et si ses « considérations définitives sur le mal [..] n’auraient pas été désavouées par un curé de campagne »

Rodrigue ne se promène pas sur scène avec sa cape de héros cornélien. Ce sont nos pénibles commentaires de classe de troisième qui tuaient en nous tout intérêt pour le Cid, dès qu’il était question de lui infliger une étiquette. Personne ne promène avec une pancarte : Je suis un normalien agrégé de philosophie, dans 10 ans j’aurai mon strapontin dans toutes les émissions de débat.

La relation entre les intellectuels et les médias n’est pas aussi simpliste que la séparation radicale entre le penseur intègre à l’Université et le faiseur qui se prostitue auprès du grand public. C’est peut-être cela qu’il faudrait reprocher à Jérôme Ferrari dans cette remarque malheureuse. Le manque de nuance, de gris et d’incertain qui lui tient lieu de pensée à ce moment précis de son écriture.

04/02/2016

Grâce à la déchéance, revivons le régime d'assemblée

Il m’arrive souvent de déplorer que les textes de loi présentés par le gouvernement soient systématiquement votés après un passage de pure forme devant les assemblées. On parle de parlementaires croupions et on n’a pas tort tant ils sont prévisibles. De la majorité, on vote aux ordres du gouvernement. De l’opposition, on s’oppose quelles que soient les circonstances.

Et puis nous arrive cette pantalonnade de la déchéance de nationalité dont on nous rebat les oreilles depuis deux mois. C’est que cette fois-ci, Hollande aurait besoin des 3/5 des assemblées pour faire passer sa dernière lubie. Comme chacun a fini par le savoir, il n’y a nul besoin de s’attaquer à la constitution pour modifier ou « améliorer » les conditions de la déchéance. Mais le petit manœuvrier s’est cru trop malin et s’est pris dans son filet sans comprendre pourquoi. Il ne veut plus se déjuger, l’opposition ne veut pas lui faire de cadeaux tout en ne pouvant s’opposer frontalement à une mesure qu’elle réclamait. Et comme d’habitude, tout le monde ne s’intéresse plus qu’aux conséquences partisanes de l’affaire sans se soucier du fond de la mesure elle-même.

Et voilà ce petit monde embarqué dans des conciliabules, commissions, tractations de couloir, promesses de vote en échange de subvention, revirements de bord et déclarations solennelles. Plus personne n’y comprend rien, même pas les professionnels de la combinaison qui se rengorgent quand même du poids de leur vote, soudain multiplié, car, pour une fois, non prévisible.

Le pire est que l’on parle ici d’une mesure qui monopolise les esprits et les débats télévisés, mais qui ne sert à rien, dont tout le monde se fiche sauf les professionnels de la profession. Voilà deux mois que ça dure et que nos grands-parents se souviennent avec nostalgie de la 4ème République, de son régime d’assemblée et des gouvernements à durée de vie limitée à quelques mois. Là c’est un ministre de la justice qui profite de ce merdier pour démissionner bruyamment au nom de la résistance.

Résister : les Français ont encore la patience de résister à cette pantalonnade. Pour combien de temps encore ?

25/01/2016

A propos des viols de Cologne

À entendre les réactions, tellement prévisibles, à cette affaire, voici ce qui me vient à l’esprit. Premièrement, les commentateurs commencent par interpréter les événements avant de savoir vraiment ce qu’il s’est passé. Ensuite, ils commentent en pilotage automatique sans jamais essayé de sortir de leurs schémas mentaux habituels. Enfin, ils commentent toujours en fonction de leur propre réputation ou intérêt. Les faits importent peu, il leur faut d’abord défendre leur point de vue.

Ce sont donc les antiracistes professionnels qui ont ainsi démontré leur priorité. Comme dit cette féministe canadienne : [Il faut] ne pas dénoncer une situation qui risque de renforcer un préjugé. Un préjugé des autres, naturellement. Car elle n’a pas l’air de se rendre compte qu’ainsi, elle renforce les siens propres et les affiche au grand jour.

C’est vrai qu’il y a aussi ceux qui n’attendent que ça, et qui même s’en réjouissent, pour dénoncer une immigration incontrôlée.

Le problème est que l’on est en face d’une conjonction de phénomènes dont chacun, suivant ses œillères, n’en voit que ce qui l’intéresse. Il y a le viol, qui n’est évidemment pas une exclusivité des musulmans. Il y a l’immigration qui s’accompagne systématiquement d’un afflux bien supérieur d’hommes que de familles entières. Celles-ci, pour la plupart arrivent ensuite, quand la situation de l’homme a été suffisamment stabilisée pour qu’il puisse faire venir sa famille. Pour autant, il restera longtemps des hommes seuls qui envoient une partie de leur revenu pour assurer la subsistance de la famille restée au pays. Il y a enfin, encore aujourd’hui, la réticence de la police à traiter sérieusement les affaires de viols ou d’agressions sexuelles.

Je suis bien incapable de dire - d’ailleurs qui le peut aujourd’hui - si cette agression collective a été préméditée. J’en doute fortement. Ce qui me paraît le plus vraisemblable est ceci.

À l’occasion du nouvel an, des immigrés de fraîche date entendent dire que l’on fait la fête en ville, qu’on s’amuse, qu’il y a des pétards. Comme ils ne connaissent pas bien le pays, ni la langue, ni les manières de faire, ils décident d’y aller en groupe, pour se donner de la contenance. Dans une colonie d’immigrés, regroupés ensemble, on suppose que ce genre d’idée se propage vite. Que cela est vu comme une occasion d’aller en centre-ville, où ils ne vont jamais. Ils arrivent sur place. C’est la fête, on s’embrasse, on boit, on rit, on chante. Les gens sont joyeux, les filles vous sourient. Dans cette Allemagne si fière d’elle-même, de son accueil, de sa largesse d’esprit, on en rajoute peut-être un peu. Nous sommes tous frères et sœurs, faisons la fête ensemble. Et le sourire de bienvenue est interprété en invitation. C’est sans doute là que les cultures se méprennent. Dans la même culture, il est déjà difficile de bien interpréter les messages ambigus de la séduction ; c’est ce qui en fait son charme et son attrait mystérieux. D’une autre culture, les gestes sont mal interprétés, les paroles incomprises. L’excitation, l’alcool peut-être, l’effet de groupe sûrement ont fait le reste.

Alors l’Islam dans tout ça. Parce que quand même ces agresseurs ne sont pas bouddhistes ! Les choses sont claires, parce qu’elles sont proclamées. En Islam, la femme n’est pas l’égale de l’homme. Dans notre civilisation, elle l’est. En tous cas, on le proclame et on essaie de s’y conformer, même si ce n’est pas bien respecté. Par ailleurs, dans la question de l’immigration, il y a deux identités qui se côtoient. Il y a ce qui doit être accepté comme faisant partie de l’identité de l’immigrant parce qu’on ne peut pas lui demander de se dépouiller de tout ce qui le constitue, et il y a ce qui n’est pas négociable comme faisant partie de l’identité de l’accueillant. Il y aura des frictions ou des incompatibilités entre les deux. Les frictions, il y en a mais ça peut être poli. Pour les incompatibilités, cela ne peut se régler qu’en termes de priorités affichées, avant que cela ne devienne une question de rapport de forces.

Je suis de ceux qui pensent que la priorité doit être accordée au premier occupant. D’une part parce qu’il est majoritaire et pour la raison toute simple que cette identité se fonde aussi sur une histoire, des lieux de mémoire, à un territoire tout simplement. En ce qui concerne la liberté de conscience et la place de la femme, qui résument presque entièrement le problème de l’Islam en Europe, liberté comme égalité ne sont pas négociables.

14/01/2016

Des morts à la pelle, et David Bowie

Ça commence à bien faire ! Michel Delpech, Lemmy Kilmister, Pierre Boulez, Michel Galabru et maintenant David Bowie.

Tous artistes dans des spécialités diverses, que j’aimais bien, un peu, ou qui m’étaient indifférents. Parmi eux, David Bowie. Il y a des artistes dont je n’ai jamais acheté un disque, que je n’apprécie pas particulièrement, mais dont la mort m’a touché ou me touchera, jusqu’aux larmes : Michel Delpech et Johnny si jamais je lui survis. Johnny, je suis sûr que j’en pleurerais, j’irai même sur les Champs Elysées si, comme on peut le prévoir, tout un peuple s’y rassemblera. Et pourtant, je suis très loin d’être un fan. Mais il fait partie de notre vie depuis si longtemps qu’on finit par s’y attacher même sans le goûter. Tout comme des athées peuvent être attachés aux cathédrales, un fils au père avec lequel il est brouillé, comme on peut regretter la mort du latin à l’école même si on a dormi pendant toutes ses heures de cours. On peut avoir de l’affection pour ce que l’on n’estime pas forcément.

Et l’inverse est vrai. On peut n’être pas touché par la mort d’un artiste, que l’on admire pourtant. J’aimais bien David Bowie, j’avais acheté l’album Alladin Sane en son temps. Il doit traîner quelque part, si je ne l’ai pas prêté ou qu’on me l’a rendu. Mais je ne l’ai pas écouté depuis 20 ans. Puis Rebel Rebel, un des meilleurs riff de guitares jamais créé, Heroes celle que je préfère, Let’s dance (Bof !) et puis plus rien. On dit qu’il se renouvelait sans arrêt. J’ai l’impression qu’il suivait les modes plus qu’il ne les inventait. Let’s dance, un disco de plus, aucune émotion, un produit de plus, parfait, bien formaté, numéro 1 partout. Est-ce lui ou ces musiques qui me laissent froid ? Techno, rock industriel ? Les deux, ou bien il n’a pas réussi à me les faire aimer. Et ces nouveaux styles qu’il essayait ont fini par gommer la première période que j’ai aimée, au point de me le rendre indifférent, en tous cas sans aucun rapport d’affection.

Existe-t-il encore, ce rapport intime avec un artiste, parfois plus intime qu’avec un frère ou une sœur, alors même qu’on ne l’a jamais rencontré. J’ai pleuré le jour de la mort de John Lennon, autant que pour celle de mon père. Est-ce que l’on a ce même rapport avec les artistes contemporains ? Est-ce que ses admirateurs pleureront David Guetta ? A-t-on pleuré Michael Jackson ? Je n’en suis pas sûr.

Question d’époque sans doute. Il faut se faire à l’idée que les 30 glorieuses, les années 60-70 furent des exceptions que l’on ne revivra pas, pas nous en tous cas. Et c’est ainsi que l’on est toujours déçu quand on compare nos hommes politiques au Général De Gaulle,  qui restera une exception. On le serait moins si on les mesurait à Doumergue, Daladier ou Queuille. En musique, c’est différent. Un phénomène comme l’explosion pop des années 60 en résonance avec les libérations des mœurs était complètement nouveau. On ne voit pas ce qui pourrait s’approcher d’un tel jaillissement. David Bowie apparaît à la fin de ces années-là, sur la queue de la comète. Par la suite, il fut sans doute un des moteurs des années suivantes, moins inventives, plus froides.

Quels que soient ses mérites, sa disparition et l’émotion qu’elle suscite en est le triste reflet.

06/01/2016

Les Loannas de la République

Dans cette France du devoir de mémoire, on commémore, on commémore. Cette semaine, on ne pourra pas échapper à la commémoration des assassinats de Charlie Hebdo. Ça commence par des Légions d’honneur qu’ils auraient sûrement refusées de leur vivant, après l’avoir brocardée de toute leur vie, de tous leurs dessins, de tous leurs écrits. Tant pis pour eux, ils ne pourront échapper aux honneurs posthumes, aux croix d’honneur, aux plaques de marbre. Cabu avec une Légion d’honneur ! Non seulement il l’aurait refusée, mais il n’avait rien fait pour la mériter, et c’est très bien comme ça.

Mais ce n’est pas tout. On commémore aussi à la télévision. Difficile d’y échapper cette semaine. Une émission spéciale, deux, ça va ; dix, ça commence à être le trop plein. Avant-hier soir, j’arrive sur l’une d’entre elles. On y raconte ces journées des assassinats, de la traque, des assauts. Naturellement, on nous annonce des révélations, des images jamais vues, l’histoire secrète du 7 janvier. Par principe, je n’achète plus jamais un journal qui titre sur des révélations, le plan secret, le pouvoir caché des francs-maçons. C’est toujours bidon.

C’est de la télévision, pour une fois je regarde quand même. Je sais que je n’apprendrai rien, mais peut-être que l’émission ira un peu au delà de l’émotion.

Le 7 janvier, tout ou presque a été filmé en direct. Les images ont tourné en boucle. Le lendemain aussi, jusqu’à l’assaut final à Dammartin-en-Goële, à l’Hyper Casher. Il n’y a plus qu’à faire le montage avec des commentaires qui rappellent et éclaircissent les faits, si c’est encore nécessaire.

Mais non, tout est formaté en téléréalité. Des images, et les témoignages des acteurs. Au confessionnal du loft de la République. Le commissaire de police, le ministre de l’intérieur, de la justice, le premier ministre et jusqu’au Président, qui nous font part tour à tour de leurs états d’âmes pendant ces instants. Tous les Steevy et les Loannas de la République face aux décisions à prendre et qui viennent pleurnicher pour nous expliquer comme c’est dur. Trente secondes d’images des policiers autour de l’HyperCasher et trente secondes de témoignage du ministre. Dois-je donner l’ordre de donner l’assaut ? À ce moment-là, je pense à tous ces gens prisonniers dont le sort dépend de ma décision, aux policiers qui vont donner l’assaut, aux risques qu’ils vont prendre…Le visage grave, il rejoue son rôle, se commente, se selfise. Ils font juste leur boulot, on l’espère, on ne lui demande pas de commenter. Ou plutôt si, on lui a demandé de se commenter et il croit se grandir en acceptant.

C’est le ministre ou le Président.

Il devrait parler de ce qu’il a fait. Il parle de lui. Obscène.

17/11/2015

Nous sommes en guerre ? Vraiment ?

La presse grand public, les partis politiques traditionnels n’arrêtent pas de le marteler. De Hollande à Sarkozy, en passant par Natacha Polony et Christophe Barbier, des gens que j’apprécie, que j’estime et d’autres pas, tous sont unanimes : nous sommes en guerre. On nous le répète tellement, comme pour en convaincre un peuple qui n’en croit rien. C’est une nouvelle « drôle de guerre » si l’on peut dire. Une guerre que l’on nous fait, que l’on ne peut pas perdre sur le plan militaire, qui ne menace en rien le territoire de la Patrie, ni même la République. On ne peut pas la perdre, mais on n’est pas sûr de la gagner car l’ennemi n’est pas celui que l’on croit. Ce ne sont pas ces terroristes qui plastronnent sur Youtube, ces assassins qui mitraillent au hasard. Tout montre que le peuple saura leur résister, et l’horreur de ces meurtres ne doit pas masquer le fait qu’ils ne disposent d’aucun soutien sérieux, à l’intérieur comme à l’extérieur de notre pays. Ce qui ne doit pas être un prétexte pour ne pas les anéantir. Non, le vrai ennemi, chacun le sent confusément ou le sait plus clairement, c’est notre complaisance avec nos vrais ennemis, ceux qui nous tiennent par leur finance et leur pétrole, et qui bouchent les trous d’un budget que nous n’arrivons pas à boucler. Ceux avec lesquels on se vante d’avoir conclu pour 10 milliards de contrat. De vrais-faux contrats, d’ailleurs, avec l’Arabie Séoudite, quelques vagues promesses d’achat de frégates qui pourriront dans quelque port de le Mer rouge.

Drôle de guerre entre une démocratie qui ne sait plus ce qu’elle veut, mécaniquement mue par un besoin de croissance et de consommation infinie dont elle sait qu’elle n’est plus possible et un islamo-fascisme qui ne connaît que la mort de ses ennemis pour alimenter sa dynamique. C’est comme si l’horreur de cette barbarie justifiait notre mode de vie que l’on sait condamné, mais qui y gagne par opposition un dernier mérite ; c’est comme si l’exécration de cette vie de fête et de distraction justifiait l’horreur de l’assassinat. Décidément, nous ne pouvons pas vivre sans ennemi.

Drôle de guerre que l’on ne veut pas faire ici, en France, mais que l’on porte ailleurs par décision du prince qui nous gouverne, avec un débat de pure forme à l’Assemblée qui vote mécaniquement ce qu’on lui soumet. Drôle de guerre en conséquence de l’action des USA au Moyen Orient. Eux, bien à l’abri derrière leur océan et pas mécontent de nous maintenir ainsi dans leur giron. Il paraît que nous sommes leur plus ancien allié. Eux, le sont-ils encore ?

À la guerre, et de manière paroxystique, il faut savoir ce que l’on veut. Selon la définition classique, c’est la poursuite de la politique par d’autres moyens. Or nous n’avons pas de politique. Notre seule ambition, si l’on peut dire, c’est qu’on nous foute la paix. Notre seule « stratégie », c’est ni Daech, ni Bachar, à la recherche d’une opposition modérée qui n’existe pas. On veut le pétrole et l’argent du Qatar et de l’Arabie Séoudite. On dénonce les crimes de Bachar, mais on ferme les yeux sur la répression au Bahrein hier, au Yemen aujourd’hui. Et en face, que veulent-ils ? Tuer le maximum de Français. Ça ne fait pas non plus une politique, ni une guerre, car ils n’en ont pas la capacité. De la guerre sans politique, il ne reste que les autres moyens, la violence, et la mort, sans raison, sans but, sans fin.

Peut-on entraîner un peuple dans ces conditions, avec cette ambigüité jamais éclaircie ? Alors que faire ? Que faire quand on est un simple citoyen ? Sans doute pas aux armes dans le sens littéral, mais à la vigilance, à l’acceptation tranquille du danger, au sang froid et au sens civique.

31/10/2015

Jasenovac : Un camp de la mort en Croatie

On croit tout savoir, ou presque, sur la deuxième guerre mondiale, au point d’en avoir assez du devoir de mémoire. Et puis voilà, que le blog de Stalker, pour une fois pas trop bavard, me fait connaître ce camp d’extermination croate. Le livre d'Egon Berger, un des rares survivants témoigne de cette horreur en Croatie. Le mot d’ordre de l’état indépendant de Croatie : un tiers des Serbes doit être converti au catholicisme (les Serbes sont majoritairement orthodoxes), un autre tiers expulsé, le troisième tiers exterminé.

Les camps de concentration croates disputent en atrocité avec les camps nazis. On y exterminait au couteau, au marteau, à coups de pierres, par mort de faim. Ce qui prouve une fois de plus et qui a encore été démontré au Rwanda : il n’y a pas besoin d’une organisation industrielle pour les massacres de masse.

Le camp le plus important était celui de Jasenovac,  dirigé par le général oustachi Vjekoslav Luburić. Le garde Petar Brzica s'y illustra en coupant, en une nuit, la gorge de 1 360 Serbes et Juifs avec un couteau de boucher ce qui lui valut le titre de « roi des coupe-gorges ».

J’avais entendu parler de cet état fantoche en Croatie, de la guerre civile antre les partisans de Tito et la résistance tchetnik. Je ne savais pas à quel degré d’horreur tout cela était arrivé.

On croit tout savoir, mais on a une vision très parcellaire. Pour nous, l’histoire de la deuxième guerre mondiale, c'est la débâcle de 1940, la Résistance, la Libération. Au delà, le martyr de la Pologne, les combats sur le front russe. Et puis bien sûr la Shoah.

Mais on ne sait presque rien sur la guerre dans les Balkans, ou en Grèce, des fronts "secondaires" là où les massacres ont été au moins aussi massifs et horribles.

14/10/2015

Un boulot intéressant... Intéressant ?

Est-ce que ton travail est intéressant ? C’est une question que l’on se posait naguère. Aujourd’hui, on a un boulot. Un boulot, ça paye bien (ou pas), c’est pas trop loin pour y aller (même en RER),  y a une bonne cantine, on m’emmerde pas trop. Intéressant ? Je n’entends plus jamais cette question, je ne la pose plus, ni aux autres ni à moi-même ? Posons-là quand même.

-          Est-ce que mon travail est intéressant ?

-          C’est un boulot, ça me fait vivre. En fait je suis en mission longue durée. Ce n’est pas tout à fait pareil. La mission peut s’arrêter inopinément. À 60 ans, je ne peux pas me plaindre. J’ai un boulot, ou c’est tout comme.

 

J’ai commencé ma vie professionnelle comme agriculteur. Je ne voulais pas m’insérer dans le système. Et surtout, ni commander ni être commandé. Je me sentais utile. J’avais vraiment la conviction d’avoir un travail utile, nécessaire, vital. À l’époque, on était persuadés que nos surplus étaient utiles pour nourrir des gens moins favorisés. On était fier de nos gains de productivité. Intéressant n’était pas le sujet. Aujourd’hui, on l’accuse cette agriculture productiviste. Comme si elle pouvait ne pas l’être. Qui a  envie de payer pour une réserve d’agriculture à l’ancienne avec veau, vache, cochon, couvée. Si j’étais resté agriculteur, peut-être me sentirais-je maintenant inutile, et même nuisible : à cause de la pollution, du réchauffement climatique, de la planète !

 

-          Est-ce qu’il existe encore un travail intéressant ?

-          Je ne sais pas vraiment. Après, j’ai complètement changé de métier.

 

Je travaillais chez un constructeur informatique. Intéressant ? Oui, parce que ça m’a permis d’être au contact des technologies, au fur et à mesure qu’elles arrivaient. Et puis Sun MicroSystems était vraiment dans le peloton de tête à ce moment-là. J’ai cru, comme beaucoup, à l’utopie Internet. Un mode d’égal à égal, permettant à chacun de proposer ce qu’il a de mieux, de l’échanger. J’étais content de participer à ça. Mais ce n’était pas la même certitude d’être utile que lorsque je nourrissais mes contemporains.

 

-          Bon alors, ça existe encore un travail intéressant ?

J’aurais envie de répondre comme Simone Weil dans  Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale

« Le travail ne s’accomplit plus avec la conscience orgueilleuse qu’on est utile, mais avec le sentiment humiliant et angoissant de posséder un privilège octroyé par une passagère faveur du sort, un privilège dont on exclut plusieurs êtres humains du fait même qu’on en jouit, bref une place. »

08/10/2015

Hollande et l’Europe : un bon article, un mauvais

Le bon article de Romaric Godin est dans la Tribune. Le mauvais de Bruno-Roger Petit dans Challenges

Pas tout à fait le même sujet mais presque, puisqu’il est question du vice-chancelier Président Hollande et de l’Europe (le qualificatif "vice-chancelier" vient d'Emmanuel Todd, et n'a pas été inventé par Marine Le Pen)   .

Chez Romaric Godin, on rappelle des faits, on est précis. On remet des dates et des lieux sur des épisodes dont se souvenait mais pas aussi précisément. Romaric Godin y décrit une politique de complaisance à l’égard de l’Allemagne en échange de sa mansuétude à l’égard de nos déficits budgétaire.

Si  je pouvais y mêler mon commentaire personnel, j’ajouterais que  c’est  la politique constante depuis Sarkozy. On achète le calme à l’intérieur par une politique d’austérité modérée, à l’extérieur par l’alignement sur l’Allemagne. On ne choisit pas entre la vraie matraque austéritaire ou le bras d’honneur aux règles européennes.

Chez Bruno-Roger Petit, rien de tout ça. À l’occasion de l’altercation entre François Hollande et Marine Le Pen, il en appelle tout de suite aux grands ou aux méprisables sentiments. C’est le combat de la haine contre la démocratie, du repli sur soi contre l’ouverture aux autres, du souverainisme contre la souveraineté. Parce que la souveraineté n’a rien à voir avec le souverainisme.

Bruno-Roger Petit a bien le droit de défendre la politique européenne de François Hollande. Mais qu’il nous cite alors des faits de souveraineté européenne qui témoigneraient de son existence. Il se contente des imprécations habituelles contre le nationalisme, le populisme, l’extrémisme. Aucun fait, juste des exhortations.

Au-delà de la comparaison du  talent et du professionnalisme des deux journalistes, on pourrait se demande pourquoi l’article de Romaric Godin emporte l’assentiment : parce qu’il a des faits là où Bruno-Roger Petit n’a que des intentions.

Comme le résume un autre article sur la question : “Merkel et Hollande ont fait dans la rhétorique mais pas dans la réalité. »

L’Europe de la rhétorique ne convainc plus face aux réalités.

05/10/2015

Rebatet, le retour

Les décombres

On va rééditer « Les décombres » de Rebatet

664 pages au compteur d’après Maurras, mais la nouvelle édition en fera 1152. Il y aura donc près de 500 pages de mise en garde. On ne sait jamais, un lecteur naïf pourrait tomber dans l’antisémitisme,  attention à l’abus d’ordures, entend-on déjà.

Les deux étendards

Je n’ai pas lu « Les décombres » et n’ai pas du tout envie de le lire. Par contre j’ai lu « Les deux étendards ». On a dit de Rebatet qu’il n’a pas eu de chance avec la postérité. Il a publié son chef d’œuvre (Les deux étendards), après son crachat antisémite. Du coup, on ne connaît que le premier (Les décombres) dont l’ordure aurait recouvert la pureté du second. Tout le contraire de Céline, toujours célébré pour son « Voyage au bout de la nuit »  qui fait presque pardonner sa « Bagatelle pour un massacre ».

Donc, les deux étendards serait un chef d’œuvre. Quelques critiques en parlent comme d’un grand livre, écrasé par la réputation ignominieuse de l’auteur.

Oublions l’auteur, alors, si c’est possible. Et ça l’est, car je ne crois pas avoir lu une fois le mot « juif » dans ces 1300 pages.  1300 pages pour une intrigue archi-simple.

Régis et Michel sont deux amis lyonnais. Régis est amoureux d’Anne-Marie. Lors d’une nuit « mystique » à Brouilly, ils se sont promis l’un à l’autre. Mais ce n’est pas la promesse de deux fiancés, que Régis appelle la nuit de Brouilly. C’est un amour aussi pur qu’enfantin qu’ils connaîtront lors de cette fameuse nuit. Ils se retrouvent là, toute une nuit dans les bras l’un de l’autre, dans une fusion parfaite des âmes, les corps n’ayant plus de consistance.  Une sérénité infinie planait autour de nous et en nous. Je me souviens que vous me regardiez mon ange, avec ce sourire infiniment doux et infiniment triste qui révèle les âmes sacrifiées et résignées au sacrifice… A brouilly, vers deux heures je savais que je serai prêtre… et je cachais mon front contre votre poitrine. Sans parler nous restions longtemps, vierges de pensées et d’actes, tandis que notre cœur se dilatait à l’infini... Deux mots tremblaient sur mes lèvres, fugitifs au sein de l’extase qui semblait éternelle : Prêtre – Simone. Et je ne voyais là nulle contradiction. Si vous aviez pu prévoir votre vocation, peut-être auriez vous prononcé vous aussi ces quelques syllabes : Religieuse- François». C’est ainsi que François Varillon, personnage réel qui inspira cette histoire à Rebatet décrivait cette nuit mystique.

Régis et Anne-Marie, unis par le souvenir de cette nuit qu’ils commémorent tous les ans en essayant de la faire revivre, sont décidés à consacrer le reste de leur vie à tenir les promesses qu’ils se sont faites là. Prêtre, jésuite pour Régis. Religieuse pour Anne-Marie. En attendant, ils sont trop jeunes, ils continuent à s’aimer comme n’importe qui. Michel, tombé amoureux d’Anne-Marie,  tient la chandelle pendant plus de mille pages. Régis ira au bout de son vœu. Anne-Marie n’ira pas. Ce n’était pas le sien, mais celui de l’amour pour Régis, qui s'étiole. Surtout que le père spirituel de Régis l’a sommé de mettre fin à leur relation. Régis, déjà « perinde ad cadaver » obéira. Anne-Marie ne le suivra pas et, comme on s’en doutait, finira dans les bras de Régis, pour un temps seulement.

J’en vois déjà qui ricanent : Père spirituel, nuit mystique, serments éternels, confession, pureté, chasteté. Évidemment que tout ça est terriblement vieillot. Peu importe, il y a encore des romanciers catholiques que l’on peut lire : Mauriac, Bernanos. Et le moins qu’on puisse dire est que la question religieuse n’a pas disparu, comme on pouvait encore le penser en fin de XXème siècle.

Il reste qu’il faut donner corps à tout ça, qu’on s’intéresse aux personnages, qu’on s’y attache. Mais ce ne sont pas des personnages, ce sont des caractères. Pas tout à fait prévisibles, mais dont on n’attend pas de surprises. 1300 pages vous dis-je, mais on a déjà tout compris à la 200ème. Le reste s’étire, dans des visites aux célébrités culturelles du moment. On y croise André Breton, on visite des musées, on écoute Stravinski, Wagner, et même Mozart. C’est à chaque fois l’occasion de placer un article critique.

Ils ont à peine 20 ans, ils sont tous savants comme à 80. Michel connait tous les peintres italiens, pas seulement les Raphaël et Michel-Ange, mais tous les petits maîtres, qu’il commente savamment pour Anne-Marie. Un véritable érudit. On apprend aussi qu’il compose de la musique et s’est remis à l’écriture. Une pièce de théâtre. Le genre qu’il  maîtrise le moins, dit-il, mais qui lui paraît le mieux adapté à son sujet. Tout ça à 20 ans n’est guère vraisemblable. Tant pis !

Une légende dit que Pauline Réage aurait dévoré le manuscrit en une seule nuit pour en demander l’édition immédiate en tant que chef d’œuvre. L’histoire est évidemment fausse car matériellement impossible. Toujours est-il que Paulhan l’a publié et que George Steiner l’aurait classé parmi les chefs d’œuvre du XXème siècle.

Les deux étendards ou comment arracher la femme qu’on aime du serment qu’elle a prêté à un rival. Qui est le rival ? Est-ce Régis ou Dieu ? Régis s’est engagé auprès de Dieu, en tous cas auprès de son église.  Anne-Marie fait partie du serment mais elle n’en est pas la cause. Il voudrait bien qu’Anne-Marie ait prêté le même serment. C’est ce qu’elle a cru. Mais son serment à elle passe par Régis. Sans Régis, il n’y a plus de serment. Le jour où Rollet exige la rupture, Régis reste fidèle au sien : Anne-Marie ne peut plus.  Ce n’est pas Michel qui l’a conquise, c’est Régis qui l’a abandonnée. Il est donc assez vraisemblable que l’histoire se termine par l’éclatement du trio qui fait partir chacun de son côté.

Finalement, ma déception provient des critiques lues avant le roman. Elles parlent de la bourgeoisie lyonnaise dévoilée sans fioritures, de savantes controverses théologiques, d’une histoire d’amour inoubliable. Il y a tout ça, mais sans les épithètes, c'est-à-dire dans l’intention sans doute, mais jamais convaincant, qui n’emporte pas. On sent que le style a été travaillé, que l’auteur a choisi ses mots, surtout ses adjectifs. Mais le secret du style en français ce sont les verbes. Là où Balzac, réputé mauvais styliste vous arrête une fois par page par une phrase que l’on se redit, que l’on admire, que l’on médite, avec Rebatet, on tourne les pages un peu mécaniquement.

Quand même, deux citations :

Un rival de Michel et Régis, à l’animalité sans frein :

« Avec son petit crâne étroit mais sa large poitrine d’athlète, et son profil de jeune premier, avec ses millions, ses appétits bramés, son animalité brute et son outrecuidante hardiesse, le vainqueur sans combat de deux petits intellectuels absents du monde, comme il était nécessaire que cela fût. »

Puis, vers la fin du roman.

Michel n’a plus de travail, il se nourrit de couennes, il a froid, des chaussures éculées et le même costume qui n’en peut plus, depuis des mois. Il entend parler d’une compagnie d’assurances qui cherche des volontaires pour vendre sa police. Il faut arriver à en placer d’abord dix, sans rémunération, comme preuve de compétence. À partir de la onzième, on touche une commission. Beaucoup se font prendre au piège. Car, arrivé à la onzième, la compagnie trouve toujours un bon prétexte pour ne pas embaucher le courageux vendeur. Et voilà comment on arrive à vendre à une clientèle improbable un produit dont elle n’a pas besoin et qui n’en aura jamais l’usage. À bout de ressources, notre Michel se demande s’il ne va pas tenter sa chance à ce qui gagne perd. Sont là, tous les malheureux qui attendent qu’on veuille bien leur proposer un poste. Sales, mal habillés, désespérés. « Si ces hommes valaient mieux que leur sort, ils l’auraient dompté ». C’est tout Rebatet, c’est dans ce genre de phrase qu’il est, rarement, un bon écrivain. Il est vrai qu’il est tellement plus facile de l’être dans la méchanceté. Aucune allusion antisémite dans ces étendards, mais une telle suffisance, un tel mépris pour les perdants, pour le peuple en général. Antisémite furibond n’était peut-être pas inéluctable pour un Rebatet, mais sa haine des « sous-hommes » l’y a conduit très naturellement.

30/09/2015

Raphaël Enthoven résoud le problème de la vie

Il commence à m’énerver celui-là, Raphaël Enthoven. Le voilà qui pérore tous les matins sur Europe1 à une heure matinale ; il m’arrive de tomber dessus. Avec cette manière d’affirmer des paradoxes comme des évidences, les interrogations du moment comme des problèmes résolus depuis longtemps. Le pauvre auditeur se retrouve attardé par le beau parleur qui est déjà passé à autre chose. Quoi ? Vous vous interrogez encore sur la vie, la mort, la souffrance ? Mais tout ça est connu depuis longtemps, depuis toujours. Moi y en a vous expliquer : La vie n’est pas sacrée, c’est une évidence  et « quand la question se pose de choisir entre une vie trop longue et une mort digne, le choix de la vie est un choix mortifère. » Pauvres idiots que nous sommes : Le choix de la vie est mortifère et donc le choix de la mort c’est la vie. Bon sang mais c’est bien sûr, comme la vie c’est la mort et que la mort c’est la vie, tout ça n’a aucune importance.

La guerre, c’est la paix.

La liberté, c’est l’esclavage.

 L’ignorance, c’est la force.

La vie, c’est la mort.

Viva la muerte !

29/09/2015

Vie quotidienne à l'élysée

On n’apprend pas grand’ chose dans ce documentaire à la gloire de Gaspard Gantzer.

Ou plutôt si, un scoop que personne ne semble avoir relevé. C’est à propos d’une résolution de l’ONU. On aurait bien aimé savoir laquelle, mais on ne nous le dit pas. En tous cas, la France s’apprête à voter contre, et ça ne plait pas au américains. On voit le conseiller diplomatique de Gaspard Gantzer François Hollande raconter comment Fabius a déjà reçu un coup de téléphone « viril » de John Kerry. Et de continuer : « Vous allez avoir un appel de Kerry et Mogherini cet après-midi. Je vous conseille de ne pas le prendre » On ne connait pas la fin de l’histoire, comment a voté la France, finalement, et si cette discussion téléphonique a bien eu lieu.

Qui au bout du fil ? John Kerry et Federica Mogherini, le secrétaire d’état américain, et le chef de la diplomatie européenne.

À 28, on est plus fort que tout seul, disent-ils. L’Europe est la première puissance économique du monde, seule la dimension européenne nous permettra de peser sur les grandes orientations politiques, disent-ils encore. Et c’est quand la France exerce un choix différent de celui du grand protecteur, que l’on voit l’Europe, en la personne de Federica Mogherini , l’Europe tenue en laisse par les US, chargée de ramener le dissident à la raison.

28/09/2015

La mort à Samarkande

« le perpétuel futur, le triomphe des destins qu'on hâte en s'insurgeant contre eux ». Cette citation me rappelle l’histoire de la mort à Samarkande que j’avais lue dans un livre de Jean Baudrillard sur la séduction.  C’est tout ce qu'il m'en reste d'ailleurs..

Voici  l’histoire. C’est un conte persan. A Bagdad, un jeune homme rencontre une femme qui lui fait un signe. Il la reconnaît aussitôt comme la Mort. Terrorisé, il va voir le Calife et lui demande son meilleur cheval, pour fuir le plus vite possible, le plus loin possible, jusqu’à Samarkande. Le Calife, surpris, accepte quand même sa demande, et laisse partir le jeune homme. Mais il veut en savoir plus. Il retrouve la jeune femme et lui reproche d’avoir fait fuir ainsi un bon et loyal soldat. Mais la jeune fille lui répond, qu’elle n’a pas voulu lui faire peur. C'est juste un geste de surprise qui lui a échappé, à voir le jeune homme à Bagdad alors qu’elle a rendez-vous avec lui, le soir même à Samarkande.

Qu’est ce qui me plaît dans cette histoire ? On n’échappe pas à son destin ? Voilà qui n’est guère séduisant. Est-ce le côté oriental ? Bagdad, Samarkande, autant de cités légendaires. On est tout de suite dans le royaume imaginaire des mille et une nuits, d’une mythologie non familière, des contes pour enfant. C’est peut-être ça alors, le secret de cette histoire. Elle nous ramène aux histoires que nous contaient nos mamans. Celles qui font un peu peur, histoires d’ogres, de loups, de fées, de princesses.  Mais qui se terminent bien, malgré tout. Alors que notre jeune persan ne peut échapper à son rendez-vous avec la mort.

Mécanique de vaudeville aussi, où l’on va forcément se retrouver nez à nez avec celui, celle que l’on voulait éviter (Ciel, mon mari !). Portes qui claquent et quiproquos, cocus et coquins nous font encore rire, bien que leur mécanique soit bien usée. C’est toujours la même histoire de celui qui se croit trop malin, s’emmêle dans ses intrigues, pour fuir un mensonge, en invente un autre, encore plus gros. Tout le monde a compris, sauf lui, qui s’enfonce, à mesure qu’il croit échapper au piège. Pris dans les sables mouvants, il ne faut plus bouger, paraît-il. Plus on s’agite, plus on est pris.

Puis il me revient ce quatuor de Schubert « La jeune fille et la mort » de Schubert et cet autre mythe de la jeune fille enlevée par la mort. Mythe inversé, puisque c’est la jeune fille séduisante qui est enlevée par la mort. La jeune fille est la vie, enlevée par la mort, alors que dans le conte persan, la jeune fille est la mort qui a rendez-vous avec  le jeune homme ; elle ne l’enlève pas, c’est lui qui court à sa rencontre. Masculin et féminin n’ont pas la même relation avec la mort, semble-t-il.

Ce sont les rêveries qui montaient en moi en lisant cette phrase des  Vies minuscules de Pierre Michon « le perpétuel futur, le triomphe des destins qu'on hâte en s'insurgeant contre eux »

24/09/2015

Sommes-nous vraiment en guerre ?

Sur le blog de Hervé Resse , cet ami virtuel, chez lequel je laisse parfois quelque commentaire, on lit ceci : « Sans rire, je crois que la 3ème guerre mondiale a commencé il y a 14 ans et 11 jours, ce 11 septembre 2001, par ces actes parfaitement symboliques, annonciateurs jusque dans leur esthétique d'une guerre d'un genre inédit. »

On trouve le même genre de réflexion, en genre pompeux, chez René Girard à propos de sa lecture de Clausewitz : 

« Nous sommes passés des guerres nationales au terrorisme. C'est la fin de toute ritualisation de la guerre, c'est la violence généralisée ». Des guerres nationales au terrorisme : oui. Violence généralisée, certainement pas, en tous cas pas contre nous, mais bien dirigés par nous vers des ennemis désignés comme tels. Deux tours et 3000 morts à New York valent l’Afghanistan et l’Irak ravagés, des centaines de milliers de morts et le chaos dans tout le Moyen Orient. Nous, c'est à dire l'Occident en général, même si nous, Français, n'y participons pas toujours directement.

Montée aux extrêmes : « Aujourd'hui, on voit que c'est environnemental: l'augmentation de la population mondiale, le réchauffement planétaire... Tout ce qui menace l'humanité aujourd'hui peut être vu comme une conséquence de cette montée aux extrêmes. » Alors, les problèmes environnementaux, c’est la guerre ? René Girard essaie absolument de plaquer une théorie de la guerre avec une situation contemporaine  qui n’a rien à voir.

Mais, j’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne vois pas de guerre, en tous cas pas ici. Je ne vois pas de milliers de morts, civils ou militaires. Je ne vois pas de gens qui fuient, parce qu’ils ont tout perdu. Je ne vois personne qui soit terrorisé. Je les vois au Moyen Orient, en Afrique, là où les peuples sont vraiment terrorisés, massacrés, violés, fuyant l’horreur. Une horreur islamiste, mais aussi l’horreur des bombardements qui tombent des hélicoptères d’Assad, des avions américains, français ou encore saoudiens au Yemen.

La guerre, nous la portons chez l’ennemi. Nous n’en subissons guère les conséquences. Y a-t-il montée aux extrêmes, y compris là bas, y compris contre l’état islamique ? Sûrement pas. On envoie quelques avions, qui bombardent, sans conviction, sans vraie volonté d’en finir. Et surtout pas de troupes au sol ! Attention à ne pas déplaire à la Turquie, au Qatar, à l’Arabie Saoudite !  C’est à dire ceux qui s’accommodent bien de ce pseudo état islamique, qui le manipulent, même si parfois la marionnette leur échappe. Tout ça est un jeu compliqué où certains savent à peu près ce qu’ils veulent et d’autres comme nous, qui en subissons parfois les répliques : quelques abrutis poseurs de bombes, qui mitraillent, des cibles précises, ou même n’importe qui a la malchance de se trouver là. Arrêtons de parler d’ultra violence comme veut nous le faire croire René Girard.

Nous vivons l’époque la moins violente depuis les temps bibliques. Regardez la conférence de Steven Pinker ou lisez  Robert Muchembled pour une analyse plus étayée.

 

11/09/2015

La pensée unique

La pensée unique est celle que l’on entend partout, à laquelle on ne peut pas échapper, portée par les leaders d’opinion. Quand on parle de pensée unique c’est pour la dénoncer, et pour se targuer de ne pas être du troupeau. En fait, est unique, celui qui ne pense pas comme tout le monde, qui ne pense pas comme la pensée unique. Donc il y a deux uniques, la pensée unique, et l’unique qui ne pense pas comme la pensée unique. Si bien qu’il y a au moins deux pensées uniques : la pensée unique et ma pensée, unique puisqu’elle n’est pas du troupeau de la pensée unique.

En fait la pensée unique c’est la pensée avec laquelle on n’est pas d’accord. Quand on pense être bâillonné, persécuté, parce qu’original, on accuse les autres pensées de pensée unique. Toute pensée qui n’est pas la mienne est une pensée unique, si bien qu’il y a autant de pensées uniques que de pensées avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Et voilà comment un adjectif finit par dire exactement le contraire de ce qu’il est censé signifier. Ce qui est la définition  d’un monde orwellien.

Exemple de pensée unique : la doctrine libérale pro-européenne qui réclame des réformes pour assouplir le marché du travail et renforcer la compétitivité. Elle domine la scène médiatique depuis 20 ans, mais elle n’arrive pas vraiment à convaincre au-delà. C’est pour ça qu’elle se considère comme minoritaire alors qu’elle s’exprime partout. Elle enrage que sa domination médiatique ne se traduise pas dans les urnes ni surtout, dans les politiques suivies. Et c’est alors qu’elle accuse son opposé : les souverainistes, de repli sur soi, de France moisie, de populisme et de pensée unique.

C’est donc comme ça qu’on distingue les deux pensées uniques. Il y a la pensée unique populiste et la pensée unique de l’élite.  Ce serait peut-être plus simple de ne plus les nommer unique, non ?

07/09/2015

De la trahison en politique

Et donc de François Hollande

C’est dans Marianne, où l’on discute trahison et promesses non tenues. Bien sûr François Hollande tient la vedette avec son discours du Bourget : "Mon ennemi c’est le monde de la finance". À ne pas confondre, paraît-il, avec mon ennemi c’est la finance. Il y aurait une nuance, mais je n’ai pas compris laquelle. Toujours est-il que de grands esprits, Michel Onfray, Luc Ferry, Nicolas Baverez s’expriment à ce propos : la trahison. Et bizarrement, tous se rejoignent, ou presque.

Pour Michel Onfray, il fallait être un demeuré pour avoir cru, si peu que ce soit aux promesses dudit Hollande. Il était évident qu’il ne ferait pas ce qu’il avait dit. C’est donc de votre faute si vous l’avez cru. Vous n’avez rien compris, vous n’avez qu’à vous en prendre à vous-même.

Son de cloche en harmonie chez Luc Ferry pour qui on ne peut promettre la prospérité sans la production de richesses. S’appuyant sur cette évidence et sur Aristote, Hollande a bien eu raison de ne pas faire ce qu’il avait dit et de se rallier aux bonnes pratiques économiques.

Nicolas Baverez élabore une théorie de la trahison qui se justifie, d’après lui, d’après deux critères : elle doit être conforme à l’intérêt supérieur du pays et elle doit être efficace. Prenant exemple sur la politique algérienne du Général de Gaulle, il explique que, bien que revenu au pouvoir, pour conserver l’Algérie française, de Gaulle a fini pour adopter la politique strictement inverse au nom du développement privilégié de la métropole.

A croire ces trois penseurs, la trahison des engagements est donc une figure ordinaire de la démocratie. Il n’y a pas à s’en offusquer plus que ça. Et si les naïfs et les rêveurs  croient encore à la vertu de la parole donnée, ils n’ont qu’à lire Machiavel qui a démontré, il y a bien longtemps maintenant, que morale et politique n’ont rien à faire ensemble.

Donc, c’est de ma faute. Je n’ai rien compris au système. Je n’ai pas à me plaindre.

Et pourtant, je ne pense pas être aussi demeuré que ça. J’ai voté Hollande pour une seule raison : la promesse de renégocier l’infâme TSCG. Je ne suis pas si naïf ; je ne demandais même pas un résultat, mais juste de reprendre les négociations, avec un résultat que l’on pouvait espérer meilleur, moins obsédé par les équilibres budgétaires, un petit peu plus vers des objectifs sociaux. Sarkozy l’avait négocié, ce traité. Je ne pouvais pas attendre de lui qu’il se renie (malgré tout ce qui vient d’être dit plus haut à propos de la trahison). J’ai donc voté Hollande en me disant qu’il y avait plus de chances d’avoir un meilleur accord avec lui, puisqu’il avait écrit dans ses engagements officiels : « Je proposerai à nos partenaires un pacte de responsabilité, de gouvernance et de croissance pour sortir de la crise et de la spirale d’austérité qui l’aggrave. Je renégocierai le traité européen issu de l’accord du 9 décembre 2011 en privilégiant la croissance et l’emploi, et en réorientant le rôle de la Banque centrale européenne dans cette direction. »

Il n’en a rien été comme chacun le sait. Et pour moi le quinquennat était terminé au bout de 3 mois. Le reste ne m’intéresse pas, entre bricolage fiscal, pactes divers et variés, chocs de simplification : limes à ongle de la boîte à outils économiques, là où il faudrait le courage d’une vraie politique. Passons.

Revenons à la trahison et aux conditions qu’en donne Baverez : l’intérêt supérieur et l’efficacité opérationnelle, avec l’exemple de l’Algérie et de Gaulle. Dans ses mémoires, de Gaulle prétend qu’il a toujours su où il voulait aller, mais qu’il ne pouvait pas se dévoiler trop vite, fidèle à sa théorie du chef qui doit garder le mystère et la surprise dans la prise de décision. On a du mal à le croire et il semble bien qu’il n’avait rien décidé de précis, si ce n’est que l’autorité de l’état ne pouvait plus être bafouée, et que ce ne serait certainement pas l’armée qui déciderait de la politique à mener.  Alain Peyrefitte raconte comment il lançait ou faisait lancer des idées : intégration, autodétermination, partition. Tout cela fut tenté avant que l’on se décide à parler d’indépendance. Tout ça a pris 4 ans. Enfin et surtout, tout ça a été validé par le referendum d’avril 1962.

Que l’on compare maintenant les deux attitudes. L’une qui consiste à essayer une politique, constater son échec, en essayer une autre moins rigoureuse mais non pas complètement opposée, enfin se résoudre à la « trahison », mais après l’avoir annoncée solennellement, puis en ayant soin de la faire valider par le peuple.  Tout ça sur une durée de 4 ans. On aura essayé.

L’autre, qui n’essaie même pas, qui se couche tout de suite, qui ne dit pas ce qu’il fait et le fait voter par un parlement aux ordres.

Une autre trahison, encore chaude, celle d’Alexis Tsipras. Lui, au moins a essayé de faire plier les institutions, s’est battu pendant 6 mois, petit pays face à l’Europe entière coalisée. Constatant l’impasse, il organise un referendum sous les injures de toute l’Europe. Surprise, le peuple est plus courageux que ses dirigeants.  Malgré cet appui éclatant, Tsipras trahit son peuple et signe un nouveau plan de capitulation. Trahison, mais trahison après 6 mois de lutte. Trahison mais démission, qui remet son mandat aux électeurs qui jugeront alors si la trahison est conforme aux intérêts supérieurs du pays (pour l’efficacité du plan de pillage du pays, on me permettra d’en douter).

Alors, contrairement à nos 3 penseurs, je ne me résous pas à admettre que les promesses de campagne n’ont aucune importance, que l’on n’a qu’à se renseigner et qu’il est évident que tout ça n’est que simulacre. Non pas que je demande que l’on s’engage à faire EXACTEMENT ce qu’on a dit. Tout n’est pas prévisible, les bonnes intentions peuvent échouer devant des oppositions, des circonstances, des rapports de force. Je demande juste que l’on ne fasse pas EXACTEMENT le contraire, sans avoir essayé, sans le dire, en louvoyant, et surtout sans le faire approuver par le peuple.

La démocratie n’est qu’un simulacre, on le constate tous les jours, mais c’est aussi un idéal auquel je refuse ne plus croire.

18/06/2015

La vérité sur la dette grecque

C'est dans la Tribune, un journal qui n'est pas réputé pour être gauchiste. Et ça confirme ce que l'on savait depuis longtemps.
  • Le niveau de dépenses publiques grecques est inférieur à la moyenne européenne
  • Le FMI était entièrement conscient à la fois des conséquences sociales des mesures imposées à la Grèce et du caractère insoutenable des « aides » accordées à la Grèce.
  • En imposant de nouvelles dettes pour rembourser les anciennes, les Européens ont permis aux banques détentrices de dette publique grecque de se désengager massivement, et même de tirer bénéfice de l'opération
Malgré le matraquage médiatique nous présentant la Grèce comme un peuple de fainéants, incapables de gérer sérieusement, champions de la fraude fiscale et de la sieste réunie, la vérité est un peu moins caricaturale que ce mépris caractéristique à l'égard de tout pays baigné par la Méditerranée. Quand les autorités européennes ne se cachent même plus pour décrire leur méthode comme "la stratégie du nœud coulant", à l'égard de tout un peuple, on se demande jusqu'à quel niveau de cynisme on arrivera, et si ces gens sont conscients du saccage apporté à ce qui reste de l'ex idéal européen.
 
On peut aussi apporter son soutien à la commission pour la vérité sur la dette grecque