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20/07/2017

De Gaulle aurait-il dû proclamer la République

Nous sommes le 25 août 1944. Les résistants, Georges Bidault en tête, demandent au Général De Gaulle de proclamer la République. Celui-ci dans une réplique célèbre, refuse de le faire : « La République n'a jamais cessé d'être ! Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu. »

Aujourd’hui encore, après le scandaleux discours du Vel d’hiv d’Emmanuel Macron, je m’interroge, ou plutôt, je pense que le Général De Gaulle, à cet instant, eu tort.

J’imagine tout à fait ses sentiments et sa réaction brutale à la demande de Georges Bidault. Implicitement, je suis accusé de dictature, on me demande de proclamer la République pour rassurer tous ceux qui se méfient de mon pouvoir. Une méfiance qui se prolongera jusqu’en 1958 avec cette fameuse réplique aux journalistes lors de sa conférence de presse du 19 mai 1958 : « Croit-on qu’à 67 ans, je vais commencer une carrière de dictateur ». Méfiance prolongée encore, et même accusation de « coup d’état permanent » suivant le pamphlet de François Mitterrand.

Pour le personnel politique de l’époque, le Général De Gaulle n’était pas un homme politique ordinaire. Et certes, il ne l’était pas ! Dictateur, l’était-il ? L’a-t-il été de 1940 à 1944 ?

C’est là que le terme dictateur révèle sa malheureuse ambigüité. Il y a la dictature au sens romain du terme, quand la République, menacée de mort, confie les pleins pouvoirs à un homme pour une durée limitée, (6 mois normalement), le temps de rétablir la situation. Le sens en a été détourné, dès l’époque romaine d’ailleurs, par des dictateurs à plein temps, hors périodes de danger extrême. Sylla, César en sont deux exemples. Avec la dictature moderne, en 1944, on pense tout de suite aux affreuses tyrannies hitlériennes, de Mussolini, de Staline pour ceux qui avaient les yeux ouverts à la réalité de Moscou. En 1944, on pense aussi au régime de Vichy, dictature de même nature que celles-ci sous couvert d’une procédure à la romaine.

Car Vichy naît le 17 juin 1940 lorsque le président Lebrun appelle le maréchal Pétain à la présidence du conseil. Il se transforme en dictature le 10 juillet 1940 lorsque l’assemblée nationale vote les pleins pouvoirs à Pétain. La procédure en elle-même aurait pu être légale si la dictature de Pétain s’était donnée pour but de sauver la Patrie. C’est ce qu’elle affirmait. Il n’y a plus de débat, sur le fait qu’elle fit le contraire, l’avilit et la trahit constamment, en prenant ses ordres chez l’occupant quand elle ne les devançait pas.

Au Caire en 1941, le Général De Gaulle déclarait « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier Gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. Le lendemain naissait la France Libre.»

Le lendemain, 18 juin 1940, le Général De Gaulle proclamait la France Libre, et appelait à la Résistance. C’est-à-dire, qu’il inaugurait sa propre dictature, exceptionnelle et légitime au regard des intérêts supérieurs de la Patrie. Lui-même ne s’y trompait pas. «  Nous sommes la France » répondait-il à René Cassin, si peu nombreux que nous sommes. Il ne se trompait pas non plus sur la nature de son pouvoir et de son caractère provisoire, jusqu’à ce que tout le territoire français fusse libéré et que le peuple  pusse s’exprimer librement. C’est ainsi qu’après différents Comités de Libération, le Général De Gaulle institua, le 3 juin 1944, le Gouvernement Provisoire de la République Française. Provisoire de la République : rétrospectivement, on peut regretter que ce nom n’ait pas été choisi dès juin 1940. Le Général De Gaulle lui-même n’a pas eu cette audace dans la dénomination de son organisation, alors qu’il l’a eue dès le début, dans ses intentions et sa politique.

Le 25 août 1944 célèbre donc la fin de deux dictatures. La dictature légitime du Général De Gaulle qui sauve la Patrie, et la dictature de trahison qui l’avilissait. Quand le Général De Gaulle refuse de proclamer la République, il dénie non seulement toute existence au régime de Vichy (nul et non avenu), mais aussi le caractère exceptionnel de son Gouvernement Provisoire. Afin de ne pas prêter le flanc aux accusations de dictature tyrannique à son encontre, il choisit de ne pas assumer le caractère exceptionnel de son propre rôle, en affirmant contre toute apparence que la République n’a jamais cessé d’être, qu’elle continuait comme avant. Il a sans doute juridiquement raison mais politiquement tort. Proclamer la République à ce moment historique, c’était au contraire affirmer devant tous, la fin des régimes exceptionnels. Le sien, en remettant son pouvoir au peuple, comme il s’y était engagé, et comme il le fera. L’autre, celui de Vichy,  en déniant toute légalité à ses actes, mais du même coup reconnaissant la blessure infligée. Car « Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! », c’était surtout, la République outragée, brisée, trahie, mais la République rétablie !

Dire que la République n’a jamais cessé d’être, que rien n’était avenu, c’était courir le risque, bien avenu, celui-là que la réalité des faits avenus resurgissent. Et c’était le risque que l’on confonde tout, la France et son « gouvernement » de Vichy,  la France et René Bousquet, la France et ses policiers. Parce qu’ils étaient en France sur le territoire français, on affirme aujourd’hui qu’ils étaient la France. Sous prétexte de regarder la réalité en face, de faits qui ont bien eu lieu, l’horreur du Vel d’hiv, perpétrée par des policiers français, Emmanuel Macron redonne une légitimité républicaine à ce régime de trahison.

En proclamant la République, Le Général De Gaulle aurait peut-être évité ce naufrage. Il a les excuses de la situation, de regarder d’emblée l’avenir et la reconstruction de la France. Aujourd’hui, plus personne n’a ces excuses, surtout pas le Président de la République. Il est vrai qu’en termes d’années 40, il préfère ressasser les années 1940 plutôt que de préparer les années 2040.

17/07/2017

Les armées humiliées

Verbatim du nouveau ministre des comptes publics, le dénommé Darmanin : «  Nous avons demandé au ministère de la Défense de tenir le budget qui a été voté en 2017 par le Parlement, ce qui entraîne une réduction des dépenses de 850 millions d’euros. Le budget ne diminue pas, mais l’enveloppe votée devra être respectée. Il faudra assurer le financement des opérations extérieures en trouvant des économies ailleurs »

Il y a donc une réduction des dépenses, mais le budget ne diminue pas ! Du grand n'importe quoi, et même en langue de bois, ce type est un incapable.

Suite au charabias du ministricule en question, c’est bien le budget des armées qui est amputé. Le général de Villiers, qui passait devant la commission de la défense à l’assemblée nationale  a exprimé sa colère : «  je ne me laisserai pas baiser comme ça ». Ces auditions sont, paraît-il, confidentielles. Ces paroles ont donc été diffusées partout, dans la minute suivante. Tout comme le général Soublet, le général de Villiers a été trahi par des parlementaires irresponsables.

L’occasion était trop belle pour Macron de donner un coup de menton.  À la réception du 13 juillet, il a déclaré publiquement, qu’il n’avait pas de conseils à recevoir de qui que ce soit en matière de défense nationale. Montant sur ses ergots, il rappelait que « je suis votre chef » devant le général de Villiers. Comme si ça ne suffisait pas, il rappelle dans le journal du dimanche, qu’en république, il ne peut y avoir de désaccord entre le Président de la République et le chef d’état-major des armées, ou alors c’est celui-ci qui est changé. Il continue en affirmant qu’il tiendra son engagement d’un budget des armées à 2% du PIB en 2025. Je fais ce que je dis et je dis ce que je fais, répète-t-il.

À l’évidence, il se moque du monde. Ce n’est pas en commençant par sabrer les investissements, dans un budget qui a déjà tellement souffert qu’on le remontera par la suite. À mentir ainsi devant tous les français, en premier lieu devant les militaires, devant leur général en chef, il s’attire très probablement la défiance, voire le mépris de tous ceux qui considèrent que la défense est le premier devoir d’un président. L’humiliation publique qu’il a infligée, de manière répétitive, au général de Villiers ne sera sûrement pas oubliée. Je ne donne guère plus de quelques jours avant qu’il ne démissionne. C’est ce qu’il a de mieux à faire.

En attendant, avec cette affaire, suivie d’un nouveau discours au vel d’hiv qui refuse des prétendues subtilités qui distinguent un régime de traîtrise du régime d’honneur et patrie, il montre qu’il n’a rien compris à l’action du Général de Gaulle, dont pourtant il exhibait ostensiblement les mémoires à l’occasion de sa photo officielle.

 

05/07/2017

Proust et les titres de noblesse

En lisant Proust, j’ai éprouvé une satisfaction très snob à ne pas être étonné de voir Oriane devenir duchesse de Guermantes après avoir été princesse des Laumes. De même d’apprendre que le baron de Charlus était le frère du duc de Guermantes.

Comment peut-on être duchesse après avoir été princesse ? Comment un duc peut-il avoir un baron pour frère ?

C’est que la graduation théorique des titres de noblesse met le prince au sommet, suivi du duc, du marquis, du comte, puis du vicomte et enfin du baron. Mais bien des exemples montrent que cet ordonnancement n’a rien de commun avec une hiérarchie stricte, presque militaire. C’est ainsi que chez les la Rochefoucauld, on est prince de Marcillac tant que son père est duc de la Rochefoucauld, titre dont on hérite à sa mort lorsque l’on devient alors chef de famille.

Je suspecte Proust d’avoir eu le même plaisir de connaisseur à piéger ainsi le lecteur, ignorant de ces subtilités, qui s’apprêterait à protester auprès de l’auteur, ou pire encore, s’en étonner dans un salon.

29/06/2017

Les maîtres du monde ne portent pas de cravate

À propos de la pantalonnade (si l’on peut dire) de l’absence de cravate des députés de la France insoumise, Eric Zemmour fait remarquer que Jean-Luc Mélenchon est en retard d’une guerre. Les nouveaux maîtres du monde ne portent pas de cravate. Feu Steve Jobs tout comme Mark Zuckerberg ont bien soin de ne jamais mettre de cravate en public, en espérant donner une image « cool », décontractée, joyeuse de leur entreprise. « Kick butt and have fun » proclamait mon ancien patron Scott MacNealy.

Ce pseudo scandale a éclipsé le vrai scandale de l’élection du bureau de l’assemblée nationale. De son président de Rugy, politicien méprisable qui trahissait sa parole en ne soutenant pas le gagnant de la primaire de la belle alliance populaire, à la nomination de Richard Ferrand par le Président de la République à la tête du groupe en marche, en passant par les vice-présidents dont aucun n’appartient à l’opposition, et l’élection de Thierry Solère au poste de questeur normalement réservé à l’opposition.

26/06/2017

Macron ne résiste pas à l’hubris

C’était prévisible. Il a tout gagné en un an. Qui se souvient de Manuel Valls disant qu’il n’y a pas d’avenir pour une aventure solitaire ? Ce n’est plus un avenir, mais l’aventure a été solitaire. Quelques deuxièmes couteaux recrutés au PS (Richard Ferrand) que personne ne connaissait avant, le soutien du duo infernal Attali-Minc, qui jusque-là portait malheur, la méfiance de la presse qui n’y voyait qu’une bulle, les peaux de banane de Manuel Valls, la soi-disant vacuité du programme.

Et il gagne. La présidentielle, les législatives, son premier mois à l’Élysée. Tout lui réussit, même ce qu’il rate. Les expressions malheureuses qui auraient pu lui coûter chères : l’absence de culture française, la colonisation comme crime contre l’humanité. C’est le candidat des banquiers, de la France qui gagne, il va rançonner les petites retraites avec la CSG. Tout passe, rien ne lasse sous les applaudissements de la presse énamourée.

Comment résister ? On rappelle sans cesse, qu’il fut l’assistant de Paul Ricoeur, sans qu’on sache vraiment quel a été son travail. Ça lui donne un vernis philosophique, une sorte de passeport automatique pour la sagesse, l’alibi culturel qui plaît dans le 6ème arrondissement.

Alors, il insiste. Voilà une « task force » anti-terroriste directement dépendante de l’Élysée. Richard Ferrand est mis en cause. Peu importe, il le nomme président des marcheurs à l’assemblée. On n’imagine pas que ses députés votent pour un autre candidat. D’ailleurs, il n’y en a pas eu. Il a été élu à l’unanimité. Aujourd’hui, on annonce qu’il souhaiterait réunir le congrès pour y faire un discours ; la veille du discours de politique générale du premier ministre. Celui-ci trouve ça normal, paraît-il. J’ai bien du mal à croire qu’il puisse apprécier cette humiliation. On sait bien que ce genre de discours est révisé par le Président de la République. Mais, quand même, c’est bien le premier ministre qui engage sa responsabilité avec celle de « son » gouvernement. Il est vrai qu’Édouard Philippe est un illustre inconnu, qui ne pèse rien. À l’époque Sarkozy, le collaborateur Fillon avait quand même un passé politique un peu plus consistant. Quel qualificatif faut-il alors pour décrire l’actuel premier ministre ?

Tout ça ne présage rien de bon. La France l’a élu contre tous les autres. Un peu comme moi qui n’y croit pas, mais qui espère se tromper. Les réformes libérales, l’Europe, la modernité. Tout ce à quoi on a cru, qui nous a déçus. Ça n’a jamais été jusqu’au bout, et le peu qui a été fait ne marche pas. Parce qu’on n’a pas été assez loin, répondent les libéraux. Paradoxe de la demi-mesure qui ne marche pas, du saupoudrage inutile, de vouloir préparer l’avenir tout en préservant le passé.

On le dit presque à chaque fois. Cette fois-ci, c’est la dernière chance, il n’y aura pas d’excuses. Il a tous les pouvoirs. Comme les autres, et même un peu plus. Il a eu raison contre tout le monde. Pour se faire élire. Mais, en politique, on n’a pas raison tout seul, tout le temps.

22/06/2017

Un ministère fond de tiroir

Et donc, il n’y a pas que Bayrou, mais aussi Sylvie Goulard et Marielle de Sarnez. Le Modem gouvernemental est décapité. C’étaient d’ailleurs les seules personnalités connus de ce micro parti. Bon débarras doivent se dire Macron et Philippe, sauf qu’il faut les remplacer. Visiblement, ça n’a pas été simple. Parce qu’en plus, ils se sont mis des contraintes ridicules, comme la stricte parité homme femme, faire appel à la société civile en plus de l’équilibre politique nécessaire à tout gouvernement. Donc il fallait trouver des femmes, récupérer des inconnus du Modem et ne pas trop recruter à droite qui ne demande que ça.

On se retrouve alors avec une inconnue à la justice, Nicole Belloubet, professeur de droit, quand même. On se retrouve avec Florence Parly aux armées, un deuxième couteau de l’équipe Jospin, partie chez Air France puis à la SNCF, où elle n’a guère brillé. Elle fut secrétaire d’état au budget, il y a plus de vingt ans ; elle se retrouve aux armées où elle n’y connait rien.

Pas de vedette, pas de poids lourd. Si c’était un vrai désir de renouvellement, s’il y avait eu un vrai choix de la part du duo Macron Philippe, pourquoi pas ? Mais tout semble montrer qu’ils n’ont récupérer que quelques rares fonds de tiroir.

D’une part il semble que certains aient refusé parce qu’ils ne s’en sentaient pas capables. Et puis surtout, cette chasse à l’homme continuelle, cette litanie des affaires où le moindre soupçon se transforme en mise en cause,  commence à en rebuter plus d’un. La transparence se transforme en inquisition. Les meilleurs n’ont pas envie de se retrouver au tribunal de Mediapart. Je les comprends. Quand on pense que les députés vont être obligés de faire des notes de frais avec justificatifs, que tout le monde pourra consulter, il faut alors être vraiment dévoué pour se soumettre ainsi  à la vigilance voyeuriste de la presse, des réseaux sociaux et des incorruptibles. Je suis archi contre cette loi de soi-disant moralisation. Qu’on leur foute la paix ! Qu’on leur donne un forfait, et qu’ils s’en débrouillent ! De quel droit puis-je savoir dans quel restaurant a déjeuné tel ou tel député ?

02/06/2017

Le bonheur selon Paul Veyne

Comme un imbécile, j’achète Le Point pour m’occuper pendant le déjeuner. Je passe vite sur FOG (je ne me donne même plus le plaisir de m’en énerver). Une interview de Gerald Darmanin, qui casse du Fillon (il a bien raison) et explique pourquoi il est rentré au gouvernement. Une autre interview, cette fois-ci d’Élisabeth Badinter à propos de la polémique sur les femmes empêchées de sortir dans le quartier de la porte de la chapelle. Je suis d’accord avec presque tout ce qu’elle dit. Malgré tout, je lis ces pages avec distraction, pour passer le temps, sans intérêt particulier.

Et puis, un vieillard de 86 ans, Paul Veyne. Il nous parle de l’antiquité, de l’Énéide - chaque vers est magnifique, mais l’ensemble est ennuyeux – de l’Odyssée et des grecs. Je me surprends à sourire, me sentir heureux dans cet autre monde que pourtant je connais si peu. Il veut finir sa vie en grec ancien. Alors il a cherché un texte pas encore traduit. Il y en a encore. Philostrate est celui qui a écrit la vie plus ou moins légendaire d’Apollonios de Tyane. On sait peu de choses sur Appolonios, mais sa réputation de sagesse, d’ascétisme, de thaumaturge en a fait un personnage mythique qui peuple certains ouvrages d’ésotérisme. Cette biographie est connue depuis longtemps, mais pas les lettres.

Paul Veyne a trouvé les lettres d’amour de Philostrate. Ce n’est pas un chef d’œuvre, mais ce sera inédit en français, c’est ça qui l’intéresse. Il y travaille plusieurs heures par jour. C’est inutile, ce sera lu par dix érudits, mais il y met toute sa science et tout son amour d’un autre monde. Il en est heureux. Moi aussi, quelques instants.

01/06/2017

Le style du Général

J’ai admiré au-delà de n’importe qui d’autres ses mémoires de guerre, la façon sans égale dans l’histoire dont il a porté tout un pays sans d’autre moyen que sa volonté et son caractère. Le style s’en ressent dont la grandeur est à la hauteur de l’épopée. Ça continue avec les mémoires d’espoir quand il raconte l’affaire algérienne. Après, ce sont des considérations économiques, écrites pour se justifier de la fausse légende qui lui aurait fait dire que « l’intendance suivra ». Le chapitre est alors presque ennuyeux. Il abuse des anaphores : c’est ainsi que j’ai pris telle ou telle mesure, c’est ainsi que, c’est ainsi que. On remarque à peine ce tic d’écriture dans les mémoires de guerre, il finit par agacer dans les mémoires d’espoir.

29/05/2017

En écoutant RTL

D’une oreille distraite (non ce n’est pas l’oreille de Jenkins), j’écoutais RTL à propose de la visite de Vladimir Poutine. À cette occasion, Thomas Prouteau, « spécialiste en cyber sécurité » rappelle les accusations lancées contre les services russes qui auraient attaqué les serveurs informatiques de « En Marche ». À titre de preuve, Thomas Prouteau cite la NSA qui affirme que ce sont bien les services russes qui sont à l’origine de cette attaque. En plus, on a trouvé des caractères cyrilliques dans les flux informatiques.

Voilà, en effet, des preuves très convaincantes. La NSA, qui sait de quoi elle parle en matière d’espionnage et d’attaques informatiques, est certainement digne de confiance quand elle accuse les Russes. Et comme ceux-ci sont assez bêtes pour laisser des traces aussi visibles de leur passage. Pas de doute ce sont bien eux.

On entend ça le matin, sur « la première radio de France ».

19/04/2017

Smerdiakov et la Genèse

Comment se fait-il que Dieu créa le soleil et la lune au quatrième jour alors qu’il avait créé la lumière au premier jour ?  D’où venait la lumière du premier jour ? Grigori, (son père adoptif) fut pétrifié, nous dit Dostroievski. Moi aussi. Je n’y avais jamais pensé, ni jamais lu attentivement la Genèse pour relever ce détail, qui n’en est pas un. Non pour discuter de la factualité de la Genèse mais au moins pour en voir la logique.

Or le texte dit :

Au commencement Dieu créa le ciel et la terre.

2             La terre était informe et vide; les ténèbres couvraient l'abîme, et l'Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux.

3             Dieu dit: " Que la lumière soit! " et la lumière fut.

4             Et Dieu vit que la lumière était bonne; et Dieu sépara la lumière et les ténèbres.

5             Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres Nuit. Et il y eut un soir, et il y eut un matin; ce fut le premier jour.

….

Dieu dit: " Qu'il y ait des luminaires dans le firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit; qu'ils soient des signes, qu'ils marquent les époques, les jours et les années,

15           et qu'ils servent de luminaires dans le firmament du ciel pour éclairer la terre. " Et cela fut ainsi.

16           Dieu fit les deux grands luminaires, le plus grand luminaire pour présider au jour, le plus petit luminaire pour présider à la nuit; il fil aussi les étoiles.

17           Dieu les plaça dans le firmament du ciel pour éclairer la terre, pour présider au jour et à la nuit,

18           et pour séparer la lumière et les ténèbres. Et Dieu vit que cela était bon.

19           Et il y eut un soir, et il y eut un matin ce fut le quatrième jour.

Dieu aura fait deux fois la séparation de la lumière et des ténèbres, puis une autre fois en se servant du soleil.

Je suis surpris qu’un texte aussi célèbre soit aussi incohérent et ait pu rester en l’état à travers les millénaires.

En voici une explication d’un historien et bibliste. Je la trouve très peu convaincante.

Dans le récit de la création, au tout début de la Genèse, on lit que Dieu crée la lumière le premier jour, alors que les astres, c’est-à-dire le soleil, la lune, les étoiles, ne sont créés que trois jours plus tard! Il est même question de verdure, d’arbres… mais toujours pas de soleil (Gn 1, 1-19).

Bien sûr, les récits de création ne sont pas à prendre au pied de la lettre et la Bible n’a aucune prétention scientifique. Reste que dans notre logique moderne, c’est un peu curieux. Les Anciens savaient bien que le soleil était la source la plus importante de lumière, alors pourquoi racontent-ils dans la Genèse qu’il a été créé trois jours plus tard?

     Dans l’univers polythéiste du Proche-Orient ancien, le soleil, la lune et les étoiles étaient considérés comme des dieux, et ils figuraient parmi les plus importants. Pensons au célèbre dieu babylonien Shamash, le dieu-soleil, le dieu de la lumière et de la justice. C’est sous son autorité qu’est placé le code de Hammourabi, un des plus anciens recueils de lois que l’on connaisse; le dieu Shamash y est représenté assis sur son trône et devant lui se tient le grand roi babylonien Hammourabi. Sin, le dieu-lune, était lui aussi très vénéré. Un poème mésopotamien s’adresse à lui en ces termes : « C’est toi, seigneur Sin, qui prend toutes les décisions, sans que nul y puisse jamais rien changer! Qui est sublime au ciel? Toi seul! Qui, sur terre, est Très-Haut? Toi seul! ». Le dieu Sin était l’objet d’un important culte dans tout le Proche-Orient, y compris dans le couloir syro-palestinien. De même la déesse Ishtar, associée à la planète Vénus; le prophète Jérémie critique d’ailleurs le culte qu’on rendait dans le royaume de Juda à cette « Reine du ciel » (Jr 7,18) ainsi qu’à toute « l’Armée des étoiles » (Jr 19,13).

     Lorsque dans la Genèse le récit biblique de la création montre Dieu créant les astres seulement le quatrième jour, il rétrograde les dieux de l’Orient ancien. C’était une façon de dire : le soleil, la lune, les étoiles… ils n’étaient même pas là, au commencement, lorsque le Dieu unique créa le ciel et la terre! Aujourd’hui, on ne le perçoit pas lorsqu’on lit le texte, car on ne conçoit plus les astres comme des dieux. Mais dans l’Antiquité, les premières phrases de la Genèse étaient intelligibles : les astres qui peuplent le ciel ne sont pas des divinités, ce sont des créatures; ils sont subordonnés à Dieu, n’ont pas d’emprise sur les humains, et ces derniers n’ont donc pas à les craindre ni à leur vouer un culte.  Ainsi, que le soleil soit créé seulement trois jours après la lumière dans la Bible peut paraître étrange à première vue, mais quand on le comprend dans l’univers culturel et religieux de l’époque, ça a un peu plus de sens.

Voici une autre interprétation qui me paraît bien supérieure :

L’ordre védique de la Création diffère radicalement de celui prôné par la tradition judéo-chrétienne : le premier jour, Dieu a créé la matière et la lumière à partir du chaos ; le deuxième, il a créé l’espace par séparation du ciel et des eaux ; le troisième, il a séparé la terre et les eaux ; le quatrième, il a créé les luminaires célestes, le cinquième les poissons et les oiseaux, le sixième les animaux terrestres et l’homme ; enfin, au septième jour, Dieu s’est reposé et a contemplé son œuvre.

Sur le plan astronomique, on peut remarquer que, dans la Genèse, la séparation de la lumière et des ténèbres est accomplie dès le premier jour, le Soleil et la Lune n’apparaissant qu’au quatrième. La lumière du premier jour n’est donc pas celle des astres. Le texte biblique traduit ainsi une croyance très ancienne, selon laquelle la lumière et les ténèbres sont indépendantes des corps célestes : le Soleil, la Lune et les étoiles n’existent pas pour donner la lumière mais seulement pour l’accroître, pour distinguer le jour et la nuit, pour marquer le passage des saisons, etc. "Nous devons nous rappeler que la lumière du jour est une chose et la lumière du soleil, de la lune et des étoiles une autre – le soleil paraît pour donner un éclat supplémentaire à la lumière du jour", remarque saint Ambroise dans son Hexaméron.

Et il est vrai que d’après la théorie scientifique, la lumière apparut bien avant les étoiles, et notre soleil. Les astrophysiciens estiment avoir reconstitué de façon plausible une histoire cosmique longue de 15 milliards d’années, en remontant dans le passé jusqu’au premier dix-milliardième de seconde. À cette époque, l’Univers était si dense et si chaud qu’il était opaque. Environ 1 million d’années plus tard, il a émis sa première lumière, que l’on capte aujourd’hui dans les radiotélescopes. 1 milliard d’années après se sont formées les premières galaxies, dont sans doute la nôtre. Au sein de la Voie lactée, plusieurs générations d’étoiles se sont succédé. Le Soleil s’est condensé une dizaine de milliards d’années plus tard, soit, en reprenant le chronomètre à partir du présent, il y a 5 milliards d’années. Assez rapidement, les planètes se sont agglomérées, les datations les plus précises sur l’âge de la Terre indiquant 4,56 milliards d’années.

D’un point de vue cosmique, la Genèse est donc cohérente. Elle ne l’est pas d’un point de vue terrestre où la seule lumière qui vaille est bien celle du soleil.

18/04/2017

Le Caire 1941 : De Gaulle

« Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier Gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. Le lendemain naissait la France Libre

27/03/2017

L'argument de Bélise

Ils m'ont su révérer si fort jusqu'à ce jour,

Qu'ils ne m'ont jamais dit un mot de leur amour

 

C’est quand on ne le dit pas qu’on le pense très fort. On peut alors interpréter le non-dit à la mesure de ce qu’on souhaite, et faire dire à l’auteur ce qu’il n’a pas dit, mais qu’il aurait pu dire. C’est ainsi que Jean-François Revel décrit l’argument de Bélise. Pour s’en moquer évidemment, dans son étude sur Proust, où il  conteste qu’il soit fasciné par la mort. C’est amusant, parce qu’il utilise exactement le même argument dans un autre passage de cette étude : « Proust est aussi peu impressionné que possible par la richesse et l’aristocratie, aussi étranger qu’on peut l’être à la notion d’élite sociale. Partout il nous montre la sottise et la grossièreté, et si l’on ne prête pas une attention particulière à cette démonstration, c’est que pour lui elle va tellement de soi que, bien que constante, elle reste dans les marges du récit principal et n’emprunte jamais elle-même le cours du récit. »

14/03/2017

Les Thibault : les conspirateurs de l'été 1914

Pour ceux qui ont lu les Thibault, qui ont eu la patience d'aller jusqu'au bout, on se souvient des pages interminables où les cercles socialistes de Genève dissertent pesamment de la guerre qui s'approche. Jacques Thibault est parmi eux, idéaliste au milieu de vieux briscards d'une révolution introuvable à laquelle ils ne croient plus que par habitude.

Meneystrel, surnommé le pilote est un peu le chef des exilés de Genève, des révolutionnaires amateurs, des conspirateurs de troquet. On est en juillet 1914, Jacques Thibault se voit confier une mission secrète par le groupe. Il ne sait rien de la mission ; c’est Trautenbach qui lui dira. Il doit rencontrer Trautenbach à Bruxelles qui lui dira quoi faire.

La mission Trautenbach doit dérober la serviette du colonel autrichien Stolbach qui fait la liaison avec l’état-major allemand. On sait qu’il va aller à Berlin. Il faut récupérer les notes, les informations qui s’échangent entre les deux puissances. Un complice à l’hôtel se chargera d’échanger la serviette pleine de papiers confidentiels contre la même, bourrée de vieux journaux. Jacques n’aura pas grand ’chose à faire. Il devra attendre à la gare, qu’on lui remette la serviette pour la ramener à ses chefs.

La manœuvre a réussi. Jacques confie la serviette à son chef, le pilote Meneystrel. Meneystrel s’enferme pour les consulter. C’est qu’il ne s’agit pas de partager le secret avec des sous-fifres. Les papiers confirment ce que chacun soupçonne. Les deux états-majors sont complices. L’Allemagne ne modère pas les prétentions autrichiennes sur la Serbie, elle les encourage. Les deux préparent l’affrontement général en toute conscience. Que faire de ces informations « explosives ». Meneystrel n’hésite pas très longtemps. Elles peuvent permettre d’éviter la guerre si elles sont rendues publiques. Le scandale sera tel que les peuples se révolteront. C’est ce qu’il faut faire pour la paix. Oui, mais la paix, c’est l’ordre, l’ordre bourgeois qui se prolonge.

Non, non, il vaut mieux laisser les événements suivre leur cours fatal qui mènera tout aussi fatalement à la révolution. Ces papiers ne doivent pas être publiés. Meneystrel se gonfle de son importance. Il a la clé du destin de l’Europe dans sa minable chambre d’hôtel. Le voilà enfin parvenu au niveau de ceux qui connaissent le dessous des cartes, qui agissent et qui manipulent. Ah, comme il est doux de se poser des cas de conscience, de peser une décision qui engagera le destin de millions d’hommes. Car il y croit, ce pauvre Meneystrel. Comme tous les comploteurs, il est persuadé de l’existence de forces secrètes, de plans concertés, de cercles restreints qui décident de tout lors de rendez-vous secrets. Et le voilà qui fait partie de la famille.

On dit que Martin du Gard a pris Lénine comme modèle pour Meneystrel. Il en avait fait un pacifiste sincère, puis, un peu mieux renseigné, avait imaginé l’épisode de la destruction des papiers Stolbach pour mieux coller avec le cynisme du vrai Lénine.  

Un autre personnage, le nommé Rumelles, se gonfle aussi d’informations secrètes que tout le monde connait. C’est un ami d’Antoine Thibault, il travaille au ministère des affaires étrangères. C’est dire s’il est la vedette des dîners, censé être au courant des négociations, confident du ministre, peut-être même son plus proche conseiller. C’est tout juste s’il n’est pas l’inspirateur secret de la politique française. Il ne le dit pas, mais il aimerait bien qu’on le pense de lui. Il est si heureux de trouver un public naïf en la personne d’Antoine. Antoine qui ne s’intéressait pas à la politique, mais qui finit par s’inquiéter. On ne peut rester indifférent à ce qui se passe en ces journées tragiques. Alors, il entretient sa relation avec Rumelles pour, lui aussi, faire partie des gens au courant. Rumelles ne sait rien de plus que n’importe qui, mais il est du métier quand même.

Tout le monde bluffe nous dit-il, personne ne veut être pris par surprise, il s’agit d’être prêt si l’adversaire prend l’initiative. Alors, on prépare la guerre, non pas parce que l’on veut la paix  selon le vieux dicton «  si vis pacem para bellum » , mais parce qu’on ne veut pas la perdre au cas où elle se déclencherait. C’est exactement ça. La guerre, comme si c’était un acteur du jeu diplomatique, une guerre qui n’est plus un événement dépendant de la volonté des hommes, mais un personnage autonome qui a sa propre logique qui ne dépend pas de nous. Et c’est exactement ce qui s’est passé en 1914. La montée aux extrêmes s’est faite presque automatiquement, très vite, chacun pensant que le camp d’en face savait ce qu’il faisait. En réalité chacun ne fait qu’anticiper les intentions supposées de l’autre qui, du coup, entreprend de les réaliser, justifiant a posteriori les craintes de la partie opposée. Et c’est ainsi que l’escalade se justifie par elle-même jusqu’à l’explosion finale.

08/03/2017

Les Thibault : l'été 1914

Autant les discussions entre militants socialistes m’ont ennuyé, autant les craintes de Jacques Thibault en cet été 1914 où la guerre s’annonce m’ont intéressé. Et puis, il faut dire que nous retrouvons Jacques et son frère Antoine plutôt que Jacques et tout un groupe de militants qui nous ont été à peine présentés. Ce sont des caractères, des archétypes, des illustrations pas des personnages ; ils ne nous intéressent pas. Après plusieurs centaines de pages, on a fait connaissance avec Jacques et Antoine ; ils nous touchent.

Jacques est de retour à Paris, pour une vague mission d’information sur les mouvements socialistes. Il doit rencontrer Jaurès, d’autres encore, et faire un rapport. On ne sait pas à qui ça servira, et on s’en fiche. En attendant, il va rendre visite à son frère. Son frère qui a tout refait l’immeuble et les appartements du père, qui dépense beaucoup d’argent pour ça, et qui a de grands projets de recherche sur les maladies mentales de l’enfant. Au passage, on fait connaissance avec sa maîtresse Anne de Battaincourt, une aventurière qui a réussi à se faire épouser, une sorte d’Odette de Crécy.

Les deux frères sont ravis de se retrouver, ce qui donne le prétexte à Martin du Gard d’une conversation, ou plutôt d’un exposé sur les événements de cet été 1914. C’est Jacques qui parle. Jacques s’intéresse à la politique, Antoine s’en fiche, ou plutôt il considère qu’il faut laisser cela aux spécialistes, à ceux que l’on élit pour ça. Lui s’occupe de médecine, pas de politique.

Et l’on vient à parler de la politique de la France, de Poincaré et Delcassé. Ce qui devient intéressant est de resituer cet épisode par rapport à l’époque où il a été écrit. Voici ce qu’en dit Wikipedia :

« Le destin des personnages est désormais directement lié à l'Histoire», à la guerre qui le détermine ; et Martin du Gard, toujours profondément pacifiste, écrit L'Été 1914 avec l'idée de servir la paix. Un tel remaniement n'est pas sans poser problème au romancier, car il ne s'agit pas de plaquer des éléments historiques ou idéologiques sur des personnages déjà existants dont cela ruinerait la cohérence psychologique. Des critiques feront remarquer par ailleurs quelques invraisemblances, comme le fait que personne dans le public, en juillet 14, ne pouvait disposer des informations diplomatiques et militaires dont sont obscurément informés les militants pacifistes entourant Jacques Thibault. Malgré quelques polémiques le livre connaît à sa parution en 1936 un retentissement considérable, et son auteur reçoit le Prix Nobel de littérature dans la foulée. »

Le livre paraît en 1936, après la « Mort du Père » en 1929. 1929, c’est le discours d’Aristide Briand à la SDN qui propose, déjà, une union européenne : « Je pense qu’entre des peuples qui sont géographiquement groupés, comme les peuples d’Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral », proclamait-il à la tribune. 1933, Hitler arrive au pouvoir. 1936, la remilitarisation de la Rhénanie fait monter l’angoisse dans toute l’Europe. Plus jamais ça, disait-on en 1918. Plus jamais ça, et pourtant ça, ça se rapproche, ça, ça s’entend avec les bruits de bottes en Rhénanie et les vociférations du chancelier Hitler.  Il n’est alors pas pensable que ça puisse recommencer. On ne veut pas le voir, on ne peut pas le voir. Comment cela peut-il arriver encore ? Et d’ailleurs comment est-ce arrivé ?

Je ne sais pas si Jacques Thibault est le porte-parole de Martin du Gard dans cet exposé. Il est en tous cas complètement dans l’air du temps de ces années 30 qui fera tout, jusqu’à la honte de Munich, pour éviter que ça recommence. Lors de l’été 1914, Jacques Thibault expose la situation telle qu’on l’analysait vingt ans plus tard, après la catastrophe. Il accusait à l’avance la France d’encourager le militarisme allemand par sa politique d’alliance avec la Grande Bretagne et la Russie. Surtout la Russie. Pour lui, si la guerre éclate ce sera la faute de Poincaré, du service militaire de trois ans, de Delcassé et de l’alliance russe, de l’encerclement allemand. Il prêche à l’avance, une politique d’accommodement, d’apaisement, de compréhension. Il comprend l’inquiétude des empires centraux et de la triplice. Il accuse la France d’avoir financé les lignes de chemin de fer qui permettront aux troupes russes de pouvoir se ruer sur la Prusse Orientale. Nous ne devons pas nous laisser entraîner par les Russes dans l’affaire des Balkans, de l’assassinat de Sarajevo. Ce n’est pas notre affaire.

« Pour préserver la paix, il faut la croire possible. Poincaré, partant de cette idée que le conflit est inévitable a conçu et exécuté une politique qui, loin d’écarter les chances de guerre n’a fait que les accroître [..] Nos armements, parallèle aux préparatifs russes ont, à juste titre, effrayé Berlin. Le parti militaire allemand a profité de l’occasion pour accélérer les siens. Le resserrement de l’alliance franco-russe a justifié en Allemagne la phobie de l’encerclement. Le résultat, c’est d’avoir amené l’Allemagne à devenir telle que Poincaré se la figurait, agressive, nation de proie. »

Voilà ce qu’on disait dans les années 30. Finalement, notre politique, celle de Poincaré, celle que l’alliance russe de Delcassé avait favorisée, avait provoqué la guerre. Il ne faut pas renouveler cette erreur. Et, en effet, nous n’avons pas suivi la même politique. Avant 1914, nous avions développé le canon de 75, pour avoir une artillerie moderne. En 1939, nous refusions de changer notre doctrine militaire, se reposant sur les principes de la guerre précédente. En 1914, nous avions l’alliance russe qui tiendra ses engagements, sacrifiant ses armées pour nous soulager lors de l’offensive allemande de 1914. Pour Munich, Chamberlain négociait tout seul avec Hitler, Daladier était à peine tenu au courant. Nous ne faisions rien sans demander la permission à l’Angleterre. Elle se méfiait de nous. Nous serions presque tout seul à supporter le choc en 1940. L’Angleterre ne sacrifiera pas ses troupes, ni son aviation. Elle donnera la priorité à leur préservation. Nous étions seuls.

Nous voulions éviter la boucherie de 1914-1918. Alors, nous avons fait tout le contraire de la politique de Poincaré-Delcassé. Nous n’avions plus d’alliés solides, plus de diplomatie autonome. Nous étions conciliants. Plus jamais ça. En effet, nous n’avons pas eu une longue guerre ; nous avons été écrasés en six semaines. En 1918, nous étions épuisés mais vainqueur. En 1945, annihilés et vaincus. Martin du Gard ne pouvait pas le savoir. Maintenant nous savons.

24/02/2017

Mehdi Meklat et la tartusphère

La tartusphère défend la cause indéfendable de ce petit con, sous prétexte que la fachospère se réjouit que des masques tombent. Cet abruti, paraît-il chouchou de Telerama, des Inrocks et autres médias, a publié des milliers de tweets appelant au meurtre des juifs des homosexuels, d’Alain Finkielkraut. Mais il ne les crachait pas sous son vrai nom. Ill avait choisi un nom bien franchouillard, Marcellin Deschamps. Un peu comme Didier Deschamps accusé par Eric Cantona d’avoir un nom trop français. Mais Mehdi Meklat est, avec son compère Badrou, le rédacteur du Bondy Blog. Il a écrit des livres, encensés par la critique trop contente de trouver un talent à un enfant de la banlieue. Je suis bien incapable d’en juger d’ailleurs. Je n’avais jamais entendu parler de cet énergumène, et ce n’est pas maintenant que je vais m’y coller.

Le pire dans cette stupide histoire est qu’il semble bien que beaucoup étaient au courant que Mehdi et Marcellin étaient la même personne. Les traqueurs de dérapage, à l’affut d’un article défini qui généralise au lieu de l’indéfini qui restreint, de la moindre arrière-pensée, du plus léger effluve nauséabond, les traqueurs nous font le coup d’un Mister Hyde, d’un double maléfique qui ne serait pas lui, d’une volonté d’explorer les limites. Les nouvelles fleurs du mal en quelque sorte.

Du coup, le poète maudit s’enfuit après de pitoyables excuses. La tartusphère enrage, et quant à moi, je ris au spectacle de leur déconfiture.

L’affaire fait quand même un peu de bruit et va déconsidérer encore un peu plus toute la famille des médias de gauche bien-pensants. Il y a déjà trois morts médiatiques, Mehdi lui-même, Pascale Clarke et le directeur des Inrocks, Pierre Siankowski. Je connaissais vaguement Pascale Clarke, et n’ai jamais entendu parler des deux autres. Ils auront eu leur quart d’heure de honte.

13/02/2017

Cyberattaque russe contre Emmanuel Macron

Le Huffington Post fait son titre sur cette attaque. Même pas au conditionnel d’ailleurs. Comme si les Russes signaient leurs attaques, comme s’il était si facile de détecter la source première de ces attaques. En plus le site se donne le ridicule de citer des attaques venant d’Ukraine. Il a dû oublier que l’Ukraine n’est pas précisément un ami de la Russie. Et après ça, on va accuser des sites moins institutionnels de conspirationnisme.

Le plus amusant dans cette histoire est que si ce journal soupçonne la Russie de vouloir déstabiliser la candidature de Macron sous prétexte qu’il ne serait pas très favorable à Moscou, il ne se pose pas la question de la provenance des attaques contre Fillon. On conviendra qu’elles sont d’une autre ampleur et autrement plus destructrices. Ne serait-ce pas là un coup de la CIA qui voudrait handicaper un candidat qui souhaite rééquilibrer la relation avec la Russie ? Alors que chacun convient que l’affaire Pénélope n’est pas arrivée, en ce moment, par hasard, aucun ne songe à y voir la main d’un quelconque service étranger. Moi, je n’en sais rien. Je constate juste que la campagne en question a atteint son but, pour tuer, sans doute définitivement, toutes les chances de François Fillon.

Donc, on ne sait pas d’où viennent les informations du canard enchaîné. On ne se pose pas la question. Il existe un droit à la protection des sources qui a l’air d’avoir un caractère plus ou moins sacré. On peut le comprendre si la source en question se met en danger en révélant quelque secret. On a du mal à l’imaginer en ce qui concerne l’affaire Fillon.

10/02/2017

Les Thibault : Tome 2

Aussi épais que le premier, avec deux volumes : la mort du père et l’été 1914. Au fur et à mesure de la lecture, je me suis surpris à avoir envie de continuer. Je ne comprenais pas pourquoi Jacques avait disparu. C’est par lui que démarre le livre, sa fugue, son séjour dans la maison de correction, son retour, sa vie chez son frère et son succès à Normale Sup. Puis, plus rien, il disparaît sans laisser d’adresse, pour nous laisser avec son frère en un long interlude d’aventures sentimentales guère passionnantes.

Il disparaît sans laisser d’adresse. Mais c’est parce qu’il a vraiment disparu. Son père comme son frère ne savent pas où il est, s’il est encore vivant. Aucune nouvelle depuis trois ans. Il faudra une lettre qui arrive chez Antoine pour que celui-ci retrouve sa trace. La lettre fait allusion à un professeur de Normale auquel Jacques a envoyé une sorte de roman. Et c’est ainsi qu’Antoine va lire le roman qui, sous des personnages facilement reconnaissables, va lui permettre de reconstituer la vie de son frère pendant ces années.

Le « truc », si je puis dire est plutôt réussi. Faire disparaître un personnage dans le livre. Et le faire réellement disparaître. Aucun indice n’est donné. Pendant toute cette période, il n’y ait fait aucune allusion. On ne nous dit pas, Jacques avait disparu, mais il n’est plus là tout simplement. On le retrouve comme Antoine l’a retrouvé, et on apprend son histoire en même temps que son frère lisant le roman autobiographique. D’un point de vue technique du roman, j’ai admiré ce procédé.

Revenant au style, je ne peux toujours pas dire que Martin du Gard est un grand styliste. Il écrit. Bien. Il écrit bien, parce que ses phrases sont élégantes, le vocabulaire est varié, les descriptions sont justes. Rien à redire, mais rien à admirer non plus.

« C'est qu'en un sens, pour Martin du Gard, ni la technique ni le style n'ont d'importance. (« Je ne connais pas d'écriture plus neutre, et qui se laisse plus complètement oublier », disait Gide.) Procédés d'expression et de narration ne sont bons qu'à laisser passer ; ils doivent montrer, non se montrer » (Encyclopédie Universalis).

Et pourtant, le témoignage d’un visiteur chez Martin du Gard atteste que ses manuscrits sont couverts de rature avec de larges marges qui laissent la place aux corrections. Cette apparente platitude était obtenue par beaucoup de travail.

06/02/2017

Pourquoi les arguments anti FN tombent à plat

J’écoutais vaguement une chaîne d’information continue. Arrive Michel Eltchaninoff, le rédacteur en chef de Philosophie Magazine, qui s’est mis dans la tête de Marine Le Pen pour écrire un livre du même nom. On discute du discours de Lyon dont on nous passe un extrait. Marine Le Pen explique qu’il y a deux niveaux de mondialisation. La mondialisation par le haut, des multinationales des élites financières qui se jouent des frontières et des règles nationales. Et puis la mondialisation par le bas, celle des immigrants qui viennent chercher une protection sociale dans les pays riches et celle qui, dans un mouvement opposé, fait partir le travail vers les pays à bas salaires.

Difficile de ne pas partager ce constat. C’est Marine Le Pen qui le pose et le décrit. Les autres feraient bien de ne pas le masquer, et c’est peut-être une des clés du succès du Front National. Mais quelle est l’analyse de notre philosophe qui s’est mis dans la tête de Marine Le Pen. Dans cette description de la mondialisation par le haut, il voit un relent d’antisémitisme. Non, il n’accuse pas Marine Le Pen d’antisémitisme, contrairement à son père qui en a donné de multiples preuves. Mais, néanmoins, par cette attaque contre la mondialisation, contre des élites apatrides et invisibles, elle reprend des thèmes familiers de l’antisémitisme. Ce serait donc un moyen détourné de flatter des instincts familiers de l’extrême droite.

Et voilà comment l’on disqualifie des arguments qui dénoncent la mondialisation. Car si vous êtes contre la mondialisation, si vous en dénoncez les ravages, vous reprenez des thèmes de l’extrême droite, et en fait vous flattez l’antisémitisme latent de vos auditeurs. Ce qui revient à interdire toute contestation de la mondialisation.

30/01/2017

Mes pronostics pour 2017

Il faut vraiment que je me fasse embaucher pour blablater à C à vous. Je serai aussi crédible que les éternels habitués à ses strapontins. Il paraît que rien ne se passe comme prévu, lit-on dans les gazettes, çà et là. Eh bien si ! Tout se passe comme je l’ai prévu. À l’exception de l’affaire Pénélope, qui vient plomber encore plus la candidature Fillon, toutes les tendances de décembre dernier se confirment : la confirmation de Macron, le surplace de Fillon qui se transforme en recul, la discrétion de Marine Le Pen qui attend son heure. Je continue à penser qu’elle a un peu trop confiance dans le rejet des candidatures traditionnelles. Pourtant, je dois reconnaître que, pour l’instant, elle n’a pas grand ’chose à faire.

Après les explications vaseuses sur la réforme de la Sécurité Sociale (vous avez mal compris, chaque Français continuera à être protégé), voici l’affaire qui discrédite complètement le candidat : les emplois de complaisance, de la très discrète Pénélope. Comme rien de convaincant n’a été démontré, que personne ne se souvient l’avoir vu dans ses deux emplois, il est clair qu’il s’agit là d’emplois purement et simplement fictifs. On pourra dire qu’un député fait ce qu’il veut de la somme qui lui est allouée pour rémunérer ses assistants parlementaires. C’est peut-être vrai juridiquement, mais politiquement destructeur. L’emploi à 100 000 Euros chez un ami milliardaire pour deux notes de lecture sous pseudonyme achève de ruiner l’image d’honnêteté et de rigueur du couple Fillon.

Il y a peu de chances que cette histoire se termine par une condamnation ou même par une affaire judiciaire. Politiquement, c’est une autre affaire, et je crains pour lui qu’il reste bloqué à un petit 20%. Pas sûr que cela suffise pour arriver au deuxième tour. De toute façon, il faut attendre mercredi prochain, pour voir si le canard enchaîné en a gardé un peu pour continuer à alimenter le feuilleton.

Je ne vais pas faire preuve d’originalité en prévoyant que la victoire de Hamon, à la primaire de « La belle alliance populaire »  (je ne peux résister au plaisir de citer encore cette désignation), cette victoire donc, va continuer à grossir la cote de Macron. Pour l’instant, tout lui réussit, avec cette victoire du côté du PS et la déconfiture de Fillon.

Il semble que quelques affaires de crédit du ministère qu’il aurait employé à titre personnel ne vont pas tarder à sortir. Le peu que j’en ai lu ne m’a pas convaincu de leurs pouvoirs de destruction. En tous cas, cela ne devrait pas suffire à faire oublier les casseroles Fillon. Pareil du côté Le Pen. Ce n’est pas ça qui va faire fuir ses supports. Ça fait des années que Le Pen, père et fille, ont des problèmes d’argent avec l’assemblée européenne. Ça ne les a jamais gênés. Je serais prêt à parier que leurs électeurs ne sont pas loin de penser qu’ils ont bien raison de tirer un peu d’argent de l’institution qu’ils honnissent.

Je maintiens donc mon pronostic. Ça se jouera entre les trois, Macron, Fillon, Le Pen. Je prévoyais plutôt un Macron-Fillon avec une victoire finale de Macron. Je n’exclus plus un deuxième tour avec un Macron-Le Pen qui se termine encore par la victoire de Macron.

Quant à moi, je vais voter Fillon, malgré tout, malgré son programme économique idiot, pour un espoir de retour à une politique qui défende plus clairement les intérêts de la France. Je vote donc, pour sa politique étrangère, telle qu’il la décrit, en espérant qu’il ne la trahira pas trop.

À l’inverse, je ne vote pas Macron, quel que soit ce qu’il peut proposer par ailleurs. Je ne vote pas pour un candidat qui déploie le drapeau européen à son siège de campagne et qui se vante de l’absence de tout drapeau tricolore. Au moins les choses sont dites, mais ce n’est pas ce que je souhaite et je pense que c’est une erreur historique capitale.

Votez Le Pen alors ! Au moins, elle affiche une bannière tricolore. Oui, mais pour le coup, le reste me paraît tellement peu sérieux (retraite à 60 ans, augmentation irraisonnable du SMIC), sans oublier l’absence de compétence dans son équipe et sans doute aucune majorité à l’assemblée. Je ne voterai pas pour cette aventure sans lendemain.

06/01/2017

Horse latitudes

On apprend plein de choses en suivant la course du « Vendée globe ». Comme les deux premiers arrivent dans la zone du pot au noir, on se demande d’où vient cette expression. C’est une zone où il n’y a pas de vent, ou alors de fortes tempêtes. Mais le plus souvent c’est le calme plat. Alors, certains disent que le pot au noir vient des esclaves noirs qui étaient jetés par-dessus bord lorsqu’ils étaient malades, pour ne pas propager la contagion dans cette atmosphère tropicale, sans vent, pleine de miasmes.

Les bateaux d’autrefois ne manœuvraient pas facilement, ils pouvaient rester englués des semaines sans avancer. Les vivres venaient à manquer, les équipages étaient atteints par le scorbut, l’eau potable venait à manquer. C’est pour cette raison que les Britanniques dénomment ces régions tropicales "horse latitudes", parce que les capitaines des navires bloqués par les calmes pendant de longues journées sous un soleil de plomb, se débarrassaient des chevaux qui consommaient beaucoup trop d’eau douce. D’où la chanson des Doors, dont le sens m’échappait jusqu’alors :

When the still sea conspires an armor
And her sullen and aborted currents breed tiny monsters
True sailing is dead, awkward instant
And the first animal is jettisoned, legs furiously pumping their stiff green gallop